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dimanche 5 février 2023

Les passages du son dans ta voix (avec les œuvres de Christian Marclay)

 Les passages du son dans ta voix

avec les œuvres de Christian Marclay

 

 

J’aime les sons, juste comme ils sont.

                                                           John Cage

 

 








dès qu’il y a de la vie

il y a du rythme pour 

être à l’écoute en glissant

d’une pochette de disque

à l’autre vide avec la colle

d’une oreille qui voit

un corps ou un chœur

de chineurs parce que

le son c’est pas chinois

dès qu’il y a ta vie

 

oh oh ah ah quoique

dessiner le son pour

s’envoler dans les airs

d’une onomatopée dés

emballée rembobinée

avec ses libres échos

pour photographier

les passages du son 

d’une porte fermée 

à une porte ouverte 

refermée rouverte claquée

en laissant les horloges 

s’alarmer dans des réveils

oh ah oh ah euh bang

quoique j’improvise

ton écoute fait ma vitesse

 

les 33 tours font cercle

comme à bouche que

veux-tu sur le rythme

cacophonique des vocalités

graphiques pour tourner

retourner la bande son

scratchée par un trou

d’humour où je passe

ma voix au rythme de tes

vitesses et lenteurs de nos

tournées en musique 

comme bouches transfigurées

dans la nuit claire de tes

yeux je t’écoute 33 fois

 

vendredi 23 décembre 2022

Alice Neel ou la (re)naissance de la peinture à Harlem

 


du clair au foncé

la main bien parée

répond au poing 

ou à la cigarette entourée

comme si les livres 

et les carreaux de la chemise

se répondaient dans le regard

lointain et les lèvres

prêtes à te dire 

dans les ombres des corps 

qui viennent se tenir 

serrés prêtes à 

se soulever ensemble

pour une renaissance

à Harlem ou ici

 

                        Rita and Hubert (1954)

 

 


le visage fait l’humanité avec

sa robe chamarrée et surtout

sa main

travaillée par les soins prodigués

jusque dans les yeux puissants

et les rides du front brillent

d’une espérance qu’un seul

sein peut donner

pas à cette petite prise

dans la folie du monde

injuste la bouche en demande

mais comme encore le tableau

s’inachève dans une peinture

vive comme

sa main 

je te la donne

par-dessus nos années

ta république en 1972

avait ses yeux

 

 

                        Carmen and Judy (1972)

 

vendredi 25 novembre 2022

Poèmes avec des dessins de Jean Anguera

 

Deux poèmes avec des dessins de Jean Anguera, deux fois trois livres manuscrits dans la collection d’Éric Coisel, 2022

 

pluie de plis, dans ta main

 

immenses dans la plaine 

argileuse les lignes 

emmêlées de ta main

 

dans une pluralité de plis

où se perdre sans savoir

avec tout l’inconnu de ton

 

cri

 

il survient comme surgit

une alouette en travers

de l’horizon

 

ce peuple de silences

revenu en gerbe dans

ta main

 

 

ton air explosé, sous mes pas

 

je ne sais pas

si je verrai encore

le paysage de ta peau

quand se répète

l’immense germination sous

mes pas tu me

 

traverses dans les interstices

d’un grand vent

je vois l’air

de ton sourire explosé

et le grain de ta 

beauté en plein milieu de nos

 

incertitudes

 












vendredi 29 octobre 2021

petit bouquet (avec Georgia O’Keeffe)

 petit bouquet (avec Georgia O’Keeffe)

 

 

comme glisser dans les plis

de la lumière ou c’est le tableau

qui vient s’ouvrir avec ses

fausses symétries cette ligne

qui fuit vers quel horizon

d’un voir de plus près ce qui

s’éloigne lentement dans ton

air quelle fleur sent toute ta vie

 

 




l’organique se déploie

dans quel effeuillage

puis tout déborde comme

si les dessous n’en finis-

-saient pas de s’enfoncer

devant l’éclairage intense

des couleurs toute ta vie

dans les plis d’une fleur

 

 

combien de matières organiques

osseuses aussi bien que soyeuses

pour fondre tout dans un tableau

ta vue ta voix s’enfoncent loin

dans nos déserts nos dégradés

qui remontent à fleur de dire

le vent un tourbillon de courbes

ou encore recommencer la porte

en plein soleil vieillir la lumière

 

 

toute liquide la lumière

s’enroule c’est la volupté

des volutes d’un paysage

il fait corps dans tes bras

ou lignes arborescentes

de rides souriantes même

si des souffrances et cris

creusent l’obscur dans

ces éclats colorés je bois 

ta lumière toute liquide

 



NB: les reproductions viennent du site du Musée d'Art Moderne (Centre Georges Pompidou, Paris)

 

dimanche 18 avril 2021

les tamaris


si ma phrase se met à rire

quand tu les photographies,


c’est que les tamaris jettent


tout ton air dans la clarté


du blanc de leurs fleurs cachées 


dans l’éclat de leurs chatons roses




jeudi 2 janvier 2020

poème pour voir 2020

Paris Bordone, Deux amoureux (détail), National Gallery, London

ta main ne peut défaire ma musique
quand je te regarde tu ne résistes plus

ce genou de chair n'est pas bleu après
ta chute à deux doigts tes joues rouges 

mon pied derrière le cadre se réjouit
de disparaître des clichés de l'amour

mais ton rythme à deux mains tient
le coeur de nos rapports qui emportent 

ce dialogue oublierait le réel des luttes
quand la société est à feu et à sueur

oui mais tu ferais comme si l'utopie
retrouvait enfin des couleurs à froisser

voilà jusqu'où nos solidarités font
traverser l'intime en puissance de voix

donne ta main jusqu'à prendre cou-
leur et soulève-toi à même ta peau 



samedi 15 juin 2019

Une partie de campagne avec Pierre Bonnard



Quatre panneaux de Pierre Bonnard, « Le grand jardin », Musée d’Orsay (vers 1895), « Enfants jouant avec une chèvre », Pola Museum of art, Kanagawa (vers 1899), « La cueillette des pommes », Pola Museum of art, Kanagawa (vers 1899), « La cueillette des pommes », Virginia Museum of Fine Arts, Richmond (vers 1895).

 

elle court et sort
du tableau avec
est-ce toi enfant
l’adieu de la main
qui vole comme le linge
vite emporté à moins
que la pomme prise
ne fasse chanter

le coq et bouder
le chien bande-t-il
dans ce paradis
au ras des herbes 
tout vient devant
comme toi jusqu’au
ciel tombé ou ce sont
les pommes 

les enfants en blouse 
blanche les font 
rouler jusqu’au
panier tu me le donnais
pour des prunes
et je cours encore 
vers cette haie de têtards
mais serais-tu cachée

derrière le sapin
en bonnet pointu
je serai ton grand
rabin si tu fais ma 
demoiselle en bord 
de Seine Claude Terrasse
jouerait la musique
de notre ubuesque

partie de campagne

*





la couronne d’arabesques
sur fond de brosse verticale
troue la scène comme
une décollation ou
c’est tomber avec les bras
autour du cou de la chèvre
comme ces branches
cette petite bacchanale 
comme nous nous couchions
dans ce trou de verdure

il te faut remonter toute
la haie qui sépare 
deux verts comme ces 
deux branches elles
penchent vers l’autre
tableau je te suis et 
les trois
enfants tombés là 
comme les pommes
pendant que les fanes
oranges penchent je
te croque

*

il faut bien la croquer
et se pencher sous
la calligraphie de ton automne
encore vert et s’ébrouerait
l’hiver comme ton cou offert
ou les joues des enfants
pour un baiser que je te donne

vite


jeudi 16 mai 2019

de dos (avec Hammershøi)

de dos 
ta lumière me montre nu 

                        en traversant les tableaux de Vilhelm Hammershøi
avec une phrase de Nicolas de Staël :
« Je t’aime si clairement » (lettre à Jeanne Polge, janvier 1955)



comme des ombres les mains œuvrent 
dans l’odeur chaude d’une lampe mais
c’est le bois qui gardera les miettes 
de ma vue dans l’obscur de tes gestes

avec les coudes dénudés et puis l’oreille
ta nuque en pleine lumière retient
toute la masse noire si calme de mes rêves
à peine entrevus sur le mur que tu observes
dans ses touches ternes indémêlables

le ciel n’est bleu que très haut et tout
l’instant dure tu marches
dans l’infinie résonance des nuages
comme si je volais 
vers quel moulin à paroles 
ou plutôt dans ton silence

et toute la palette du mur mais aussi
ta chevelure tu dis qu’ils seront 
doux quand pour l’instant ta nuque
se tourne pour renverser quelle porcelaine
dans un déséquilibre 
que le damier à la Paul Klee d’un dossier
de chaise ne peut que rythmer 
me voilà dans ton dos comme tes yeux
face à tout le faux monochrome de nos
jours

seuls des filets blancs et pourtant avec le noir
mais je distingue bien l’échancrure 
dans ton dos jusqu’à la nuque qui chauffe
tu dis que je souffle avec le silence
sur la table trop grande de nos colloques
sentimentaux et l’angle comme
recadré de ton départ 

toutes ces pièces reprises dans ma vue
font ton histoire 
elle occupe mes nuits 
comme si une poignée de porte 
ouvrait toujours à la lumière
de vivre ici

mais le mystère agrandit tout
à portée de vue si nos yeux 
s’embrument quand tout est rangé
sauf cette tasse que je garde
en mémoire pour entendre 
ta bouche boire l’air qui nous relie
ainsi que le soleil
s’applique dans une trainée comme
ta robe à remplir de mille atomes
le vide de ma vue

car oui le mur est nu 
comme ton poignet qui retient
toutes sortes d’ombres sur le mur
et ton épaule respire 
l’air de rien dire seulement
de face je te sens ici
devant dans ces clartés  




samedi 13 avril 2019

Quatre regards perdus dans ta vue (au Kunstmuseum de Bâle)



cette boîte enferme
quel corps depuis 1521
avec sa mort vive 
comme si la couleur
ce vert de la mort ou
de quelle vie périssable
allait un jour envahir 
combien de regards
déjà la boîte ouverte
mais le drap plissé 
si blanc encore ou 
l’œil encore ouvert
et les cheveux et le sang
frais comme dégoulinant
des plaies ouvertes 
hier ou avant-hier
alors autorisée la main
sort du cadre ou encore
les muscles rebondis
presque bandés et les 
poumons respirent-ils
jusqu’à la bouche qui
crie je suis donc tu es
débout et bientôt tu 
m’allonges vois les pieds
bientôt comme lui
mais aujourd’hui en
2019

Hans Holbein, Christ au tombeau, 1521, Kunstmuseum, Bâle



et si la nuque lisait toute la pensée
d’un intempestif à l’écriture pincée
comme le pli de la joue car la pensée
se fait dans la bouche disait Tzara
mais Érasme écrit une lettre comme
tu lis un poème que je t’envoie avec
le sourire et la pensée qui file dans
ta voix toute la relation de se voir
de loin ton souffle dans ma nuque
les yeux fermés comme lui écrivant
de Rotterdam à Bâle je te suis libre
comme ce noir qu’on dirait un Manet

Hans Holbein, Érasme, Musée de Bâle




les pieds nus sur des Delft ce bleu
et tout le parme encadre quel corps
penché vers quel autoportrait tu 
me regardes dans un tryptique avec
ton dos qui se déhanche mais
le carré blanc du linge de toilette
t’agrandit pendant que je perds
mes yeux dans le vermillon qui 
remonte tes cuisses l’entrefilet
alors je me cache dans ton tub
comme si toute cette peinture
baignait nos corps dans l’eau
de tous les matins d’amour mal
ou bien réveillé je ne sais et toi

Pierre Bonnard, Nu à l’étoffe rouge (nu à la toilette), 1945, Kunstmuseum, Bâle.


c’est l’enroulement du vent
de l’histoire emmêlée à quel
emportement tu aimes te rapprocher
si serrée que tout ce bleu fait frissonner 
il annonce comme si la peur les yeux
ouverts ne pouvait empêcher les yeux
fermés mais nous pouvons encore
voir les variations lunaires des blancs
dans tout ce bleu tournoyant
tu rêves quand les yeux grand ouverts
font entendre quel morceau 
de Mahler entre ritournelle et
grande montagne symphonique
les mains étreignent quel vide blancheur
mais tu rêves encore et m’emmêles
comme la marche qui ouvre la cinquième
en fanfare de trompettes puis flûte seule
et le vent nous enroule vers quelle
mort vive pendant que l’histoire bat 
le rappel et la lune qui se voile 
dans tout ce bleu tournoyant

Oskar Kokoscka, La Fiancée du vent, 1913, Kunstmuseum, Bâle.