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vendredi 27 mars 2009

Les états de la didactique du français (suivi de) Quand dire c'est écouter: ce qu'on entend dans la voix

LES ÉTATS DE LA DIDACTIQUE DU FRANÇAIS

suivi de

QUAND DIRE C’EST ÉCOUTER :
CE QU’ON ENTEND DANS LA VOIX

 

 

 

N’est-il pas évident que l’événement n’est point homogène, que peut-être il est organique, qu’il y a ce qu’on nomme en acoustique des ventres et des nœuds, des pleins et des vides, un rythme, peut-être une régulation, des tensions et des détentes, des périodes et des époques, des axes de vibration, des points de soulèvement, des points de crise, de mornes plaines et soudain des points de suspension.

Charles Péguy, Clio.

 

LES ÉTATS DE LA DIDACTIQUE DU FRANÇAIS

 

La didactique du français ne peut s’envisager sans historicisation. Aussi je commencerais par rappeler une déclaration inaugurale dans l’histoire et peut-être même la naissance de la didactique du français :

Pourquoi ne pas reconnaître dans l’enseignant de français celui qui fait parler tous les langages aussi bien les « primaires » – systèmes de signes des langues naturelles – que les « secondaires » – les pratiques signifiantes, celui aussi qui parle ou travaille dans tous les langages y compris celui des corps, de l’imaginaire, de l’inconscient. S’il répond à un tel profil, le maître de français ne saurait être formé au rabais et la formation continue où s’articuleraient recherche et enseignement est une nécessité absolue. S’il répond à la mission sociale qu’implique un tel profil, il faudra alors en finir avec une pseudo neutralité et assumer, dans une école transformée un véritable rôle d’agent social inséré dans une équipe pédagogique responsable et efficiente. (Pratiques, 1979)

Il s’agit de la conclusion de la déclaration préliminaire éponyme aux actes du colloque de Cerisy d’août 1979 intitulé « Pour un enseignement du français » rédigée par Jean-François Halté et André Petitjean, directeur de la revue Pratiques. En fait cette conclusion vise bel et bien à une transformation de l’enseignement du français par une redéfinition du « profil » de l’enseignant de français et pour le moins par celle de son invention certainement puisqu’il s’appelle plus communément professeur de lettres… L’opération est double : redéfinition par extension-reconfiguration du domaine de compétences et du domaine d’application des compétences (des lettres au français voire à tous les « langages » et du secondaire à l’ensemble de l’enseignement tant en aval qu’en amont, de l’école à l’Université) et redéfinition épistémologique par l’élévation du niveau d’exigence (articulation enseignement-recherche et formation intiale-continuée) et l’extension des implications (« mission sociale » et travail en « équipe pédagogique »). On peut dire qu’il y a la volonté et l’engagement conséquents d’une pensée et d’une politique, de prendre en considération la nouvelle configuration sociale, économique et politique qui résulte du tournant de la fin des années soixante, de la fin de l’après-guerre, de la fin du gaullisme, du colonialisme, etc. Mais on peut aussitôt ajouter que la pensée et la politique qui s’engagent ne sont pas déprises des configurations antérieures et plus particulièrement de la configuration intellectuelle structuraliste qui est absolument concomitante à l’après-guerre, sans compter que ses fondations lui sont antérieures. Il importe de lire cet attachement dans ce passage. En premier lieu, le dualisme des « langages » doublé du dualisme des « pensées » (primaires et secondaires) reproduit (et se fonde sur) presque mécaniquement le dualisme du signifié et du signifiant, de la langue et de la parole. Il est, de plus, augmenté par ce qu’on peut désigner comme une sémiotisation généralisée puisque le langage se voit démultiplier en autant de langages que de découpes (voire de disciplines) faites dans le continuum des activités humaines (« corps, imaginaire, inconscient »). J’ajouterais que la dénomination de « maître de français » inaugure le concept de « maîtrise » qui sous-entend l’ambition scientiste que le structuralisme a inoculée aux « sciences » de l’homme. Le maître n’est plus le « magister » de la relation pédagogique qui tient son autorité de la tradition mais le « savant » de la relation didactique qui la tient de la science la plus en pointe, la plus totalisante. Aussi, faudrait-il entendre l’articulation souhaitée de l’enseignement à la recherche comme une inclusion des pratiques sociales de l’enseignement dans les pratiques sociales de la recherche ou les pratiques se voient réifiées en observables, catégorisables, transformables… sans qu’aucune attention ne soit portée à ce qui ne relève pas d’une agentivité mais d’une subjectivité elle-même inassignable aux « sujets » maîtrisées par les sciences humaines dont les « sciences du langage »… On aperçoit alors les apories possibles ne serait-ce que dans les découplages traditionnels du linguistique voire du culturel (mais déjà des découplages internes à cette configuration seront vite engagés ne serait-ce qu’entre le linguistique et le littéraire) du politique (malgré les déclarations d’intentions : on sait que la coupure primaire/secondaire n’est pas à ce jour problématisée autrement qu’en termes de dispositifs ascendants ou descendants) et de l’éthique (dont on sait le « retour » en lieu et place du politique ces dernières années)

Mais peut-être que ce point de vue n’est pas aussi heuristique que je l’aurais voulu et il me faudrait considérer le « tournant subjectif » plus récent que, par exemple, Christian Puech (1999) caractérise comme « le passage de l’ère de la "linguistique appliquée", contemporaine de la domination des représentations disciplinaires liées au structuralisme, à l’ère de la "didactique", contemporaine, elle de l’émergence du champ énonciatif ». On peut discuter cette dichotomie et penser une porosité certaine de la « linguistique appliquée » à la « didactique » ; ce que Puech lui-même ne contesterait pas quand il relève la « divergence » entre les deux parcours de Jakobson et de Benveniste qu’on « retrouverait dans les représentations disciplinaires qu’ils construisent chacun de leur côté ». Aussi, malgré les apparences, c’est bien le côté Jakobson qui l’a emporté en particulier parce que c’est « la dimension de signifiance liée au plan d’analyse sémantique distinct du plan sémiotique » qui a été « contournée ». C’est que, contrairement à Jakobson qui intègre « un point de vue énonciatif tout en laissant intact le cadre sémiotique et communicationnel » Benveniste change « radicalement de perspective » :

Avec la phrase on quitte le domaine de la langue comme système de signes, et l’on entre dans un autre univers, celui de la langue comme instrument de communication, dont l’expression est le discours. (PLG I, p. 129-130).

Aussi ce « paradigme de la sémantisation en appelle à une refondation » que « l’introduction du point de vue énonciatif » dans l’enseignement du français n’a pas suffi à engager, loin s’en faut. Il suffirait de considérer l’étagement des « grammaires », du mot au discours en passant par la phrase et le texte qui superpose les paradigmes et même empêche que le paradigme de la sémantisation ne soit efficient puisque « la phrase » pour Benveniste constitue l’étage du déplacement et par là-même de l’impossibilité de l’opposition aussi bien savante que didactique d’une grammaire de la phrase et du discours (voir Barjolle, 2003). Mais Benveniste n’est-il pas le premier à semer le doute quand on peut apercevoir que ce n’est pas d’une grammaire dont a besoin le discours et donc la phrase mais d’une poétique, c’est-à-dire d’une attention au mouvement de la parole dans le langage, au « sujet d’énonciation », au « champ positionnel du sujet » (1974, p. 174), à ce que Meschonnic appelle « le sujet du poème » (voir par exemple : 2006, p. 87) ou encore à ce que j’appelle le sujet-relation dans et par le langage (Martin, 2004 et 2005). Autrement dit il s’agirait d’ouvrir concomitamment dans l’ordre didactique comme dans l’ordre savant une tentative de problématisation initiée par Benveniste. Cette problématisation est la condition nécessaire pour relever le défi double de « la crise » de l’enseignement du français – étant entendu que la notion de crise ne permet pas de caractériser ce qui fait difficulté, en particulier dans l’articulation du politique et du didactique, de la langue et de la culture…– et des apories d’une didactique du français prise dans les filets d’une configuration ancienne, post-structuraliste si l’on veut. Apories qui se répètent depuis quelques années sous l’angle d’un certain nombre de retournements qui font balancer l’analyse tantôt du côté du « manque de formation », c’est la version descendante – alors qu’il faudrait interroger le technicisme a-critique de la didactisation par exemple, tantôt du côté du « manque de recherches », c’est la version ascendante – alors qu’il faudrait interroger les régionalismes scientistes par exemple ; l’une et l’autre version retournent toujours l’analyse pour mieux exonérer la didactique – plutôt telle didactique savante – de ses propres impensés, de son aveuglement sur son enracinement dans une sémiotique qui fait fi de toute sémantique voire de toute éthique et politique, autrement qu’à référer à « la question du sens et des valeurs dans la tradition humaniste (osons le mot !) de ses fondateurs à l’âge classique dont évidemment Comenius », comme dit en s’excusant Jean-Louis Chiss (2007).

On assiste plus récemment pour répondre à l’aporie de la situation et aux difficultés qu’a la didactique du français à maintenir un certain nombre de positions et postures institutionnelles, au développement de l’éclectisme c’est-à-dire à l’absence de pensée et donc de problématisation sans parler de conceptualisation. J’en prendrai un exemple récent en me limitant à citer l’incipit et la clausule d’un article (Louichon, 2007)[1] :

Le champ de l’enseignement de la littérature est traversé par un certain nombre de tensions à travers lesquelles il se construit. Ces tensions alimentent et nourrissent les débats et permettent l’articulation dialectique des concepts.

[…]

L’enseignement est par nature un acte complexe et oblige à une pensée systémique. Il convient de donner aux enseignants des moyens d’appréhender et d’apprivoiser cette complexité pour faire avec.

Il y a des notions qui empêchent de voir quoi que ce soit dans la situation actuelle : celles d’« interaction » et de « complexité » qu’accompagnent naturellement « une pensée systémique » et « dialectique », participent activement à une telle manipulation. Car de deux choses l’une, soit dès qu’il y a deux réalités distinctes, il y a tension conceptuelle et donc articulation en même temps qu’il y a complexité parce qu’il faut faire avec deux réalités à la fois, et alors on n’est pas plus avancés puisque rien ne nous est dit sur la spécificité de cette complexité et de cette articulation, bref il s’agit d’une banalité : oui ! L’enseignement est complexe et demande des articulations délicates !!!  soit il s’agit bel et bien de naturaliser et donc d’empêcher de discuter les termes posés aux prémisses des « tensions » et des « articulations », aux fondements de la « complexité » pour éviter que l’édifice conceptuel n’apparaisse comme une complexité éclectique, un montage de représentations très peu théorisées, de points de vue jamais interrogés, de préjugés encore moins critiqués, bref non une raison critique mais un conformisme de la pensée, non une théorie mais une théorie traditionnelle, pour reprendre à Horkeimer (1974). Or, si on y regarde de plus près, tous les « concepts » mis en tension – mais il faudrait parler de notions car la conceptualisation ne peut avoir lieu d’autant plus qu’il est fait référence à « la théorie littéraire » qui les fournirait sans qu’on sache qui elle est… – sont la reproduction du schéma du signe dans ses variantes traditionnelles qui dichotomisent au lieu de penser que ce soit les textes et les lectures. Aussi la réflexion, si ce n’est la recherche, didactiques en sont-elles réduites tant pour l’élève que pour le professeur à « l’apprentissage du compromis ». Mais on sait ce que cela cache : la loi du plus fort… Par exemple, quand Louichon invoque la « reliance » chère à Jean-Louis Dufays ou plus platement « une synthèse à usage didactique : un rapport dialectique » demandée par Catherine Tauveron (voir Dufays et alii, 2005), on nage jusqu’à la nausée dans l’éclectisme du post-modernisme (« hyper-modernisme » selon le détenteur du « concept », voir Bolle de Bal, 2002) qui montre un niveau de non-pensée jamais atteint car comme le précise Henri Meschonnic (2005, p. 14) :

Il y a la nécessité d’une relation entre point de vue et systématique. Cette nécessité situe aussi, immédiatement, l’éclectisme comme une double absence de pensée, parce que l’éclectique croit trouver un double avantage à prendre ce qui lui convient un peu partout, en quoi il méconnaît la double nécessité du point de vue et d’une systématique. L’éclectisme ne subsiste que du compromis.

Je dirais que la dichotomie fondatrice et perverse de tels dispositifs est celle qui dès le départ de l’article de Louichon oppose significativement chercheurs et enseignants :

Du point de vue de la recherche, [ces tensions] sont nécessaires et productives. Pour autant, il est parfois difficile de les penser en termes pratiques, du point de vue des enseignants.

Tout pendant que de telles dissociations éthiques verront le jour, je ne vois pas comment la didactique du français pourra engager la pensée hors d’un scientisme déshistoricisé et déshistoricisant dont, au demeurant, la force théorique et donc critique est particulièrement absente puisqu’elle reste toujours ancrée dans le paradigme du signisme (voir Païni, 2007) où la dichotomie compréhension / interprétation se trouve bloquée sur une conception du sens et non ouverte à la critique du sens, à sa réinvention dans et par l’oralité du dire qui fait le continu du parler-lire-écrire. Oralité du dire qu’on peut entendre dans et par le rythme (Meschonnic, 1995), dans et par la relation (Martin, 2005).

Mais si l’on regarde du côté linguistique, il y a aussi à critiquer la notion de transversalité qui semble défaire l’aporie du discontinu. J’en prends un exemple avec « le point de vue » (PDV) qu’Alain Rabatel nomme « une catégorie transversale » (2005). L’argument premier serait celui du « croisement » de « nombre d’activités de la classe de français » : vieil argument pédagogique du gain qui met toujours les apprentissages sous le registre de la maîtrise (« la maîtrise des principaux motifs, mécanismes et outils du PDV est indispensable pour… ») quand il faudrait les mettre à l’enseigne de problème au sens de Benveniste, c’est-à-dire de questions qui nous précèdent et donc de réponses toujours en retard d’une question. L’argument second est qu’avec une telle notion qui regrouperait moult « données grammaticales … complexes », on éviterait une « atomisation sans objet » et on aurait des « mises en perspective » car « la problématisation du PDV » peut être, « aussi souvent que possible, rapportée à des intentions et à des effets ». Bref, le second argument constitue bel et bien le maintien d’une didactique traditionnelle (ce que montre tout l’article qui suit en accumulant des typologies exhaustives, voire des nomenclatures – « il est certes utile de mettre un nom sur des formes différentes » – jusqu’à proposer des « pistes d’écriture d’imitation/invention » qui constituent autant d’ « exercices » visant l’acquisition « des expertises de toutes sortes, langagières, littéraires, encyclopédiques, qui sont autant  de levier de compréhension, de problématisation du réel, voire de prise effective sur une réalité complexe en devenir » – il s’agit de la conclusion de l’article). Pourquoi traditionnelle ? Parce qu’elle constitue une conceptualisation du discontinu et non une prise conceptuelle sur le continu du langage. C’est que cette « problématisation » s’articule à un hors langage (« intentions et effets ») qui renvoie le problème du point de vue aux catégories du discontinu et ne permet pas d’en faire une catégorie du continu – ce qui permettrait alors vraiment une visée traversière plus que transversale, laquelle montre une posture de domination plus que d’interrogation critique. C’est toujours la même chose en didactique du français (et ailleurs ?), les bonnes intentions cachent des postulations et des manipulations : c’est le cas avec le point de vue.

Je terminerai ce trop rapide parcours – et on excusera les choix faits et l’exposé trop superficiel des enjeux – en proposant à la didactique du français une reconfiguration épistémologique qui permettrait de la concevoir non à partir du paradigme du signe ou de la sémiotique dans ses versions constamment relookées mais bien plutôt à partir de la théorie et de la vie du langage ou d’une poétique. Ce qui permettrait de penser à la fois :

1.     le continu du littéraire et du linguistique ;

2.     le continu du « parler-lire-écrire » ;

3.     le continu de l’apprentissage et de l’enseignement du français dans et hors la discipline, de la maternelle à l’Université.

Rapide explication vers une conclusion forcément provisoire : paradoxalement, c’est de théorie du langage que manque la didactique du français ! Pour deux raisons : seul le souci d’une « théorie du langage » permet de commencer à penser ce que Saussure pointait fortement, à savoir l’« immense cercle vicieux, qui ne peut être brisé qu’en substituant une fois pour toutes en linguistique [et donc ici en didactique du français] la discussion des points de vue à celle des "faits", puisqu’il n’y a pas la moindre trace de fait linguistique, pas la moindre possibilité d’apercevoir ou de déterminer un fait linguistique hors de l’adoption préalable d’un point de vue » (2002, p. 24-25) et seule une « théorie du langage » permet d’augmenter l’attention à la « vie du langage » (Saussure, 2002, p. 53-55), c’est-à-dire non seulement au « fait que le langage vit à travers le temps » mais comme précise aussitôt Saussure qu’il « est susceptible de se transmettre » (Ibid.). Et c’est avec ce dernier point que je voudrais conclure : la relation pédagogique est d’abord et avant tout une relation langagière ; aussi l’enjeu de la didactique du français n’est pas étroitement celui d’une « maîtrise du langage et de la langue » qui viendrait comme s’ajouter à d’autres « maîtrises » quand il faudrait plutôt que « l’entraînement à la théorie du langage appara[isse] (…) indispensable à chaque individu pour se situer dans le monde. Le rendre plus intelligent. La visée même de l’enseignement. À commencer dès le primaire, et pas seulement au lycée » (Meschonnic, 2000). C’est qu’en effet, si la didactique du français continue dans sa frilosité – ce qui n’empêche pas son arrogance parfois… – à ne pas mettre au centre de son projet de recherche et d’action un tel entraînement – valable pour ses chercheurs comme pour ses enseignants et ses élèves –, alors elle disparaîtra pas seulement sous les coups de boutoir de ceux qui la disqualifient par principe mais parce qu’elle aura d’elle-même tissé son linceul. Contre la configuration actuelle qui encourage dans les faits les stratégies du discontinu, seule une poétique de la relation dans et par le langage toujours à inventer peut seule maintenir la pensée de la valeur, et donc du sujet et du social, dans le langage. Mais peut-être est-il trop tard. Il n’est jamais… trop tôt. Et pour cela commençons par le « dire ».

 


QUAND DIRE C’EST ÉCOUTER : CE QU’ON ENTEND DANS LA VOIX

 

Qu’est-ce que dire ? Si dire n’est pas séparable de parler, on ne peut confondre les deux sachant bien que la conceptualisation de la parole est souvent proche du dire. Quoiqu’il en soit, dire ne peut être confondu avec une diction réduite à une oralisation expressive des textes ou à une rhétorique de la diction des textes voire à une sémiotique-esthétique des dictions… qui soit arriment le dire au dit, soit sortent le dire du langage par un psychologisme ou un sociologisme de l’expression (voir Martin dans Lecture jeunesse, 2005).

Vers une autre attention au dire

peut-être on commence à dire

ce qui passe de corps en corps

quand on arrive à entendre

les voix qui parlent seulement

dans les silences de notre voix

Henri Meschonnic (Nous le passage, Verdier, 1990, p. 31)

 

Il y a dans l’interaction du dire au parler un rapport qui est analogiquement le même que du dire au lire et à l’écrire, par quoi la trilogie qui fonde une didactique du langage à l’École est bien celle du parler-lire-écrire mais dont le dire constituerait le levier fondamental et transversal si ce n’est transformateur et intégrateur. C’est que dire est au fond le mode premier de toute subjectivation à l’œuvre dans le parler, le lire et l’écrire et que penser le dire continûment dans ces trois domaines d’activités langagières c’est, pour le moins, poser le dire comme le vecteur de la subjectivation dans et par le langage, c’est poser le primat de la voix dans le langage et du langage dans la voix. Ce qui est mettre le dire dans une conceptualisation qui est bien loin d’en faire un appendice ou un supplément voire même un compartiment des apprentissages, des activités langagières et même des activités artistiques. Le dire est au cœur de la subjectivation dans et par le langage parce que l’attention au dire est l’attention au rythme, à la relation, au sujet dans et par la voix. Ce qui n’est pas sans rappeler ce que W. von Humboldt signalait il y a longtemps :  « la véritable individualité réside dans la seule effectuation du sujet parlant » (cité dans Meschonnic, 1975, p. 133).

 

Dire va avec parler, lire et écrire seulement si on ne le sépare pas de ces activités langagières ! Or la séparation semblerait souvent naturelle et donc naturalisée puisque dire consisterait didactiquement à porter un texte à l’oral. Il faudrait bien entendu observer les attendus et les conséquences de cette discontinuité : le dire définitivement exclu de l’écrire voire du lire et du parler ; le dire, donc, consigné à une traduction/interprétation fidèle du dit de l’écrire, à sa bonne expression pour le lire et le parler. Bref, une activité qui viendrait confirmer/infirmer mais jamais inventer, créer l’œuvre, le sujet de l’œuvre, le sujet à l’œuvre. Une activité toujours postérieure à l’œuvre, qui met la voix sur l’œuvre et non dans l’œuvre. Cette conception est une représentation des activités langagières, qu’elles soient artistiques, scolaires ou autres, qui met le dire après le parler, le lire et l’écrire, et non en leur cœur comme activité relationnelle et donc transsubjective dans et par le langage.

 

Contre cette naturalisation de la réduction du dire à l’expression/interprétation, il faudrait toujours rappeler qu’il s’agit d’une conception du dire arrimée à des conceptions du langage et donc du sujet et de la relation, qui soumettent le dire à des instances herméneutiques-sémiotiques, lesquelles lui enlèvent sa force et son intempestivité pour l’asservir au sens et au signe, qui renvoient le dire hors langage dans les individualismes ou les collectivismes rhétoriques pour ne pas dire comportementaux, lesquels empêchent toutes les subjectivations à l’œuvre de faire œuvre (voir Martin dans Le Français aujourd’hui n° 149) en renforçant les séparations du poétique, de l’éthique et du politique. Ce travail critique permettrait alors d’engager une écoute du dire tout autre. Dire deviendrait alors la possibilité de faire du sujet avec du sujet, et autant de sujet(s) qu’il y a de sujet(s). Par quoi, dire est au cœur des stratégies de la relation contre toutes celles qui veulent les rapporter à la communication qu’elle soit prosaïque (objets du culturel condamnés à la circulation/consommation des signes) ou sacralisée-sacralisante (sujets, au sens d’assujettis, d’une transcendance, d’un destin, d’une epokhê…).

 

Il y a d’abord à travailler à l’interaction des trois activités pour éviter leur séparation sous peine de réitérer les stratégies du discontinu qui conduisent poétiquement à privilégier le dit au dire, politiquement à séparer les individus en créateurs (actifs) et publics (passifs), éthiquement à bloquer la relation transsubjective et à condamner le sujet de la relation à ses termes : objet de communication versus sujet expressif, interprétatif, culturel, etc. (voir sur ces questions Martin 2004 et 2005). Didactiquement et pédagogiquement, les stratégies du discontinu réitèrent toujours la dichotomie oral/écrit en excluant ainsi toute prise en compte de l’oralité qui est au principe du dire dans toutes les modalités du parler, du lire comme de l’écrire, de tout l’écrire et pas seulement du parlé dans l’écrit ; de plus, ces stratégies rendent impossibles l’écoute des processus de subjectivation autrement qu’à les réduire à des « sujets », « postures » ou « rôles » voire « figures » pris dans les rets des herméneutiques, des sémiotiques ou des rhétoriques qui posent toujours les termes avant la relation – c’est tout le sens des notions telles que « incorporation », « incarnation », « expression », « figuration » et autres retours sur affects dont on est maintenant coutumiers – et qui toujours ignorent la subjectivation dans et par le langage quand bien même elles disent qu’elles s’en préoccupent puisqu’elles désolidarisent la question du sujet de la question du langage. Le « retour du sujet » y est toujours un retour du subjectivisme sous ses deux formes bien connues : l’individualisme ou le collectivisme dans les mouvements de balancier des idéologies ou des scientismes qui rivalisent dans la sortie du langage afin de disculper de tout point de vue poétique, éthique et politique leur propre discours (voir sur toutes ces questions le magistral ouvrage de Meschonnic, 1995).

 

Il y a ensuite à penser ce que le dire fait au parler, au lire et à l’écrire et inversement. Comment lire le dire l’emporte sur lire le dit, comment le dire est au principe de l’écrire, comment le parler ne s’entend vraiment que dans le dire et, enfin, comment dire est d’abord paradoxalement l’invention d’une écoute. Celle de la voix du parler, du lire et de l’écrire, voix pleine de voix – au pluriel et au singulier. Au pluriel parce qu’il s’agit bien d’y concevoir une pluralisation toujours à l’œuvre, une polyphonie qui jamais ne permet l’individuation comme identification, comme stase ; et au singulier parce que l’écoute de la voix est toujours une re-conceptualisation de la voix, une pensée de la voix dans et par chaque écoute qui perd son écoute si elle ne pense pas sa voix et perd sa voix si elle ne pense son écoute. Voix parce que le dire comme écoute transforme le parler, le lire et l’écrire en activité pleinement transsubjective : en poèmes-relations. C’est ce que le poète Ossip Mandelstam a fort bien montré dans son essai au très beau titre : « De l’interlocuteur » (Mandelstam, 1990, p. 58-68) dont je retiens les passages suivants :

 

L’air du vers, c’est l’imprévu. Si l’on s’adresse au connu, on ne peut exprimer que du connu.

[…] Le poète est seulement lié à un interlocuteur providentiel.

[…] Ce n’est pas d’acoustique qu’il faut se soucier : elle viendra toujours d’elle-même.

[…] La poésie en tant que telle aura toujours pour objet quelque destinataire inconnu et lointain en l’existence duquel le poète ne saurait douter sans se remettre lui-même en question.

En fin de compte, l’attention au dire comme écoute revient à laisser agir (à ne pas empêcher d’agir) toute la part d’inconnu, d’imprévu, d’insaisissable même, qui fait la force toujours active d’une œuvre dans et par un parler, un lire ou un écrire au cœur de la plus grande attention portée à l’activité du langage comme activité d’un sujet-relation. Nous sommes alors portés par l’œuvre plus que nous la portons : c’est elle qui nous fait parler, lire, écrire plus qu’on ne la parle, la lit, l’écrit. Aussi n’y a-t-il pas de théories régionales de ces activités (une didactique du dire puis une du lire, etc.) mais il y a toujours une poétique de l’œuvre, de chaque œuvre, qui les traverse quand dire les traverse. La poétique n’est pas alors une prise sur les œuvres mais la condition critique que les œuvres nous prennent…

 

Vers une autre écoute dans et par le dire

Je me souviens encore… comme si c’était hier… de la première fois où je t’ai entendu Lire… […] c’était comme si c’était un électrochoc !…

Bernard Heidsieck (« Ghérasim Luca » dans Respirations et brèves rencontres, Al Dante, 2001)

 

Pour que dire ne soit plus le parent pauvre de la trilogie didactique réduit à la portion congrue de l’oralisation ou de l’expression quand il faudrait en faire un moyen des plus fort et des plus efficace pour écouter le poème des œuvres de langage on pourrait d’abord concevoir des rituels qu’il serait utile d’installer tout au long de la scolarité, dans des variantes bien évidemment adaptées que nous pouvons maintenant résumer ainsi :

 

1.     lire sans préparation spéciale en faisant passer le texte dans les voix des participants et, à l’issue d’une lecture, discuter les erreurs de lecture non pour y lire une erreur du lecteur mais pour y lire une aspérité significative du texte : le réseau, certes aléatoire des erreurs, constituant un réseau des aspérités du texte et une entrée dans son rythme, en tout cas un travail de la relation (les remarques d’un Jean Renoir (1974) à ses acteurs sont d’une pertinence qui ici inspire : aucune préparation mais beaucoup de temps pour que le texte (vous) prenne et « prenne » corps : mouvements, lumières autant que paroles et silences et gestes dans la voix) ;

 

2.     enregistrer régulièrement des fragments de ses lectures puis les écouter  pour entendre sa propre voix à distance : apparaît alors une autre voix qui est celle que le texte nous a faite et qui peut permettre alors de relancer le dire du texte (les élèves ont des cahiers, des classeurs et malheureusement, ils n’ont pas d’archives sonores… alors qu’il est très facile de les réaliser puis de les utiliser aujourd’hui : cette attention à « sa »  voix est un préalable à l’attention à la voix) ;

 

3.     écrire régulièrement dans les insterstices du texte en donnant de la voix à ceux qui n’en ont pas (apparemment du moins) : ces écritures avec les œuvres ne visent aucunement à imiter, à prolonger ou à parodier… mais cherchent à augmenter l’écoute des voix dans et par le travail de l’écoute d’un dire qui vient comme résonner le dire de l’œuvre (voir « Donner la parole aux sans-voix » dans Le Français aujourd’hui, n° 150).

Mais il s’agirait encore plus certainement d’engager une reconceptualisation didactique pour qu’on apprenne à parler/lire/écrire le dire autant sinon plus que le dit dans nos institutions scolaires. Parler / lire / écrire le dire demanderaient simplement de considérer la parole, c’est-à-dire ce qui du sujet s’invente dans et par le langage. Après les travaux de Henri Meschonnic, il me semble que doivent vraiment être promues des activités d’observation-conceptualisation qui permettent de construire l’écoute de cette invention subjective, transsubjective, écoute qui passe par la prise en compte pleine et entière du dire : la prosodie et plus largement le rythme que personnellement je placerais sous l’exigence éthique et politique d’une recherche de la relation dans et par le langage contre toutes les stratégies de la communication. Écoute qui est d’abord la recherche du récitatif à rebours de toutes les habitudes narratologiques et poétologiques. Les premières sont rivées aux schémas du récit (voir notre Les Contes à l’école) quand les secondes sont soumises au diktat de l’énoncé, de l’énonciateur et de leurs figures. Narratologies et poétologies rendent sourd au récitatif puisqu’elles ne mettent pas ce « mode de signifier d’un sujet qui passe à tous les sujets » (Meschonnic, 1981, p. 115) au cœur de l’activité du poème dans son dire mais y voient un supplément, une figure expressive quand ce n’est pas une trace, une marque qui ainsi signe la mort du récitatif. Alors c’est le signisme qui vient là dire son dernier mot… Mais comme dit Meschonnic, « tant que le signifiant a un sujet, il est vivant, continu, éternel, ayant la survie du sujet de l’énonciation, comme le sujet a la survie du signifiant » (ibid.) !

 

La prosodie est en effet pratiquement ignorée par tous les programmes de l’enseignement sauf à l’instrumentaliser dans quelques « lectures » qui servent à reconnaître un genre, un type ou encore une forme mais jamais une manière, un poème comme poème-relation. Les travaux de Gérard Dessons (2003) viennent consoner ici avec notre problématique. Il y fait, entre autres, une critique de « la logique de l’expression » qui réduirait la manière à une manie et on voit bien ce que certaines dictions, celles de maints comédiens, font du dire de certains textes : des manies plus que des manières, s’en suivent des manies de manies jusque dans les classes… Mais, plus fondamentalement, Dessons note que « appliquée à la question de l’art, la notion d’expression génère une confusion aux conséquences redoutables, puisqu’elle rapporte la responsabilité de l’art à l’activité d’un sujet psychologique, volontaire ou non » (p. 149) ; la conséquence en est que, pour lui, « la notion d’"expression créatrice" rend impossible la pensée de la spécificité artistique » (p. 151). Or, c’est la « prosodie qui fait qu’à la lecture du dit s’ajoute une autre lecture, une lecture du dire » (Meschonnic, 2005, p. 16). Ce que je reformulerais ici plus radicalement : c’est la prosodie et, au-delà, le rythme comme sémantisation générale du discours, comme subjectivation transsubjective dans et par le poème, qui engagent à inventer un parler, un lire et un écrire pour les écouter, les réénoncer, les porter à leur infini. Aussi, pour ne pas faire de la prosodie et du rythme, une « prise » qui viendrait s’additionner à d’autres prises dans un éclectisme didactique – ce que font la stylistique et la linguistique textuelle ou discursive – ou se conformer à une instance plus élevée – ce que réalisent toutes les herméneutiques et esthétiques sémioticiennes, il s’agit de porter l’attention prosodique à son efficace motrice dans le parler, le lire et l’écrire. Ce que Charles Péguy appelait « sonorité générale » est tout simplement à écouter, à apprendre à écouter car souvent la conception du dire empêche que puisse s’écouter la résonance générale du dire à l’œuvre :

Ce n’est pas la rime seulement et le commandement de la rime, ce n’est pas le rythme seulement et le gouvernement du rythme, c’est tout ce qui concourt à l’opération de l’œuvre, toute syllabe, tout atome, et le mouvement surtout, et une sorte de sonorité générale, et ce qu’il y a entre les syllabes, et ce qu’il y a entre les atomes, et ce qu’il y a dans le mouvement même. C’est cette sonorité générale qui fait la réussite profonde d’une œuvre . (Péguy, Clio dans Œuvres en prose, La Pléiade, Gallimard, 1961, p. 1048)

 

Aussi transforme-t-on un dire en travaillant sa conception du dire et inversement.

Je prends un exemple qui montre comment le dire peut opérer par la prosodie, le rythme, les signifiants-relation :

 

LES CRIS VAINS

 

Personne à qui pouvoir dire

que nous n’avons rien à dire

et que le rien que nous nous disons

continuellement

nous nous le disons

comme si nous ne nous disions rien

comme si personne ne nous disait

même pas nous

que nous n’avons rien à dire

personne

à qui pouvoir le dire

même pas à nous

 

Personne à qui pouvoir dire

que nous n’avons rien à faire

et que nous ne faisons rien d’autre

continuellement

ce qui est une façon de dire

que nous ne faisons rien

une façon de ne rien faire

et de dire ce que nous faisons

 

Personne à qui pouvoir dire

que nous ne faisons rien

que nous ne faisons

que ce que nous disons

c’est-à-dire

rien

 

Ce texte de Ghérasim Luca (2001, p. 212-213) [il faut préciser que le titre est sur la page de gauche et les trois « strophes » sur la page de droite] vient de l’ensemble intitulé « Dé-monologue ». Cet ensemble « pass[e] / du / dialogue / au / dé-monologue » (p. 203). Benveniste rappelait qu’un « monologue […] doit être posé, malgré l’apparence, comme une variété du dialogue, structure fondamentale » (1973, p. 85) : ici, Luca suggère de faire entendre le démon de la voix, l’autre de toute voix, de toute individuation par la voix, bref un dialogisme fondamental qui pose une anthropologie relationnelle dans et par le langage. Cette critique explicite des conceptions du « dialogue », qui n’est pas sans évoquer d’autres critiques presque contemporaines comme celle, entre autres, de Roland Dubillard (1975), est d’abord une attention au langage (« logos ») que les conceptions dominantes du dialogue (voir Ricœur, 1990 et Habermas, 1987 – pour une critique, voir L’Amour en fragments et Langage et relation) n’ouvrent pas mais ferment puisqu’elles posent les termes avant la relation et/ou la relation hors langage.

 

Trois « strophes » lancées par le même « Personne à qui pouvoir dire » qui prend progressivement une force pragmatique relationnelle forte : l’appel ou l’invocation y fait plus le sens que l’énoncé d’une impossibilité – il n’est pas sans évoquer d’ailleurs le lama sabactani de Jésus (Matthieu, 27,46) qui reprend et, en même temps, déplace le psaume 22 dont on sait, depuis la traduction de Henri Meschonnic qui montre bien que « le rapport au divin n’y est pas le même », que le rythme modifie le sens puisque ce n’est plus « pourquoi », mais « vers quoi, à quoi » qu’il faut lire, entendre, répondre… : « Mon dieu mon dieu    à quoi m’as-tu abandonné […] » (Meschonnic, Gloires, traduction des Psaumes, Desclée de Brouwer, 2001, p. 90 et note 2, p. 389-390). Les trois séquences du poème de Luca sont diminuantes : de 12 à 8 puis 5 lignes alors qu’on entend bien une activité volubile mais qui se rongerait elle-même ou bien alors qui passerait le relais. Le travail du négatif semble continu : retranchement « strophique », nous venons de le voir, mais également sémantique continue du négatif entre sujet (« personne ») et objet (« rien »). Mais ce travail du négatif n’est pas le chant nihiliste auquel une certaine poésie du négatif nous a habitué car le « faire » est conjoint au « dire » et il ne l’est pas dans une conception métaphysique qui viendrait réenchanter une poiêsis mais bien dans une éthique que seul le poème dans et par son rythme trouve et engage. Les lignes ponctuantes font ici prosodiquement et rythmiquement une indécision de « dire » : de l’intransitif au transitif et au-delà du renversement possible du « dire » puisqu’on dit autant qu’on est dit. Par conséquent, il s’agit certainement plus d’une critique de la nomination (« dire quelque chose ») qu’une apologie de l’impuissance du langage (« rien dire ») ; ce que renforce le passage du dire au faire : leur équivalence finale étant non seulement dans le dit du poème mais surtout dans et par la rime, dans et par l’échange continuel que les mots font dans le poème où faire s’entend de plus en plus comme l’équivalent de dire et inversement. Renversement qu’on peut alors entendre de « dire » à « faire » puis à « rien » et qui résonne jusque dans le titre, « Les cris vains », qui rime avec la finale du texte (« vains »/« rien »).

 

Dire c’est surtout ne rien faire… du texte ; ne pas le réduire au sens, à l’énoncé ; surtout ne pas faire de l’œuvre un objet ! Alors « dire » c’est d’abord la force de ces attaques en /k/ qui sont comme autant de demandes d’écoute, de demande d’un « continuellement » qui passerait de bouche en bouche. Et c’est ensuite le « chant sous le texte » des quarante /n/ que lance « personne », cet absent tellement présent ! Cette voix dans la voix qu’une ligne vient même isoler pour mieux relier. Pour mieux relier « personne » à « nous » qui sont aux deux bouts de la première séquence ; pour mieux relier l’impersonnel au personnel, l’individu au collectif, le subjectif au transsubjectif : tout ce que font ces « cris vains » de Ghérasim Luca où l’écrit fait les cris autant que le dire fait l’écrire comme invention d’un sujet-relation (« nous nous disons ») :

[…]

j’écris et je cris de ma langue déchirante

je déchire tes bras tes bas

délirant je désire et déchire tes bras et tes bas

le bas et le haut de ton corps frissonnant

frissonnant et pur comme l’orange

orange de tes genoux de tes narines de

ton haleine de ton ventre je dis

ventre mais je pense à la nage

à la nage du nuage nuage du

secret le secret merveilleux merveilleux

comme toi-même

toi sur le toi somnambulique et nuage

nuage et diamant c’est un

diamant qui nage qui nage avec souplesse

tu nages souplement dans l’eau de la

matière de mon esprit

dans l’esprit de mon corps dans le corps

de mes rêves de mes rêves en action

 

Cet extrait du « rêve en action » (Luca, 2001, p. 48-50) met le vertige au principe du dire : « tomber dans tomber » disait Marina Tsvetaieva. Cette paranomase généralisée où les mots s’auto-engendrent n’est pas un procédé mais le travail généralisé de la rime : une résonance générale, une incantation !

Prendre à bras le corps le « dire » consisterait en fin de compte à mettre en action le rêve des œuvres, du conte au poème, le poème dans le conte et le conte dans le poème. C’est pourquoi quand le dire vient à l’œuvre c’est la fable de la voix qui commence… elle est sans fin comme la relation à l’œuvre, le faire relation de toute œuvre dans son dire.

 

 


BIBLIOGRAPHIE :

 

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Bolle de Bal, M. (2003). Reliance, déliance, liance : émergence de trois notions sociologiques  dans Sociétés, n° 80-2. Louvain-la Neuve : De Boeck.

Chiss, J.L. (2007).  La linguistique et la didactique sont-elles responsables de la crise de l’enseignement du français ?  dans Le Français aujourd’hui, n° 156 ( Enseignement de la langue : crise, tension ? ), mars 2007. Paris : Armand Colin/ A.F.E.F.

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Pratiques, n° spécial  Pour un nouvel enseignement du français. Colloque de Cerisy  (août 1979). Metz, sans date.

Renoir, J. (1974).  Écrits 1926-1971. Paris : Pierre Belfond.

Saussure F. de (2002), Écrits de linguistique générale. Paris : Gallimard.

 


 


 

 



[1.1] Le titre de cet article, (« Du discours didactique au discours institutionnel : de la nécessaire tension à la difficile synthèse ») est au demeurant plus qu’éloquent : le transfert (la « mise en œuvre ») et non le rapport entre recherche et institution est tendu naturellement vers la « synthèse » ; on voit alors que l’éclectisme vient forcément sauver les discours et les partages établis sans risquer de transformer sérieusement les uns et les autres.

dimanche 28 décembre 2008

"Sauver" l'enseignement de la littérature?

Il est parfois nécessaire de penser l'actualité par son inactualité... ou de montrer l'inactualité de "l'actualité".

Je retrouve en classant (Penser/classer de Perec, Hachette, 1985: un livre déchiqueté par l'oulipisme des didactiques textuelles alors qu'il serait à mettre au programme de toute critique de l'enseignement de la littérature et donc de toute leçon de lecture à l'Ecole) un texte resté sans suite et qui me semble bien convenir aux agitations actuelles qui opposent un économisme à un corporatisme sur le dos de l'humanisme ou de ses versions réalistes contemporaines ("socle commun" et "Humanités")... 

Je me dis que le combat continue comme d'habitude à front renversé! Tout le monde veut "sauver" ce qui n'existe même pas: l'enseignement de la littérature n'est-il pas depuis longtemps le triangle des Bermudes des oeuvres et des lectures, c'est-à-dire de leur ignorance! Il faudra y revenir! Oui, le combat continue contre la langue de bois des sauveurs du signe (voir le dernier livre d'Henri Meschonnic: Dans le Bois de la langue, Laurence Teper, 2008. Voir dans ce blog, la note de lecture en attente de publication...)! Ce qui suit a donc été écrit début 2007:

***

Le 15 janvier 2007, je reçois comme beaucoup le message suivant signé Jean-Michel Maulpoix (à l'époque président de la Maison des écrivains) :

"Vous pouvez également contribuer à le faire connaître en le relayant auprès de vos connaissances. Puisque nous sommes en période électorale, nous voudrions que des engagements soient pris en faveur des études littéraires.  Bien à vous, JMM "

***

"Études littéraires : une mort annoncée ?

Dans un contexte alarmant pour la littérature, de crise de la librairie indépendante, de l’édition de création, à un moment où les  oeuvres d’exigence peinent à trouver leurs lecteurs, un rapport de l’Inspection Générale constate que la filière Littéraire de l’enseignement secondaire est en voie d’extinction. Même si, de manière dominante, la Littérature y a été instrumentalisée pour privilégier l’enseignement du discours, c¹est néanmoins la seule filière de notre système scolaire où se transmet encore une culture littéraire ; où la philosophie est vraiment présente ; où sont dispensés les seuls enseignements spécifiques d’art : musique, arts plastiques, cinéma, théâtre, danse et histoire des arts. Aucun ministre de l’Education nationale ne s’est jusqu’ici avisé de requalifier cette filière. Fatalité, ou volonté délibérée de la laisser disparaître ? Dans l’état présent : quasi plus de littérature et civilisation en langues étrangères. Pas de traduction, réputée impure, ou alors en échantillon, en un temps où l’on se réclame de l’Europe à tous coins de rues ! Comment affronter le renouvellement générationnel et les exigences de l’intégration, initier aux circulations métissées du monde en restant étanche aux oeuvres de l’imagination et des idées venues d’ailleurs. En fossilisant programmes et pédagogie de la littérature face aux mutations des outils modernes. En laissant se dévaluer une formation intellectuelle et artistique, indispensable dans tous les champs de l’activité sociale. Est-il encore temps de crier au scandale devant l’impéritie ? D’affirmer que l’enfant, héritier légitime du patrimoine artistique et acteur vivant de sa propre culture se nourrit autant aux œuvres de l’art et de l’esprit qu¹aux sciences réputées exactes et aux savoir-faire techniques. Que la Littérature n¹est pas une « discipline » parmi d’autres. L’art littéraire est irréductible aux autres. Il est par essence l’espace critique où la langue travaille, en pensée et en imaginaire, où fermentent les réalités et les utopies, sans lesquelles aucune société n¹est viable. Face aux fanatismes, croyances irrationnelles et dérives idéologiques qui feront le lit des horreurs de demain, la transmission du capital intellectuel et artistique de la littérature est une affaire de vie ou de mort. La Maison des Ecrivains appelle la communauté des écrivains, les critiques littéraires, avec eux tout ce que notre société compte d’artistes, d’intellectuels, d’éducateurs et d’agents de la culture, de professionnels du Livre, éditeurs, libraires et bibliothécaires, et les responsables politiques à dénoncer le danger majeur de voir disparaître la littérature de notre enseignement. Si vous êtes sensible aux termes de cet appel, vous pouvez le signer en envoyant un mail à l'adresse suivante :  COURRIER@MAISON-DES-ECRIVAINS.ASSO.fr "

***

À certains amis qui m’ont transmis l’appel, j’ai répondu (en m’amusant un peu !) comme ceci :

« Je ne signerai pas cet appel que je reçois pour la dixième fois... car :  Que fait "l'enfant" (sic) en terminale littéraire? À qui appartient la "Littérature" (resic)? Quel rapport entre le "renouvellement générationnel" et "l'intégration"? Qu'est-ce qu'une "société viable" (reresic)? Qu'est-ce que la "communauté des écrivains" (sic ad nauseam)? etc. Passons et ne diffusons pas ces cris d'orfraies des défenseurs de "la langue" qui "travaille"... et eux que font-ils ? Ils adorent la "Littérature" et son "capital" : ils en vivent ! Les « autres » ?... ne s'en laissent pas compter et vont chanter ou bien danser maintenant.

Serge »

Et je découvre, mais cela demandait seulement de lire, que ce texte vient d’une réduction de celui d’Anne-Marie Garat (écrivain, vice-présidente de la Maison des écrivains - et maintenant présidente) et alors on en décrypte un peu plus les tenants en ayant lu également le rapport de l’Inspection Générale (http://media.education.gouv.fr/file/63/8/3638.pdf). Depuis lors, la pétition est maintenant signée par bon nombre d’écrivains, d’universitaires et d’enseignants. On voudrait d’abord dissocier, comme on dit, le fond de la forme, l’analyse et les propositions sérieuses concernant l’enseignement de la littérature dans nos institutions d’enseignement et le maintien/la suppression de la filière L dans le secondaire. Mais ce serait ne pas comprendre de quoi il s’agit… c’est ce que certains amis demandent : signe la pétition même si tu n’es pas d’accord avec tel ou tel argument… Bref, rejoins ta corporation (écrivain, enseignant…) et ne réfléchis pas !

Non ! le fond et la forme participent ici d’un même problème : endémique dans nos institutions d’enseignement, dans nos politiques culturelles, dans nos habitudes corporatistes, dans notre « république des Lettres »… Le problème de la coupure du langage (dit parfois « ordinaire ») et de « la littérature », du populaire et du savant, du pédagogique et du didactique (en entendant par là la dichotomie du comment et du quoi enseigner), de la production et de la réception, de la création et de l’animation, de l’artistique et du culturel… bref, autant de dichotomies toujours reproduites et savamment reconduites pour couvrir des positions, des pouvoirs et des prébendes qui se disputent positions, pouvoirs et prébendes mais jamais contestent la schizophrénie qui règne pour le plus grand bénéfice des tenants du signe. Ainsi soit-il ! parce que les uns comme les autres commencent par jurer leurs grands dieux : « la langue », « la littérature », « la culture », « la civilisation », « la tradition », etc. avec majuscules et autres essences d’un réalisme langagier qui ne cesse de détruire au cœur tout effort de tenir à hauteur d’historicité forte l’humanisme.

Car voilà, les uns comme les autres se renvoient la balle pour mieux botter en touche et ignorer le poème, c’est-à-dire tout ce qui vient casser leur bel édifice côté cour ou côté jardin, briser le théologico-politique de leur politique du langage. À savoir l’ignorance absolue qu’ils veulent maintenir du nécessaire travail d’historicité des lectures quand ils proposent les uns d’« enseigner le discours » (registres et genres), de « maîtriser la langue » (grammaire et vocabulaire, orthographe et conjugaison ou « étudier la langue outil »), pour les autres de ne plus congédier « l’histoire littéraire et avec elle l’esthétique et l’histoire des idées » – je cite A.-M. Garat. Mais rhétorique et esthétique dans leurs versions forcément adaptées à l’époque, aux jeux du culturel et des pouvoirs, dans les postures traditionnelles ou modernes qui font les deux faces de la médaille signiste, s’accordent pour rendre sourds, empêcher les lectures et la lecture – la pluralité d’une part et, d’autre part, le fait que l’activité se connaisse comme telle – autrement que sous le sceau d’une herméneutique qui arrête les œuvres et les lectures au sens qu’il soit « commun » ou « savant », mis au régime du plaisir ou du travail. Garat reproduit d’ailleurs cette dernière dichotomie en demandant de (re)sanctuariser « la Littérature » comme on l’a demandé pour l’école – retirant du même coup paradoxalement tout enjeu démocratique à ces « concepts ». Je cite :

« C’est que la Littérature ne rapporte pas, elle n’est pas « visible » ; elle n’est pas rentable. Pas rentable non plus à l’école utilitariste, qui signe sa désaffection, quand elle devrait être le premier sanctuaire de la valeur. Un lieu consacré, n’ayons pas peur des gros mots : un lieu où ce qu’il y a de sacré dans les valeurs de la civilisation s’engendre et se partage ».

Où le sentimentalisme (plus bas, le « couplet du pauvre », comme disait Baudelaire, est donné comme dans les discours ministériels avec l’invocation des « plus démunis ») s’accorde avec le signisme dans sa pire version théologico-politique. Le sanctuaire des Belles-Lettres serait le lieu de « l’élaboration de la pensée critique » alors même qu’il est le moyen depuis longtemps de sa perversion, de sa destruction même puisqu’il est le lieu par excellence des académismes, des instrumentalismes de tous poils et en premier lieu de celui qui ne cesse de rappeler le super-sujet de l’impossibilité de toute pensée critique : « la langue » qui « travaille » dans cet « espace critique » que serait « l’art littéraire, irréductible aux autres »… Mais il n’y a pas de « sanctuaire » de la critique pas plus que d’art irréductible ; il y a seulement ce que font les œuvres quand il y a lecture/écriture, quand il y a un dire qui dépasse un dit, un faire qui emporte un « bien fait » voire un « mal fait » ou un « fait » tout court même littéraire, c’est-à-dire une activité qui répond d’une activité, une lecture d’une œuvre, une relation beaucoup plus qu’une transmission. Il y a à relire « la relation critique » de Starobinski qui engageait toute lecture dans une historicisation, dans un parcours même si la réécriture de ce dernier en a fait dorénavant une transmission noyée dans l’historicisme. Aussi faut-il adjoindre à cette relation critique qui engage aussi bien une pédagogie qu’un corpus, une extension de l’activité du lire qu’une extension du corpus… faut-il adjoindre dans une interaction forte une pensée du langage ou, pour reprendre les termes d’Henri Meschonnic, une théorie du langage au principe d’une historicisation des humanités, des textes littéraires, de leurs lectures…

« Que faire ? Déjà au moins transformer l’enseignement des humanités pour travailler à transformer l’humanité. C’est-à-dire enseigner la théorie du langage avec ses effets sur l’éthique, sur le politique, sur la politique. Vaste programme, sans illusions. Mais c’est comme le monde : il n’y en a pas d’autre ». C’est la clausule d’une conférence prononcée par Henri Meschonnic à Toulouse le 8 mars 2004[1]. C’est la mienne depuis que j’enseigne et que j’écris pour et par l’enseignement avec les œuvres de langage.

 



[1] H. Meschonnic, « L’Humanité, c’est de penser libre » dans Qu’est-ce que l’humanité, Actes du colloque organisé par la Bibliothèque de Toulouse (8-17 mars 2004), Bibliothèque de Toulouse, 2005, p. 5-14.

dimanche 21 décembre 2008

Un feu de joie avec la langue de bois



Henri Meschonnic, Dans le bois de la langue, Laurence Teper, 2008, 550 p., 29 €

(cette note de lecture est à paraître dans Le Français aujourd'hui en mars 2009, éd. Armand Colin; cela explique le point de vue de la lecture et le libellé : transformer la didactique par la poétique)

 

Un ouvrage qui compte 37 chapitres avec deux pages fortes d’introduction et de conclusion et c’est l’aventure dans une pensée spiralaire et donc absolument pas doctrinaire, qui reprend ses problèmes non pour des solutions mais pour tenir leur continu : le langage-les langues, le sens-le fonctionnement, la force du langage-la vie humaine… Mais outre cette tenue des problèmes par la théorie du langage, c’est une voix qui s’étant refusé aux charmes comme aux schémas, aux arguments d’autorité comme aux bricolages éclectiques, demande à son lecteur de l’engager, sa voix, d’en écouter son inconnu. Ici, pas de lecture sans relation, sans l’aventure d’une histoire vers des rapports qu’il faut penser en augmentant son « sens du langage ».

Commençons justement par cette exigence qui fait le cœur du livre : « voir le monde à travers le langage » et qui a pour première conséquence, nous concernant nous enseignants, ce « plan d’urgence pour enseigner la théorie du langage » qu’avait publié il y a bientôt dix ans notre revue (n° 130). Et rien n’a changé de ce point de vue ! C’est qu’il y a toujours, et toujours plus, à « opposer une contre-cohérence à la pensée du signe » (210). Qu’est-ce à dire ? C’est le combat depuis plus de 40 ans que mène Henri Meschonnic, depuis au moins Le Signe et le poème (Gallimard, 1975), repris ici dans toute la longue première partie : « La folie du signe ». La critique du signe s’y fait la défense du point de vue du continu. Quand c’est celui du discontinu qui souvent s’impose sans qu’on y prenne garde parce qu’il se présente comme transparent, évident, naturalisé, alors qu’il n’est qu’un point de vue certes autoritairement promulgué « scientifique » avec le structuralisme ou « normatif » avec l’heideggérianisme qui domine les « institutions du sens », comme les appelle Vincent Descombes (Minuit, 1996) mais celui-ci n’en continue pas moins d’arrimer le sens au signe et de confondre arbitraire et convention… Et justement la visée, au sens d’un travail qui ne cesse de faire avancer le livre, est avec Meschonnic celle d’une critique de tout ce qui vient imposer le réalisme du signe jusqu’à sa théologisation qui est le comble du signe mais, on peut le dire aussi après cet ouvrage, sa pente naturelle. Alors que c’est un nominalisme des œuvres et par là-même de tous les discours, comme activité dans et par le langage des sujets qui s’y inventent, qui est le seul moyen d’opérer la dissociation d’idées et de retirer au Moyen Age des historiens de la philosophie le combat du nominalisme contre le réalisme : combat actuel et intempestif avec ce livre qui en porte et en montre les enjeux. Jusque pour la vie humaine, c’est-à-dire les humains, chaque « vivre libre » à chacun. Et on comprend que Meschonnic commence par un « que ça bouge ! » contre les « assis de la pensée » (31). Parce qu’avec eux on ne peut penser « le lien (et quel lien ?) entre le langage et le corps, entre le langage et le sujet, entre la langue et la pensée, entre la langue et le discours, entre la langue et la littérature, entre la langue et la culture, entre la langue et les idées religieuses et politiques » (33). On sait la réponse habituelle (voyez n’importe quel plan d’étude, n’importe quelle maquette universitaire..), chacun pense un petit bout de tout ça et il suffirait d’additionner les résultats pour penser la situation quand la situation demande de penser justement l’ensemble comme systématicité qui travaille de partout. Je n’épuiserai pas ici tous les fils qui permettent de tenir chaque fois plus fermement rapports et systématicité par l’historicité mais je voudrais en tenir au moins deux.

Celui du linguistique est ici particulièrement important et conséquent puisqu’il justifie le titre même du livre. Se demander ce qu’est une « langue de bois » c’est justement engager un point de vue dans les affaires du langage qui permet de tenir pour ce qu’elle est « cette grande commode aux tiroirs séparés qu’est l’activité universitaire » (99) : une machine à entretenir l’impensé du langage dans les disciplines du sens. Et ce n’est pas le « mythe résurgent d’une épistémologie unitaire pour les sciences de la nature et les sciences de la société » (105) qui y changera quoi que ce soit même si certains croient que les neurones font voir le cœur du langage : les instrumentalismes courent les rues et les laboratoires… Tous aboutissent à la même chose : « la transcendance de la structure linguistique et sociale, la langue, l’État » (140) où l’on voit une fois de plus que « le réalisme est théologique et que la théologie est nécessairement réaliste » (176). Et tout cela n’est pas archéologique et ne peut se contenter d’un peu ni même seulement de beaucoup de philologie… Car ce qu’il faut, et pour chaque langue, c’est « penser les notions de valeur et d’historicité, l’une par l’autre » (197), propose Meschonnic. Pour que « sauver » telle ou telle langue, ce soit « continuer de l’inventer » (199) avec un principe fondamental peut-être aussi important que l’article premier de la déclaration des droits de l’homme : « le langage n’est pas seulement le lieu et la matière de la communication, il est avant cela même, et pour être cela, le lieu et la matière de la constitution de chaque être humain dans son histoire » (222). Avec cette conséquence qu’on peut dire considérable, par exemple pour l’enseignement : « Le langage et indissociablement matière éthique et matière politique. Et matière épique au sens où s’y constituent les aventures de la voix humaine » (223). Et c’est bien pour cela qu’il faut « oublier la langue pour défendre les langues » comme titre Meschonnic pour sa troisième partie avant de demander de « se dérivaroler » (néologisme à partir de Rivarol et de son Discours sur l’universalité de la langue mais surtout conceptualisation d’une activité indispensable à l’enseignement du français), c’est-à-dire de passer du mythe à l’histoire s’agissant de la langue française puisque « la simple introduction de l’histoire transforme les objectivités en points de vue » (263). Ce qui nous donne des pages fortes sur la relation à telle ou telle langue, « qui n’est pas du mode de l’avoir, mais du faire et de l’être fait, du transformer » (315).Ce qui conduit à ne plus faire passer le génie des écrivains pour le génie de la langue. Ce qui conduit inéluctablement à la nécessité de penser le langage dans et par la poétique comme attention au langage par les œuvres de langage, ces « aventures de la voix humaine » qui nous font mieux écouter l’aventure de chaque voix humaine. Et alors, la langue de bois fait un beau feu dans le musée des instrumentalismes…

Aussi le second fil que j’aimerais ici seulement pointer est-il celui qui constitue comme la trame de tout ce livre : l’exigence d’œuvrer au travail du point de vue et au problème de la systématique du continu, à rebours des habitudes et de l’éclectisme dominant qui lui préfère toujours le discontinu dans une analytique de l’addition et de l’absence de point de vue, du désengagement et de l’instrumentalisme. Poursuivre la pensée Spinoza (concatenatio) et la pensée Humboldt (Wechselwirkund, l’interaction), c’est ce que fait Meschonnic en relisant Saussure par le relevé précis des contre-sens qui le rattachent au structuralisme quand les notions de discours, de valeur, de système et de point de vue, constituent « les conditions de la poétique » (480) au sens où, et la relecture de Meschonnic se poursuit, Benveniste demande de penser les œuvres comme « sémantique sans sémiotique ». C’est apparemment tout simple : « bien plus que du sens et des formes, il y a une activité du discours, à écouter dans ce qu’elle fait, qui n’est pas nécessairement ce que disent les mots » (412) ! Et on sait le reproche fait à Meschonnic de pointer l’évidence ou alors de ne pas donner d’outils ( !) quand c’est justement de tenir chaque fois ce défi, et de le tenir par le continu de cette « force » qui « ne supporte aucun compromis avec le maintien de l’ordre. Qui fait les langues de bois » (514)… Et les pseudos outils qui empêchent de penser le point de vue viennent rejoindre le feu de la langue de bois dans le musée des instrumentalismes…

En conclusion, un tel livre n’est pas une somme de réponses mais l’invitation courageuse à tenir les problèmes du langage et des langues sans jamais lâcher la proie pour l’ombre,  le continu pour le discontinu, le rythme pour le signe, la « beauté du langage » qui est « de se réinventer à chaque instant soi-même et les autres » (514) pour la langue de bois… On aura compris que je n’ai fait qu’indiquer la tenue d’un tel défi : il est plein de pistes qui sont à reprendre et à saisir pour que notre enseignement se laisse le moins possible prendre aux sirènes des langues de bois dont il faut plus qu’avant peut-être se méfier sous peine de voir les études et les recherches succomber sous les coups des réalismes langagiers passéistes ou modernistes au service des pires instrumentalismes politiques.

Vous n’avez pas encore lu un essai de Meschonnic parce que vous croyez qu’il est seulement traducteur de la Bible ou poète ; peut-être n’avez-vous lu que le premier (Pour la poétique 1) parce que les bibliographies universitaires s’arrêtent à 1970 ( !) : (re)commencez par le dernier ! Et pour ne pas en finir et commencer avant Platon, je vous recommande les pages sur Héraclite (76-84).

Serge Martin

 Voir aussi la lecture de Laurent Mourey à cette adresse : 

http://revue-resonancegenerale.blogspot.com/2008/11/note-sur-dans-le-bois-de-la-langue.html


lundi 6 octobre 2008

Vous avez dit "activité"?


L’ACTIVITÉ DU POINT DE VUE DE LA THÉORIE DU LANGAGE

 

La notion d’activité pour être conceptualisée passe forcément par le langage. De plus, on ne peut pas dire qu’il y ait activité sans discours, c’est-à-dire sans subjectivation dans et par le langage. Sinon l’activité n’a pas de sujet et au mieux produirait-elle un agent, une agentivité si ce n’est un objet. Il y aurait à observer si certains discours ne désubjectivisent pas quand ils parlent, par exemple, de « producteur » dans l’expression « production d’écrit ». Bien des notions en didactique manquent de théorie du langage et quand elles font retour sur le sujet ne se rendent pas compte qu’il y aurait à tout reconsidérer. Ce qu’elles font rarement et, par conséquent, elles se voient en chemin rebrousser et abandonner leur sujet en route, sans y prendre garde. Ce serait fréquemment le cas avec la notion d’activité qui demande pour le moins de penser ce qui s’y fait ou pas : et s’il n’y a invention d’un sujet alors pourquoi parler encore d’activité…

 

Il y a donc à poser d’abord qu’on ne peut concevoir d’activité sans sujet et que pour qu’il y ait sujet de l’activité, il faut penser ce sujet dans et par le langage parce que c’est alors seulement que les catégories du temps et de l’espace de l’activité qui permettent de situer et donc d’engager un sujet acteur, peuvent se constituer. La deixis de l’activité est le cadre de l’activité, mais elle n’advient qu’en discours et fonde la situation du sujet qui est le seul à pouvoir l’engager vraiment comme activité.

 

À la deixis vient comme se joindre une sémantique sérielle qui construit les valeurs propres à telle ou telle activité, tel ou tel moment de l’activité, bref toutes les différenciations qui construisent à proprement parler ce qui fait la spécificité de l’activité :

 

- délimitation : activité/non-activité ;

- catégorisation : qualifiants de l’activité par différenciation même infinitésimales ;

- et enfin rythme et prosodie : différences et répétitions qui construisent l’energeia d’une mise en œuvre, d’une œuvre à proprement parler où l’opération est non seulement subjective mais transubjective ; l’activité devient passage d’activité parce que passage de sujet (invention et transmission, transformation et relation).

 

Se pose immédiatement le problème de l’antinomie individu / société ou collectif auquel renvoie, par exemple, la notion de « communauté discursive » très fréquemment employée par la didactique d’inspiration bakhtinienne. Il me semble que cette notion oblige à réitérer l’antinomie sans la lever autrement que par un déterminisme qui alors maintient l’antinomie dans son aporie puisque la subjectivation se voit alors renvoyée à un causalisme qu’on peut appeler un collectivisme. Ce dernier oblige à penser l’activité commune hors de toute pluralité et différenciation des processus de construction du commun. Disons-le franchement, cette didactique dévoie l’activité dans un comportementalisme où la subjectivité est un assujettissement à des forces qui refusent toute subjectivation libre.

 

Très concrètement, cela peut s’observer dans la rhétorisation des manières de dire, qui règle les manières de faire sans que ces dernières ne puissent déplacer les manières de dire ou sans que l’expérience n’oblige à dire différentiellement ce qu’on a fait autrement et l’inverse. Bref, le sujet est fixé avant l’activité et doit s’y conformer : la subjectivation est donc soit préexistante soit subséquente puisqu’on présuppose une conformation et non une construction afférente de l’activité et du sujet.

 

Mais on ne peut se contenter pour autant de renvoyer cette subjectivation dans et par le langage à ce qu’on appelle généralement une verbalisation de l’activité qui pose une représentation du langage comme traduction ou expression de l’activité et donc comme résultat d’une activité qui lui préexisterait. Des formes plus subtiles existent qui mettent la subjectivation dans la dichotomie du linguistique et du métalinguistique en s’appuyant sur le concept psychologique de distanciation. Cette représentation présuppose un double langage : celui de l’accompagnement de l’activité et celui de la réflexivité ou, en des termes utilisés par exemple dans les programmes scolaires, entre langage d’action et langage d’évocation. Cette représentation met la pensée hors de l’activité dans un après quand l’activité de la pensée, d’une part, et la pensée de l’activité, d’autre part, sont justement consubstantielles sous peine d’obtenir des pensées coupées de l’activité (c’est le topos de « la théorie » opposée au « terrain »), ou encore une activité qui se réaliserait sans pensée active et donc une activité sans sujet, sans subjectivation. Que des paliers de la réflexivité puissent se concevoir, c’est à n’n pas douter, mais il y aurait plus à dissocier deux types de réflexivité en pensant leur continu :

- une réflexivité constitutive de l’action, qui engage un véritable sujet de l’action comme sujet de la pensée de l’action au plus près de l’energeia assurant le continu du geste et du langage ou du langage comme geste et du geste comme langage et par là-même de la pensée et de l’action ;

- et une « réflexivité » (peut-on encore l’appeler ainsi ?) qui, pour des raisons scolaires et/ou sociales, doit à un moment ou un autre se conformer à des normes d’action ou des normes de pensée de l’action voire même de formulations académiques de l’action.

On comprend bien alors que cette dernière catégorie n’est pas celle qui doit orienter la réflexion didactique sur l’activité. C’est au contraire la première qui doit porter la seconde sous peine de ne jamais comprendre ce que fait une activité à un sujet et ce qu’un sujet fait à une activité ; à moins de considérer le sujet non à l’aune de la subjectivation mais de la normalisation, d’un comportementalisme qui viendrait défaire ce que la didactique vise : un sujet critique de son activité, un sujet, par et dans son activité, pleinement sujet.

 

L’enjeu de cette réflexion sur la notion d’activité est sa conceptualisation en didactique. Pour conclure, nous pouvons donc dire qu’elle oscille entre le faire et l’agir non comme choix entre deux pôles mais comme orientation vers l’un ou l’autre : c’est la pensée du dire qui permettrait d’orienter l’activité de l’agir vers le faire, de la reprise vers l’invention, de la communication vers la relation, de la transmission vers l’incorporation. Ce qui manque aujourd’hui à la didactique concernant l’activité, c’est une poétique des discours (et du discours comme mode de subjectivation dans et par le langage) avec l’activité, car seule une poétique permet d’écouter au plus près ce qui se fait quand l’activité devient par le dire, se constitue comme subjectivation ou au contraire disparaît comme une absence de faire pour finir au mieux dans un agir. On peut d’ailleurs suggérer que « rien faire » n’est pas une absence de faire et qu’il vaut mieux ne rien faire qu’agir pour agir – ce serait ce qu’on appelle l’activisme dont on sait que l’école s’est fait une spécialité pour occuper l’enfant qui n’est alors plus un élève et passer le temps de l’apprentissage à formater des sujets sans sujet(s), des agents qui agencent, des enfants bons enfants et des élèves bons élèves… ou mauvais !

 

BIBLIOGRAPHIE 

 

Benveniste, E., (1966 et 1974). Problèmes de linguistique générale, 1 et 2, Paris, Gallimard, « Tel ».

 

Bonniol, M., (2000).  Rien faire, Paris, L’école des loisirs.

 

Chiss, J-L.,  et Dessons, G., (2000). La force du langage, Paris, Champion (éds.).

 

Dessons, G.,  et Benveniste, E., (2006). L’invention du discours, Éditions In’Press.

Le Français aujourd’hui, n° 160 (« La critique pour quoi faire ? »), Paris, Armand Colin, mars 2008.

 

Wilhelm von Humboldt, trad. de Pierre Caussat, Introduction à l’œuvre sur le kavi et autres essais (1827-1829), Paris, Le Seuil, 1974.

 

Martin, S., (2004). L’Amour en fragments. De la relation critique à la critique de la relation, Arras, Artois Presses Université, « Manières de critiquer ».

 

Martin, S., (2005). Langage et relation, Anthropologie de l’amour, Paris, L’Harmattan, « Anthropologie du monde occidental ».


Meschonnic, H., (1995). Politique du rythme, politique du sujet, Lagrasse, Verdier.