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dimanche 3 janvier 2010

"Inactualité" du théâtre : avec Kertész



Non, dis-je

pour Jean-Quentin Châtelain

l’âge de mon père dis-je à ma femme

mais écrivais-je le fils serait le père

de son fils et donc pensais-je Dieu

mais il a commencé exténué la tête

dans les mains toutes les paroles

non, pas un monologue : un dos


l’image du père comme exacerbation

des vertus inculquées écrivait-il c’est

Auschwitz et les circonstances fis-je

éternelles il a continué à s’époumoner

avec les deux mains dans son couvre-

chef tremblant de solitude criais-je

non, pas du théâtre : ouvert ici


épuisé oubliant de s’asseoir sans

chaise s’asseoir en marchant effondré

criait-il l’ordre du monde avait changé

et le même continue la voix huilée

hurlait-il tremblais-je en te prenant

très fort la main la même tirant ses

cheveux si fort sans rien demander

non, pas une prière : une démarche


l’indélicatesse des philosophes

précisait-il la tête penchée contre

le dialogue envahit comme Dieu

un enfant je suis jouait-il avec l’air

dans les nuages pour creuser plein

de bouches traduisait-il de tombes

donc faisait-il ce silence à haute voix

tous les spectateurs ruminant fort

pour ne pas entendre l’explication

non, pas un raclement : une gorge


dans l’anus du monde l’enfant religieux

et sa petite musique grinçais-je

le témoignage refusait-il le bourreau

récurait l’évier de l’histoire qui

continue morte pour mieux vivre

dis-je en lisant ses deux mains

il défait les lacets chaussettes et

retourne voyais-tu le cauchemar

inexplicable qu’on fasse l’amour

non, pas un après : une force


c’est l’instituteur qui a fait ça

expliquez-moi si vous pouvez

ce que peut un corps avec tous

ces nuages qui suggérait-il

creusent nos certitudes de silence

tu me l’as dit aussitôt je tremble

encore mon amour véritable

comme un enfant sans père

il précise pas du tout comme une

notion abstraite ou alors le rire

non, pas un manque : un corps


indestructible ce corps de face

de dos au mur répétait-il sans fin

tout contre le nihilisme souriait-il

ton destin unique dans mon refus

ni de propriétaire ni de propriété

réécrivais-je dans la nuit il revient

pour saluer sans la moindre erreur

non dis-je tu n’es pas au passé

non, pas un souvenir : un venir


c’est bête mais je mens fuis souvent

criais-je dans ta voix je te suis ma voix

et j’ai l’âge de notre amour dis-tu

non, pas un revenant : un allant


(texte écrit fin 2005 avec Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas de Imre Kertész mis en en scène par Joël Jouanneau et interprété par Jean-Quentin Châtelain au « théâtre ouvert », Paris-18e)


mercredi 26 août 2009

Compagnie des limbes

Trois moments de théâtre à venir où le poème fait l'aventure des voix pleines de corps: avec Meschonnic (voir http://revue-resonancegenerale.blogspot.com/2008/09/blaye-le-28-aot.html), Schwitters et Fosse, la compagnie des limbes fait fort pour cet automne.
Heureux bordelais...

mardi 30 juin 2009

D'Avignon à Blaye: l'été du théâtre




C'est un petit festival, c'est fin août, il y a à boire et à manger, il y a une librairie, il y a deux très beaux spectacles (?). Réservations : 05 57 42 40 77.
Le premier part d'un texte de Sylvie Nève (on peut lire un entretien et quelques extraits de son oeuvre dans la revue Le Français aujourd'huihttp://www.armand-colin.com/revues_num_info.php?idr=16&idnum=329863): le mercredi 26 août, salle de Liverneuf
Le second d'un texte de Henri Meschonnic, j'en avais vu et écrit le chantier en cours l'année dernière (les deux : http://revue-resonancegenerale.blogspot.com/2008/09/blaye-le-28-aot.html): le samedi 29 août, salle de Liverneuf. On retrouve Romain Jarry et Loïc Varanguien de Villepin, les animateurs de la compagnie des Limbes, dans la revue Résonance générale n° 3 disponible cet été vers la fin juillet...
Je cours à Blaye pendant tout l'été.


samedi 6 juin 2009

Gestes sur la grève (5)


(la relation sans fin)

Des revenants qui n'ont pas de passé mais qui font le présent parce que l'apocalypse a eu lieu. Ils voient des morceaux d'un passé et ne les reconnaissent qu'à peine. Ils et elles jouent comme dans une cour de récréation crevant tous les murs. Ils jouent dans le sable, jouent à la balle, défont et font. Trois petits tours. S’en vont.

 

T'aimer après ton viol

Te regarder après ta défiguration

Dire ton nom après ton immatriculation

Qui pose ces interdictions

Rien ne peux dire à la plage

Je ne peux pas mais je fais

Te sucer après ton émasculation

Qui joue à ne pas jouir

Qui oblige à un corps invivable

Qui fait l'image de ton corps

Je commence avec tout ce qui a empêché les commencements

Je t'aime dans un cri qui consonne contre toutes les images

Mon cri d'amour est de naissance et de jouissance

Mon creux d'amour est cultivé et spirituel

Tu es bestialement décivilisé et primitivement acculturé

Mon cri d'amour porte ta réponse

Je crie ton acte ton commencement ton envol

Des voix disparus viennent dans nos cris d'amour

Mon amour les faire revenir

Mon amour avec eux à côté

Tous sont là dans la plus grande obscénité

Tous nous voient faire l'amour

Ton amour dénude me laissant vêtu

Ton amour dénude la chambre le palier le quartier Dieu

Faire l'amour avec tous les corps de ta voix

Tous les morts me voient te voient nus

Tous les disparus sont nus aussi

Je t'aime avec tes morts avec tes silences

Mes morts viennent avec les voix de ton corps

Les disparus se glissent dans nos copulations

Les disparus passent dans nos emmêlées

Je t'aime dans eux les disparus qui crient

Tu viens nous aimer dans cette obscénité

Rire et pleurer dans cette obscénité

Gros rires et chaudes larmes

Grossièretés et souffles doux

Ta nudité fait la mienne

Toutes les nudités nous étreignent

J'embrasse tous tes embrassements

Donne-moi ton pied : à la guillotine

Donne-moi ton sexe : au presse-purée

Passe-moi ton nez : aux lèvres d'en bas

Passe-moi ta langue : au trou de balle

La balle est dans notre camp

Le camp est dans notre tête

Donne-moi tes nerfs : à la vieille gégène

Passe-moi ton doigt : à la mésalliance

La tête est dans notre chef

Le chef est dans son chapeau

Le chapeau le chapeau le chapeau

Mou

Fou

Fort comme la mort

Mourir de rire dans le mou trop fort de ton rire

Mon amour est un château fort

Ton amour est fort de château

Ma chatte de sable forte comme l'amour

La mer emporte mon chapeau

Les caresses violentes de la mer t’inondent

Tes tempêtes liquides sur le dos de mes crabes hilares

Ton monde fait l'amour dans la convulsion de mes guerres

Et je te fais ce que je ne sais pas

Et je te fais ce qui n'a pas encore de nom

Et je te fais parce que l'amour est trop ce désastre

Tu me fais ce désastre sans nom

Allons côte à côte vers nos naissances futures

Ils vont côte à côte les corps célestes ici maintenant

Toujours ici maintenant toujours

vendredi 29 mai 2009

Gestes sur la grève (4)


(Les monologues inséparables)

La plage est l'unique moment de leurs rêves diurnes. Ils s'y croisent sans se toucher pendant que les rêves s'y percutent. Les rêves sont des récitatifs qui se reprennent en sautant des mots et se perdent dans le fil du ressouvenir.  Jusqu'à ce qu'un silence passe.

 

Je sens dans ma main ton sexe il se détache et ne me reste que lui Tu cries au loin ce n'est pas grave et je suis bien Je ne vois plus la balle elle est sortie de ton sexe je l’ai enfouie dans le mien tout au fond Tu me dis je la tiens dans tes lèvres je fais comme si c'était ton sein Je te répète je ne peux pas la rattraper avec ton sexe il est difficile à tenir Je ne voudrais pas le perdre je ne sens déjà plus ce qui le tient il risque de m'échapper Oui je t'entends crier au loin comme si je t'avais envoyé balader Avec la force qu'il m'a fallu pour te prendre le sexe Mais je suis en toi et je te prends réponds-tu dans un jet de petites balles toutes blanches Elles s'abîment dans le sable elles forment des concrétions alvéolaires murmures-tu en me mordant les lobes Enfin tu apparais au milieu de cette cathédrale minuscule Je me penche et j'ai presque le nez dans ton sable spermatique tout en tenant ton sexe loin du sable Tu me fais signe entre deux alvéoles comme derrière un vitrail de la Sagrada Familia J'essaie de te dire je vais te rendre ton sexe Pas de chance la marée haute vient de réduire l'édifice en un tas bientôt mis à bas Tu laisses échapper quelques bulles Je vois que ton sexe est couvert d'une algue verte Je te dis je vais prendre une douche À cette heure je m'étonne intérieurement je me dis tu m’as toute mouillée

Allons au bord du continent tu me dis souvent Je te réponds il n'y a plus de paysage là-bas Invariablement je réponds c'est justement cette disparition que je cherche pour ne plus avoir que toi  Je ne comprends pas ce désir de possession Je prétexte cette exclusion du contexte en soi il ne peut remplacer quiconque Je crois que tu veux prendre ma place même si je le sais bien nous ne sommes pas grand chose dans l'univers Tu dis nous sommes quand même ce qui le contitue c'est connu depuis longtemps dans toutes les disputes philosophiques Je ne peux te pénétrer sans rouler dans l'herbe le sable les grains les draps les nuages les jours les souffles du vent J’oublie les caresses des arbres et les bruits des voitures au loin sur l'autoroute Si tu m'entendais tu dirais l'autoroute je ne comprends pas Voilà je suis perdu dans mes raisons sans parler des tiennes Tu dis je confonds la jouissance et le rêve Je dis c’est entre le rêve et ces picotements ils sont impossibles à supporter Comme si des grains de sable ne cessaient de gêner la salivation tu susurres Et tes paroles viennent au milieu des miennes dans cette boue imprononçable Tu cries au milieu de la nuit elle grandit dans mon corps La marée monte jusqu’à nous Nous sommes trempés de bonne humeur

Je viens au monde Il répète toujours cela entre mes cuisses Et c'est du sable qui suinte de mon sablier Je viens au monde dans cette granulation cette chute des poids et des temps Et c'est du sable qui glisse de mon tablier intérieur Je viens au monde fuyant cette poche percée et rejoignant les eaux salées Et c'est toujours du sable qui ne rompt pas le cordon ombilical Rien ne vient agréger ses composants rien ne vient faire le lien rien ne vient tisser le texte de la généalogie rien ne vient filer la métaphore Je viens au monde je renverse au bon moment pour ne pas cesser de commencer ton sablier ton vase au col resserré ton vagin qui ne crisse pas qui ne crains pas le grain à moudre Et c'est toujours du sable qui me broie les os qui me livre corps et âme en mille morceaux Je viens au monde et tu t'épanches en larmes de sable comme une piéta confondante Et c'est toujours du sable qui m'enfonce dans la naissance toutes les naissances Tes naissances me noient dans tes eaux

C'est moi la balle et tu me frappes Tu pousses des cris comme un percussionniste Je te siffle dans les oreilles Alors tu me lobes Tu dis jouis jusque dans tes oreilles Je te siffle plus fort pour que ton geste percutant me renverse et me tourne et me transporte jusqu'au plus loin de ton geste J'hurle dans le mouvement de ton bras J'entraîne tout ton corps Tu redoubles d'effort pour tenir contre l'attraction Tu dis en te pinçant les lèvres je te gobe tu viendras au fond Je te frapperai pour un envoi au ciel Peut-être dis-tu cela plus grossièrement ça dépend des soirs Surtout ça dépend de la durée de la partie Je n'entends pas parce que je suis déjà loin ou peut­-être au fond de ton geste Ton cri part et se perd dans les airs ils ne cessent de s'élargir autour de nous Tu t'épuises à vouloir dire viens que je te renvoie encore plus loin Je te dis je suis dans ton geste ton bras ton sexe tendus tous les trois dans la même direction sans but que de revenir tout retendre Je tends vers toi tu me dis Je te dis je tends vers toi C'est épuisant cette tension Tu n'en peux plus et justement tu perds la balle Je gis abîmée défaite ma balle est crevée Est-ce toi qui répètes cela ou le ciel qui se dégonfle Il pleut beaucoup depuis hier soir je pense tout au long de ton écoulement Je t’écoute tais-toi

mardi 26 mai 2009

Gestes sur la grève (3)


(Les faux dialogues)

La balle est tombée dans le château de sable. La nuit est tombée et la lune se lève. Les deux couples marchent. Ils errent aux limites de l'obscurité et des lueurs de la nuit, de tout ce qui dans la nuit atteint la profondeur.

Quand je pense : sous cette même lune : on peut être heureux : on peut être malheureux : le bonheur côtoie les plus grands malheurs : le malheur avec les plus grands bonheurs :  dans l'oubli des uns par les autres : dans leur coïncidence : dans l'ignorance ou le refus: le plus souvent dans l'indifférence.

Je ne vois pas : que fait la lune avec cette indifférence : tu ne vois pas la tienne.

Justement : j'essaie de t'en parler: de cette indifférence : de ce que je ne vois pas et que je te dis.

Tu es obscène : ce soir : rien ne nous presse : rien ne vient nous tirer hors de notre amour : cette lune te sers de prétexte: une lune de dérivation : viens, regarde la lune : la lune est blanche et innocente : et nous : nous sommes innocents la regardant : et je t'aime.

J'ai horreur de ces promenades du soir : regarde ce couple : j'ai l'impression de me voir jouant à l'amour : j'ai l'impression de nous voir sous un ciel serein et une lune qui s'étale : l'amour à la chantilly : voilà ce que je vois : il manque plus que les ombrelles.

Promenade digestive : ça vaut bien un avachissement : un avilissement devant un poste de télévision : un avachissement sur un lit au domicile conjugal.

Il manque plus que le chien : la vache : nous sommes tous domestiqués : domestiqués à point.

Tu devrais même ajouter : inimaginable : c'est inimaginable sur un espace aussi sauvage : il y a encore l'odeur.

Le bruit des vagues : enfin : pas ce soir : je te l'accorde : la mer est d'un calme.

J'aimerais voir cette lune : qu'elle se noie : qu'on la noie : on lui préfère d'habitude un soleil qui dans son sang se fige : quelque chose comme ça : de la crème sanguine.

Baudelaire : tu fais le beau : tu sais j'ai froid : tu ne veux pas rentrer : garde la lune dans tes rêves : nous aimer.

J'ai l'impression que les paysages : quels qu'ils soient : les paysages nous en remettent : du dualisme complètement étriqué : la lune froide, le soleil chaud : et puis la vraie nature, le vrai ciel : sur cette plage complètement fabriquée : oui, fabriquée dans nos esprits : fabriquée par tous les discours du loisir : les slogans du sea sun and sex : les Bahamas pour classe moyenne.

Pourtant cette lune : pourtant cette blancheur chaude : pourtant cette nuit : au bord d'une mer de classe moyenne : tout ce qui me fait me serrer à toi : je suis vraiment trop moyenne à ton goût : rentrons maintenant : rentrons comme tous les autres.

Tu n'es pas moyenne : tu n'es pas autre chose que ce que tu es : ni la lune : ni la nuit: ce que tu fais : ce que tu dis : sans savoir ce que ça me fait : ce que ça me dit : je te suis.

Ils se rentrent presque tous : tiens la balle : tu sais : la balle que je n'ai pas trouvé tout à l'heure : regarde : demain la mer aura enfoui le château : demain tu m'aimeras encore.

Une promesse d'amour : avec la mer comme témoin : un rêve de château : un rêve de sable : un château de sable qui tient tête : un château de sable qui tient à la marée.

Tu ne veux pas essayer : au risque de ne plus rêver : un petit tango aux pieds des vagues : viens me renverser.

samedi 23 mai 2009

Gestes sur la grève (2)


(Les répétitions fiévreuses)

Un autre couple : ils jouent à la raquette sur la plage face à face. Il cherche la précision, la finesse du geste, la danse du corps avec l'air ; elle fait tout en force, pénètre l'air de tout son souffle, libère une énergie considérable en restant surplace.

 

Tu ne veux pas t'arrêter un peu : je commence à avoir mal au poignet.

Allons ! encore un peu :  tu vas avoir froid à rester sur place ici.

Tu viendras : tu viendras me tenir chaud.

Tiens : le vent se lève : je sens le frais : je sens le soir.

Jamais on prend le temps : on prend pas le temps : le temps de regarder : le paysage d'ici.

Ce n'est pas une fois rentrés : que nous jouerons.

Nous irons danser : tu le sais bien.

J'ai l'impression de danser : de danser déjà ici : pas comme : pas comme dans une soirée : dans une soirée : ces lieux où j'étouffe.

Quand tu danses : tu oublies le lieu.

J'aime bien danser : tu le sais et puis : ici c'est comme si nous dansions : comme si nous dansions d'une façon inouïe : comme si nous dansions dans un espace libre.

 Ce n'est pas toi qui danses : c'est la balle : tu ne me tiens pas dans tes bras : je ne te sens pas : c'est pas comme sur la piste de danse : c'est pas comme quand nos corps doivent se rencontrer : dans la musique, le rythme, les accents : tout ce qui les fait se rapprocher, s'éloigner.

Regarde : tu ne cesses de faire ce que tu dis.

C'est quand même mieux : mieux quand on danse : avoue : tu ne vois pas que tu ne réponds pas à la balle : tu réponds à mes sollicitations : je suis sans cesse en train de répondre à tes envois : l'un et l'autre nous nous plions au jeu de l'autre.

Je ne vois franchement pas pourquoi tu préfères ce jeu : tu préfères ce jeu avec des prothèses : on n'en a pas besoin quand on danse.

Dans cette danse avec la balle : on ne cesse de se toucher : des frappés qui deviennent des caresses : tu ne crois pas : une danse bien plus mystérieuse : plus mystérieuse que la vraie danse : et en guise d'accompagnement : le vent : l'air, sa densité, ses mouvements, son silence : l'air qui ne cesse de nous emporter : on vit dans l'air.

Je n'en peux plus : je n'arrive plus à te répondre : tu sais que j'aime jouer : tu sais que j'aime danser : si c'est pour toi une danse : nous venons de faire un joli tour : serre-moi : arrêtons-nous un moment : tiens ma raquette : je te donne mes lèvres.

Avec la balle : entre nous.

jeudi 21 mai 2009

Gestes sur la grève (1)


(Les rencontres hasardeuses)

Ils sont côte à côte.

Il joue dans le sable, fait des formes sur lesquelles il glisse les paumes de ses mains et ne cesse de perdre ses yeux dans ces glissements et écoulements de sable. Elle est face à l’horizon.

 

Tu vois: je ne sais pas pourquoi: nous sommes ici: le sable est au fond le même partout.

Mais enfin: tu ne te rends pas compte: de notre bonheur : regarde cet horizon si loin.

Oui, il est ici comme ailleurs: singulier: incomparable: si tu préfères: mais pourquoi celui-ci plutôt qu’un autre ?

Écoute: tu raisonnes: au lieu de profiter de l’air: de ce moment: des beautés: d'ici.

Seulement: tu sais bien: il nous faut venir ici: et ailleurs: ça serait pareil.

Je ne te comprends franchement pas: tout t’est égal : ici ou ailleurs: et pourquoi sommes-nous ensemble ici ?: le veux-tu vraiment ?

C’est toi qui ne me comprends pas: pour accepter la beauté d’ici: tu dois comprendre la beauté d’ailleurs: de là-bas: de où l’on vit tous les jours:  de où l'on ne prend jamais le temps de s’arrêter:  de voir le soleil se coucher: de voir les nuages avancer: de voir les couleurs changer: dans l’air: dans le vent: tiens: même dans la pluie: rien n’est plus beau: si on y fait attention: les ciels de là-bas: certains peintres ne s’y sont pas trompés: chez eux pas de représentation de ces ciels-là: ils ont mieux vu les ciels là-bas: pour peindre leur lumière.

Je te comprends: tu le sais bien: seulement: comprends aussi que c’est ici: que nous nous retrouvons: que c’est ici: que nous avons ce temps: même si la carte postale peut un moment occuper notre regard: c’est quand même les mêmes nuages: c'est quand même les mêmes vents: c'est peut-être même le même air: que là-bas.

C’est vrai: je t’aime: vois le ciel de là-bas: vois le ciel de là-bas ici: parce que je t’aime là-bas: parce que je t'aima là-bas sans pouvoir te le dire: là-bas comme ici: et ici ces moments de contemplation: et ici ces pertes de temps: et ici tout ce qui mange le temps de l’amour.

Viens et vois: tes yeux: dans ce que je vois: et mes yeux dans ce que tu vois : c’est pas mieux: c'est pas mieux les yeux dans les yeux: comme on dit: comme on dit dans les scènes de première rencontre.

Seulement: ce sable qui coule: ce sable me fait aussi voir: voir que le temps change l’espace : que ton corps emporte avec lui: emporte tous les airs qu’il a respiré: et que je ne peux me contenter d’un ici : tu es pleine d’ailleurs: c’est avec toi que je voyage: c'est pas avec les paysages: c'est pas avec les espaces: c'est pas avec les horizons: ils peuvent changer: les paysages, les espaces, les horizons: et ils peuvent être les mêmes au fond: ils peuvent ne pas me changer: les paysages et tout le reste:  tu comprends.

Ne pense plus: viens dans mes creux: comme: dans ton château de sable. 

mardi 31 mars 2009

Réécrire hors de toute représentation (avec Henri Meschonnic et Claude Régy)


(Marcial Di Fonzo Bo dans Paroles du sage, mise en scène de Claude Régy)

Le texte ci-dessous a été communiqué aux participants des journées d'étude interdisciplinaires organisées par le LASLAR sur le thème "Qu'est-ce qu'une réécriture?" à la MRSH de l'Université de Caen les 27 et 28 mars 2009. Merci aux organisateurs, Franck Bauer et Vincent Amiel ainsi qu'à tous les participants.

Il s’agit d’approcher, non d’atteindre » Claude Régy (EP, 115)

La poétique est le feu de joie qu’on fait avec la langue de bois. Le travail de la théorie est de veiller, y compris pour la poétique, à ne pas faire de bois » Henri Meschonnic (PDT, 22)

1. Traduire, mettre en scène : un rapport actif

Réécriture et traduction sembleraient ne pas faire bon ménage. Pour au moins deux raisons : tout d’abord les deux termes ne seraient pas fixées au point de pouvoir ajuster leur rapport[1], ensuite, « à l’exception de cas particuliers – et d’autant moins nombreux – tels que, peut-être, l’autotraduction ou les traductions réalisées par des poètes et des écrivains reconnus », les traductions seraient autant de « production(s) textuelle(s) effectuée(s) sous la contrainte d’un texte original par rapport auquel elle(s) doi(vent) nécessairement se situer » et donc dépendre quant à leur « littérarité ». Aussi, Christine Lombez conclut-elle sa tentative d’articulation des deux notions par un souhait :

Il faudrait donc poursuivre l’analyse et s’interroger également sur ce qui constitue la littérarité d’un texte en traduction, autrement dit ce qui est susceptible de le faire reconnaître comme écriture. Un vaste sujet qui mérite réflexion.

Ce « vaste sujet » semble effectivement l’impensé de tout ce qui précède à condition qu’on sorte également des deux écueils, « la poétisation » et « la récriture » que Henri Meschonnic signalait il y a déjà fort longtemps et dont le dernier est évoqué par Lombez sans apercevoir qu’il s’agit justement d’une « matérialisation du dualisme » équivalent au premier écueil puisqu’il se soumet à une idéologie linguistique, au culturel qui justement participe d’une « désécriture », telle que Jean-Louis Cordonnier la décrivait[2] :

On redistribue les phrases et les paragraphes. On rationalise ce qui heurte trop la raison française. On clarifie. On détruit les réseaux signifants. On désydtématise. On efface les connotations culturelles que le lecteur français ne « comprendrait pas, ou qui risqueraient de le choquer ». (…) En un mot donc : on désécrit.

Mais de là à poser, comme le suggère Lombez, que « toute réécriture, quelle qu’elle soit » serait « désécriture[3] », il y a un cliché qu’on ne peut admettre. Comme le cliché inverse, que toute traduction est écriture[4] car il y a bien traduire-écrire et traduire-désécrire tout comme il y a certainement des réécritures qui ne sont pas des écritures…Aussi, faut-il dire que pour la théorie de la réécriture, la théorie de la traduction est-elle décisive comme révélateur. Mais elle l’est exactement comme l’est tout ce qui participe ou pas à une pensée du passage exactement au sens que propose Claude Régy[5], quand il évoque Madeleine Renaud dans L’Amante anglaise, en 1968, à Gémier, prononçant « Je serais allée à l’hôtel Crystal » – faisant l’hypothèse d’un retour à Cahors, le lieu natal de son personnage, et qu’il écrit :

C’est la banalité. Et pourtant, la fraîcheur de la voix, la simplicité du ton, l’écho ouvert, la résonance de l’air, nous entrons soudain dans un hôtel modeste – solitude, amours sublimes, pauvres rencontres – mais par ce couloir, nous entrons dans l’apesanteur, le château de verre, résidence des âmes, la vastitude. La phrase est dite, s’est créée. Bien sûr c’était déjà précisément dans les mots écrits, mais nous entendons la phrase. Il nous semble que nous l’avons toujours entendue avec cette évidence, et pourtant, la sensation survient de l’entendre en nous pour la première fois, comme l’écrivain l’a entendue avant de l’écrire.

(…)

Ce qui importe, c’est ce passage, il ne faudrait jamais rien voir sur un théâtre que ça : l’invisible mouvement de ce passage mais sans cesse perpétué. (EP, 16-17)

L’hypothèse est donc la suivante : traduire, mettre en scène comme réécriture et donc comme écriture continuée c’est ce passage d’une écoute qui ne s’arrête pas, écoute d’une voix dans et par son continu, réénonciation qui n’en finit pas.

2. Deleuze et la « dramatisation »

C’est ainsi que je voudrais vous proposer le cheminement suivant : comment Paroles du Sage continue l’écriture dans la traduction comme dans le théâtre, avec Henri Meschonnic et Claude Régy parce que l’une avec l’autre, ces expériences continuent ce qu’on peut appeler une écriture qui n’en finit pas de nous écrire, de s’écrire, de faire poème[6]. Autrement dit et en reprenant les suggestions de Gilles Deleuze, ces Paroles du Sage « hors de la représentation » réaliseraient « l’univocité comme répétition dans l’éternel retour » (DR,388) dans une analytique plus intempestive qu’empiriste, du moins d’un empirisme poussé à bout (DR, 3), où « différence pure et répétition complexe » semblent « en toutes occasions se réunir et se confondre » (DR, 2)[7]. Mais, précise Deleuze, en vue de cette irréductibilité « à des genres ou à des catégories » (traduction, théâtre), il a fallu que les attributs « n’introduisent aucune division dans la substance qui s’exprime ou se dit à travers eux en un seul et même sens » (DR, 387), et que les modes se « rapportent immédiatement à l’être univoque » (DR, 388). Toutefois, cette « univocité de l’être » comme « seule Ontologie réalisée » (DR, 387) même défaite de toute « profondeur du même censé recueillir le différent », ainsi que Heidegger l’envisageait (DR, 384), reste prise chez Deleuze dans une ontologisation quand il s’agit d’une activité, d’une historicité toujours en cours. Toutefois Deleuze parle de « dramatisation », ce qui semble orienter l’écoute vers l’activité :

Le monde entier est un œuf. […] Ce sont les processus dynamiques qui déterminent l’actualisation de l’Idée ; Mais dans quel rapport sont-ils avec elle ? Ils sont exactement des drames, ils dramatisent l’Idée. D’une part, ils créent, ils tracent un espace correspondant aux rapports différentiels et aux singularités à actualiser. [ …] Le monde est un œuf, mais l’œuf est lui-même un théâtre : théâtre de mise en scène, où les rôles l’emportent sur les acteurs, les espaces sur les rôles, les Idées sur les espaces. […] Tout est encore plus compliqué […]. Partout une mise en scène à plusieurs niveaux.

D’autre part, les dynamismes ne sont pas moins temporels que spatiaux. […]. Mais la distinction est forcément relative ; il est évident que le dynamisme est simultanément temporel et spatial, spatio-temporel. […] Bref, la dramatisation, c’est la différenciation de la différenciation, à la fois qualitative et quantitative (DR, 279-283).

Malheureusement dans les développements qui suivent, Deleuze va dissocier les « rapports » et les « compositions », quantité et qualité, dialectique et esthétique : « La spécification incarne les rapports, comme la composition, les singularités » (DR, 285). Certes, il voit dans la « dramatisation » un potentiel antérieur à ce dualisme. Nous faut-il alors laisser l’écriture dans cette force potentielle primitive, dans un hors langage sans « rapports » et sans « compositions » vraiment actualisés ? Pure intensité ? Parce que « impliquante et impliquée », comme dit Deleuze (DR, 305). De ce point de vue, il faudrait continuer à suivre Deleuze car l’inaccompli de ce qui fait écriture n’est pas celui de « l’antinomie de la représentation » (DR, 339). Rien d’étonnant à ce que Deleuze fasse appel à Jean-Pierre Faye[8] pour ouvrir alors la répétition à un « sens distributif » (DR, 349) que néanmoins il aperçoit comme assurant « la distribution et le déplacement des termes, le transport de l’élément, mais seulement dans la représentation pour un spectateur encore extrinsèque » (ibid.). Deleuze propose alors de penser une fondation comme détermination de l’indéterminé, représentation infinie : « La répétition est la puissance du langage ; et loin de s’expliquer de manière négative, par un défaut des concepts nominaux, elle implique une Idée de la poésie toujours excessive » (DR, 373). Solution à la fois heuristique et aporétique : une véritable théorie du rythme est inaugurée dans certains passages (DR, 375 en particulier) et Deleuze montre les continuités des rythmes, n’oppose pas l’art et la vie quotidienne, lance une dynamique relationnelle (diaphora) du côté du multiple et du devenir sortant ainsi de la représentation afin d’instituer la force du rapport entre spécificité et unicité (DR, 388-389) ; mais le nietzschéisme de Deleuze ne voit pas qu’il tient encore le langage dans les catégories traditionnelles, « le mot = x dans le langage » (DR, 382), ce qui immanquablement met les arts du langage dans l’esthétique. D’où, malgré sa prise en considération du continu spinoziste (DR, 387) reversé dans l’ontologie, un maintien des termes, dans la recherche avec laquelle nous entrons en affinité continûment mais qu’on est bien obligé d’abandonner, puisqu’il y a « l’essence de la répétition » et « l’idée de la différence » (DR, 41, je souligne). Charles Péguy que Deleuze qualifie de « grand répétiteur de la littérature » (DR, 34) avait coupé le fil qui lie le rythme à la symétrie (DR, 32) en cherchant la « sonorité générale[9] ».

En cela alors, « le déplacement et le déguisement de ce qui se répète ne font que reproduire la divergence et le décentrement du différent, dans un seul mouvement qui est la diaphora comme transport. L’éternel retour affirme la dissemblance et le dispars, le hasard, le multiple et le devenir ». Cette élimination du « Même » et du « Semblable », de « l’Analogue » et du « Négatif », « comme présupposés de la représentation », cette construction de la « différence de différence » (DR, 383) constitueraient alors, semble-t-il, ce qui fait le continu de l’écrire, un écrire toujours inaccompli, en inaccomplissement. Il faudrait alors plus que d’un transport parler toujours d’un rapport entre ce qui diffère toujours dans la répétition même : la différence ne constituant pas seulement un déplacement qui réduirait trop vite la répétition au répété mais un rapport de la répétition à la répétition, une différence toujours relationnelle, ce que j’aime appeler une relation de la relation[10]. Par là, l’enjeu d’une théorie de la réécriture c’est, par la théorie de la traduction comme par celle du faire théâtral, de déplacer le fait que « ce qui se répète, c’est la répétition même » (DR, 377), que la différence n’est plus entre une première fois et les autres, entre le répété et la répétition mais bien entre ce qui achève et ce qui continue, entre ce qui représente et ce qui excède, entre ce qui borne et ce qui déborde, entre le connu et l’inconnu, la maîtrise et l’impossible, l’énigme toujours vive.

3. « La force du continu[11] »

J’essaie donc maintenant la lecture comme continu de l’écriture, de l’écriture continuée dans des histoires plus que différentes mais dans l’exigence toujours maintenue du continu comme écoute de ce qui fait un « ressassement » vers une lucidité plus qu’une vérité, vers du concret et non de l’abstrait, vers du corps et non de l’idée. Plus encore vers un rythme où syntaxe et prosodie font relation contre tout ce qui fait adaptation. Contre tout ce qui empêche que l’écriture soit toujours l’aventure d’une création. Alors la réécriture fait une écriture ou ne fait plus qu’une désécriture.

« Paroles » (1-1), qui fait l’incipit de Paroles du Sage, pose et surtout engage une oralité de l’écriture plus qu’un genre discursif apologétique voire prophétique : « une voix » plus qu’un prêche voire un savoir d’expérience que la traduction par « propos[12] » engage forcément. Une voix qui parle ! pas une déclamation. Comme écrit Régy :

Quand je dis que la voix, je ne sais pas ce que c’est, c’est vrai : la voix, c’est un son ? Une vibration dans l’air qui fait que les voix ont chacune leur caractère ? La vibration transmet énormément de l’être, et les voix que je peux utiliser au théâtre sont des voix qui mettent en relation avec le monde intérieur. Quand on parlait de belles voix de théâtre, on parlait d’une émission de texte qui était d’ordre déclamatoire. (OM, 45)

Arnaud Rykner souligne comment « au fil des mises en scène » - significativement il cite « les trois pièces de Nathalie Sarraute[13] » – « Régy explorera plus avant cette primauté de la diction sur l’action et la fiction[14] ». Mais plus que de diction qu’on pourrait confondre ou rapporter à une oralisation, c’est d’oralité qu’il est question. Et Rykner d’ailleurs signale que « l’acteur n’est plus censé ‘habiter’ l’espace théâtral avec son corps » mais « qu’il est condamné à se laisser traverser par une parole qui fait résonner son propre ego sans que ce même ego prétende être à l’origine de la parole[15] ».

Dans la traduction de Meschonnic c’est ce corps résonnant, c’est « du corps qui bouge[16] », qui rend au texte une oralité pleine : « Paroles de la bouche d’un sage » (10-12, PS, 174) n’est pas « ce que dit la bouche des sages » et, ailleurs, « Le début des paroles de sa bouche » (10-13) fait tout autre chose que « le début de ses propos ». Ce sont bien des paroles qui traversent, qui passent comme un corps se déplaçant. De ce point de vue, il est étonnant d’y voir un quelconque « texte archaïque » dont Régy montrerait « ce qui ‘d’une écriture n’est pas à lire’[17] » quand c’est, me semble-t-il, tout le contraire : ce qui d’une écriture est à lire et qu’on n’est pas habitué à lire… ou mieux encore, ce qui continue de s’écrire et qui nous oblige à l’accompagner, ce qui en français a enfin commencé à s’écrire. Car si effectivement Régy précise qu’il s’est « demandé ce que la parole était avant que la parole existe » (OM, 49), c’est plus pour penser et vivre le continu corps-langage qu’une quelconque antériorité ontologique voire historiographique, comme Régy décrit le travail de l’acteur :

Cette idée a provoqué chez Marcial une émotion très forte. Évidemment les larmes modifient la vibration de la voix, et, comme ce travail était dur, Marcial était couvert de sueur. Tout coulait, morve, larmes, sueur. Et donc, comment dire que le corps n’est pas impliqué dans la délivrance de la parole. Larmes, sueur, sécrétions, font partie de la parole 

Mais j’aime, quand narrant ce que lui fait Marcial Di Fonzo Bo venant lentement à la lumière et à la voix, Sabine Quiriconi écrit que :

La bouche se modèle au gré du texte. Elle reste ouverte entre les groupes sonores. Les mouvements des bras sont lents, eux aussi, constants et répétitifs, si l’on ne prenait garde, au fil du temps, à la façon dont ils accompagnent imperceptiblement les transformations de cette longue phrase qu’est le texte, étrangement suspendue, jamais interrompue[18].

Cette phrase ininterrompue n’a rien d’une prouesse syntaxique voire spectaculaire même si le corps de l’acteur tout comme la syntaxe en sont totalement bouleversés. L’ininterrompue et l’étrange suspension sont très précisément ce que Régy appelle « la fusion de la parole et du corps » (OM, 48) rendue « visible » : « La parole est du corps ». Et l’inverse, le corps est de la parole, faudrait-il ajouter. Avec ce paradoxe tenue jusqu’au bout : « l’immobilité n’est pas absence de mouvement » puisque, en l’occurrence, Marcial Di Fonzo Bo est ainsi décrit par le metteur en scène :

Son corps irradiait. Son visage, à force de fixité, produisait des hallucinations. Je le voyais vieillard, enfant, garçon demeuré, je voyais quelqu’un de brûlé, de blanchi dans un excès de lumière. La lumière était fixe. On croyait qu’elle bougeait. Donc, la vision se transforme  dans l’imaginaire. Dans ce visage tout le temps mobile, il y a le mouvement de la bouche, et la délivrance de la parole qui, en effet, traverse le corps. (OM, 48-49).

C’est que s’opère alors un vrai retournement : une œuvre n’a force que par son inaccompli, par son incréé, par « ce qui encore n’a pas été » (4-3, PS, 149, cité dans OM, 63). C’est à ce point qu’il faut préciser ce qui advient avec la traduction-écriture de Meschonnic : un « éblouissement », comme aime à dire Régy (RSP, 141). Ce que André Chouraqui pointait dans sa préface à sa traduction des Psaumes : « Dans ce pays où nulle traduction de la Bible n’a encore réussi à s’imposer, les traducteurs qui en accepteront la gageure, l’effort et le risque, devront s’orienter vers la création d’un langage nouveau qui permette – cela fut le cas de l’émouvante Vulgate et de l’Authorised Version – de pressentir les profondeurs de vie qui font de la Bible le livre de Dieu ». Mais Chouraqui a oublié qu’on ne peut séparer les mots du silence, de la prosodie et du rythme. Ce que Henri Meschonnic explicite à l’orée de ses premières traductions :

J’ai voulu rendre, et je crois qu’on ne l’avait jamais tenté, les accents et les pauses dont la hiérarchie complexe fait la modulation du texte biblique, son rythme et parfois même son sens. Le rythme est le sens profond d’un texte. La diction, notée en hébreu par un système d’accents, c’est ce que j’ai voulu recréer, par des blancs (dans une hiérarchie non arbitraire), recréer les silences du texte, rythme de page [… ], ce que Gerard Manley Hopkins appelle le “mouvement de la parole dans l’écriture[19]”. Ainsi sont pris avant tout, sinon totalement, les textes bibliques comme textes, moments d’une écriture, sans ignorer l’accumulation des sens qui s’y trouve incorporée (5R, 15).

C’est que la traduction comme pratique et comme théorie est d’abord de l’ordre d’une écoute, d’une écoute comme « principe de traduction » et comme « défi nouveau à un public nouveau » (PPII, 424). Exactement ce que fait Régy quand partant de cet « éblouissement », il pose qu’« il s’agit d’être en relation avec l’incréé et de le faire percevoir au spectateur au lieu de se satisfaire du créé, il y aurait un grand chemin parcouru – à la fois parmi les hommes de théâtre mais aussi parmi le public, qu’il faut faire aussi évoluer » (RSP, 141).

Je me contente de lire le début du chapitre IV que cite souvent Régy.

I

Et encore        et moi j’ai vu        toutes les oppressions                qui se font        sous le soleil

Et tenez le pleur des opprimés        et il n’est pas pour eux        de consolateur        et de main de leurs oppresseurs        violence                et il n’est pas pour eux        de consolateur

2

Et moi je loue        les morts        qui sont déjà morts 

Plus que les vivants                 qui        eux sont vivants        eux encore

3

Et mieux        que les deux                ce qui encore        n’a pas été

Qui n’a pas vu        l’œuvre mauvaise                qui se fait       sous le soleil

4

Et moi j’ai vu        que        tout l’effort        et        tout le succès de l’œuvre              est l’envie de l’un        pour l’autre

Cela aussi est buée        et pâture de vent

5

Le fou       se croise les mains              et mange        sa chair

6

Mieux vaut                plein une paume        de repos

Que plein deux poignées        d’effort        et pâture de vent

7

Et encore        et moi j’ai vu une buée        sous le soleil

8

C’est un qui est seul et pas de second        pas même un fils ni un frère        et pas de fin à tout son effort                même son œil       n’en aura pas assez        de richesse

Et pour qui je fais mon effort        et prive mon âme        d’abondance ?                      cela aussi est buée        et triste besogne

 

Inutile de développer ici le système proposé par Meschonnic pour répondre aux dix-huit accents disjonctifs et neuf conjonctifs de l’hébreu biblique retranscrits dans la version massorète. Il y a ainsi par les blancs et par les « et » lançants et par les reprises, par le rythme qui tient ensemble prosodie, syntaxe et sémantique un dire qui est à proprement parler une théâtralité de la parole ou, comme dit Régy, une mise en scène dans l’écriture : « Si un texte est un texte, il contient sa mise en scène, il faut écouter la mise en scène qui est dans l’écriture[20] ». Mais plus que d’une dramaturgie du texte, il faut parler d’un écriture oraculaire, c’est-à-dire d’une oralité dans et par l’écoute. Ici, par exemple, « et encore » puis « et tenez » engagent l’écoute par le dialogisme jusqu’au dialogal de l’échange : performativité de l’accumulation qui jamais ne donnera dans l’exagération mais cherchera toujours la force du vrai, le ton proverbial qui est plus que la sentence la force prosodique, l’emportement volubile que font les attaques de versets quasi anaphoriques (« et moi », « et mieux », « et moi », « mieux ») mais surtout  le plain-chant consonantique en /p/ du verset 6 ou le « plein » repris deux fois – et l’on compte (« une paume », « deux poignées ») passant par « paume », « repose » et « poignée », s’inachève dans « pâture de vent », donc dans un « cela aussi est buée » ! Bref, ce que Meschonnic appelle pour souligner ce qui s’écrit ailleurs (7, 1), « une paronomase chronique » (PS, 134). Cette persistance, n’est-ce pas exactement ce que pointe Régy dans son propre travail quand il commente le début du 3e verset (« ce qui encore n’a pas été ») :

C’est un appel à l’incréé. (…) J’ai essayé de penser que la seule chose qui compte quand on fait une image, qu’on écrit un texte, ou qu’on le retranscrit, c’est que ce qu’on voit ou qu’on entend nous renvoie à de l’incréé, rende compte de l’incréé. Ce qu’on montre n’a aucun intérêt. Beauté, laideur n’ont aucun sens. Dans le faire devrait se manifester le « ne pas faire », on devrait en même temps sentir l’impuissance à le faire. (OM, 64)

 

4. La ré-énonciation ou l’écriture continuée

Toute la différence entre « Vanité des vanités » et « Buées de buées ». L’examen des manuscrits déposés à l’IMEC par Meschonnic permet d’observer la recherche longue de cette trouvaille qui est passée par « fumée » puis « souffle » et enfin « buée » : c’est-à-dire par l’abandon dès les premiers essais de traduction de tout abstrait quand l’hébreu pose un concret. Mais il n’y a pas que le choix du mot, il y a aussi la relation des mots qui va vers le concret ou l’abstrait : « vanité des vanités » pose une essence des existants, vise même une totalité, quand « buée de buées » pose une pluralité qui jamais ne peut venir à bout d’un illimité qui est un « vivre langage ». Aussi, cette lucidité du ressassement (PS, 132) que le « maître mot », hevel, reste « un point de départ » et ne devient jamais un « point d’arrivée ». La buée ou « l’haleine qui se résout en rien dans l’air » est comme « ces arrêts » et autres ralentissements que demande Régy à ses acteurs pour que « le vrai plein de l’écriture s’entend(e) » (OM, 65). Et il ajoute « si on ne l’a pas dès le départ occulté » ! car c’est ce que fait « vanité » qui oblige à fixer la voix au sujet philosophique ou éthique quand « buée » fait su sujet, de la voix, des problèmes sans cesse au travail et surtout une activité faite matière, une suspension prolongée, une relation infinie.

C’est bien à un « la bouche dans la bouche[21] » que nous invitent les deux expériences dans leur continu : la traduction et la mise en scène jusqu’à la lecture « la bouche dans la bouche ». Oui, la relation est une connaissance en actes, en actes de langage, un faire l’amour comme le poème qui continue « le mouvement de la parole dans l’écriture » :

C’est une respiration, c’est un souffle. Il faut considérer comme une coulée. C’est ce que j’essaie de faire : que le rythme de cette respiration soit celle du texte et qu’elle s’échange entre les acteurs, c’est-à-dire que chacun n’incarne pas un personnage, ne joue pas un rôle ni ne dialogue, mais qu’ensemble les acteurs soient à l’écoute du texte et du souffle de l’écriture. (RSP, 146)

 Bref, il s’agit d’essayer de faire en sorte « de tous les participants, des poètes à part entière selon une ligne générale qui est évidemment suscitée par l’écriture première » (RSP, 138). Mais, comme disait Péguy, « quelle effrayante responsabilité pour nous » (106) car « nulle œuvre pourtant n’est temporellement si achevée » (107). Et alors il y a à choisir entre un devenir public et un devenir auteur (114)… Meschonnic et Régy, le premier parce qu’il commence avec Paroles du Sage un chantier toujours en cours et dont le caractère démesuré est à contre-époque, souvent ignoré, du moins évité, et Régy parce qu’avec Paroles du Sage il s’enfonce peut-être encore plus dans « une expérience transgressive dont l’absence d’applaudissement constitue l’un des symptômes[22] », re-commencent ou du moins nous mettent au commencement, dans ce que Péguy signale avec les Nénuphars  de Monet : contrairement au « mouvement logique » qui « serait de dire » que c’est « le dernier » qui a été le mieux peint, « au contraire, au fond », c’est « le premier, parce qu’il savait (le) moins » (126). C’est à ce moment que la théorie de la réécriture est exactement à son point crucial : entre la « misère des thésauriseurs » (127) avec leur « théorie de la caisse d’épargne » (128) ou « de l’escalier » et « la buée de buées » ou comme dit Régy « la beauté de l’éphémère, suspendu comme de la poussière » (OM, 97).

Aussi, il me semble que la traduction d’Henri Meschonnic est une écriture continuée comme le travail de Claude Régy que Valérie Dréville tient en une très belle hésitation prolongée :

Ça fait appel à la faculté qu’a tout homme d’être dans un… dans un état d’écrire et d’écriture… ça travaille beaucoup là-dessus… sur l’écriture… retrouver l’état qui préside à l’écriture… je pense que ça existe dans chaque homme… il fait entendre ça, Claude, au spectateur même[23].


[1] « Le périmètre respectif des deux concepts demeure, de fait, très malaisément définissable » écrit Christine Lombez dans « Réécriture et traduction » dans Jean-Paul Engélibert et Yen-Maï Tran-Gervat (dir.), La littérature dépliée, Reprise, répétition, réécriture, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2008, p. 78. Les citations qui suivent renvoient à cette page.

[2] Jean-Louis Cordonnier, Traduction et culture, Paris, Didier/Hatier, 1995, p. 162. Il faudrait comparer une telle conceptualisation avec celle de quand Jean-Claude Chevalier et Marie-Françoise Delport qui parlaient d’« orthonymie » dans Problèmes linguistiques de la traduction, L’Horlogerie de saint Jérôme, Paris, L’Harmattan, 1995.

[3] C. Lombez, « Réécriture et traduction », article cité, p. 77.

[4] Michaël Oustinoff, La Traduction, P.U.F., « Que sais-je ? », 2003, p. 19.

[5] Claude Régy, Espaces perdus (EP), Les Solitaires intempestifs, 1998 (reprise de l’édition Plon de 1988) ; L’Ordre des morts (OM), Les Solitaires intempestifs, 1999 et « Ralentir, suspendre, prolonger… » (RSP) dans Franck Smith et Christophe Fauchon, Zigzag Poésie, Formes et mouvements : l’effervescence », « Mutations » revue mensuelle, n° 203, Paris, éditions Autrement, avril 2001, p. 136-146.

[6] Henri Meschonnic, « Paroles du Sage » dans Les Cinq Rouleaux, Le Chant des chants, Ruth, Comme ou les Lamentations, Paroles du Sage, Esther, traduit de l’hébreu, Paris, Gallimard, 1970, p. 129-184. Dorénavant, les références seront indiquées par PS suivi de la page. Du même, déjà cité Poétique du traduire (PDT), Lagrasse, Verdier, 1999.

Paroles du sage, mise en scène de Claude Régy : Théâtre National de Bretagne, février 1994 ; Théâtre Garonne, Toulouse, du 12 au 22 janvier 1995 ; La Ménagerie de verre, Paris, 8 février-26 mars 1995
 ; Théâtre des Bernardines, Marseille, 1-6 mai 1995 ; Verbier festival & Academy, Suisse, juillet 1995.

[7] Gilles Deleuze, Différence et répétition, Paris, P.U.F., 1968 (noté dorénavant, DR suivi de lapage).

[8] Jean-Pierre Faye, Analogues, Paris, Seuil, 1964. Deleuze note significativement que l’analogie est encore « pour un œil malgré tout extérieur ». Il ajoute : « et dans tout ce livre, le rôle d’instinct de mort, interprété de manière analogique » (DR, 349, n. 1).

[9]. «Sonorité générale. – Quel que soit le commandement de la rime sur le vers, quel que soit le gouvernement de la force et de l’ordre et de la nature du rythme, ce commandement et ce gouvernement ne sont eux-mêmes que des éléments, des composantes élémentaires, évidemment importantes, peut-être capitales, mais nullement épuisantes, et il s’en faut, de ce qu’on peut nommer la sonorité générale de toute œuvre, non seulement de tout poème et de toute prose, de tout texte, mais aussi bien de toute œuvre plastique, de toute œuvre contée, dessinée, peinte, de toute œuvre statuaire, enfin généralement de toute œuvre. Ce n’est pas la rime seulement et le commandement de la rime, ce n’est pas le rythme et seulement et le gouvernement du rythme, c’est tout qui concourt à l’opération de l’œuvre, toute syllabe, tout atome, et le mouvement surtout, et une sorte de sonorité générale, et ce qu’il y a entre les syllabes, et ce qu’il y a entre les atomes, et ce qu’il y a dans le mouvement même. C’est cette sonorité générale qui fait la réussite profonde d’une œuvre. », Charles Péguy Clio, Dialogue de l’histoire et de l’âme païenne (texte resté inédit à la mort de Charles Péguy) Œuvres en prose 1909-1914, édition de Marcel Péguy, Paris, Bibliothèque de la Pléïade, Gallimard, 1961, p. 145.

[10] Voir Langage et relation, Paris, L’Harmattan, 2005 pour une critique de la notion de « ritournelle », p. 120 et suivantes ; et surtout p. 160 et suivantes pour une critique des conceptions du langage de Deleuze qui néanmoins ouvre de nombreux passages à une théorie du rythme dans et par le langage.

[11] C’est ainsi que titre Henri Meschonnic pour participer à l’ensemble Claude Régy, dirigé par Marie-Madeleine Mervant-Roux, « Les voix de la création théâtrale, n° 23 », CNRS éditions, 2008, p. 270-275.

[12] C’est la traduction de l’école biblique de Jérusalem (éditions du Cerf, 1955) que je prends comme unique comparaison.

[13] « Isma » en 1973, « C’est beau » en 1975 et « Elle est là » en 1980.

[14] Arnaud Rykner, « L’inconnu dans la chambre noire, Claude Régy et les dispositifs » dans Marie-Madeleine Mervant-Roux (dir.), Claude Régy, op. cit., p. 56.

[15] Ibid., p. 57.

[16] H. Meschonnic, « La force du continu », article cité, p. 272.

[17] Sabine Quiriconi, « Visages du monologue » dans Marie-Madeleine Mervant-Roux (dir.), Claude Régy, op. cit., p. 156-157. La citation vient de Jean-Luc Nancy, Corpus, Métailié, 2000, p. 74.

[18] Ibid., p. 158.

[19] (Note de S. M.) Le rythme bondissant d’Hopkins auquel on peut comparer l’écriture de Meschonnic, traducteur comme poète, était « le plus proche du rythme de la prose, c’est-à-dire du rythme spontané et naturel de la parole » (cité par Geoffrey Hill » dans « Racheter les temps », in G. M. Hopkins, Le Naufrage du Deutschland, Orphée, La Différence, 1991, p. 7.

[20] C. Régy, « Un cinéma dans notre monde intérieur », entretien avec Sébastien derrey dans Théâtre/Public, 124-125, Gennevilliers, juillet-octobre 1995, p. 115.

[21] Claude Régy à Sabine Quiriconi, article cité, p. 162.

[22] Sabine Quiriconi, article cité, p. 158.

[23] Entretien avec Valérie Dréville dans Claude Régy, le passeur, film super 16 mm de Elisabeth Coronel et Arnaud de Mezamat, 1997, abacaris-film, la sept-arte (ma retranscription).