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mercredi 27 juillet 2022

Jean-Luc Parant nous a laissé sa main pleine de boules et de textes sur les yeux

Et je continue mais je ne continue rien. Ce qu’il y a surtout c’est que je ne suis pas encore mort, et que ces boules ne pourront pas s’arrêter tant qu’il fera jour puis nuit, nuit puis jour tout autour de moi et qu’il y en aura une sous mes pieds et une infinité au-dessus de moi.

Jean-Luc Parant, Mes yeux ne s’arrêtent jamais de voir ni mes mains de toucher (texte publié dans la revue Triages en 2012, texte qu'il m'avait envoyé)

Jean-Luc Parant nous a laissé sa main le 25 juillet à Caen, sa main pleine de boules et de textes sur les yeux. 

J'embrasse Kristell et tous les siens. 

Nous continuerons à rouler tous nos yeux dans ses boules pour mieux voir l'infini du langage.



Ci-dessus un dessin qu'il m'avait confié pour le numéro 72 de la revue Nu(e).

Ci-dessous  un texte publié dans Le Bout des Bordes à sa demande, puis une recension de sa trilogie (publiée chez Corti) dans Europe parmi bien d'autres paroles à lui redire pour mieux le garder en pleine terre ce grand poète de l'uni-vers - oui, d'un seul vers par lequel toute son expérience immense tenait

                                                                        les yeux en boule 

tu 

trouves le trou 

blanc de l’univers

avec le monde qui 

me perd la boule et les routes 

déroutées tout autour ta projection 

cartographique emboulée me met sur 

les frontières tournantes et les poètes sans tête 

et sans vers avec tout le monde dans un chapeau

tout le monde ronds comme un sou puis le village 

planétaire a rendez-vous au manège il tourne tourne jusqu’au

débordement le troublant poème des yeux sans bords et des boules 

sans tour ni pour ni contre un réseau routier il rougit décroûtez 

la terre 

jusqu’à la boule de feu la houle de ceux qui foulent 

à fond pour les fous de lieux ronds sans bords

débordez les itinéraires les téméraires

les héritiers les métiers sans boule

construisez le trou blanc 

de tout un chacun

sa chacune boule 

dans les yeux 

les yeux


Jean-Luc PARANT : Les Yeux. L’Envahissement des yeux (José Corti, 18 €) ; Les Yeux deux. L’Accouplement des yeux (José Corti, 18 €) ; Les Yeux trois. Le Déplacement des yeux (José Corti, 16 €). Kristell LOQUET, Le Chant des Cigalessuivi de Le Lundi au Soleil avec des illustrations de Jean-Luc Parant (Tarabuste, 12€20).

Il y a de fortes chances pour que Jean-Luc Parant se répète. Ces chances sont mêmes doubles : il fait des boules et des textes sur les yeux et il ne fait que cela puisque toute sa vie semble revenir à cette double répétition ! Donc, cet individu corrobore la version traditionnelle de l’artiste : obsessionnel et maniaco-dépressif. Aussi nous faut-il accepter avec quelque condescendance ses productions qui rendent compte de la face cachée de l’homme installé : la femme, le fou et l’enfant, les trois vieilles ficelles de l’esthétique philosophique pour la « modernité »… Ajoutons pour son cas quelques particularités, appelées ailleurs procédés, et nous en aurons fini avec le style Parant : des parallélismes thématiques, syntaxiques et prosodiques jusqu’à l’épuisement, des reprises que Kristell Loquet appelle judicieusement « nouvel angle du regard » (quatrième de A la trace des yeux, éd. Voix, 2001) qui cherchent à épuiser un filon ou, si l’on préfère, à faire boule de neige – et la critique aura à poursuivre à l’avenir les métaphores qui nourriront grassement son travail besogneux… Bref, il faudrait en finir avec Jean-Luc Parant ! Il est « envahissant » : son public est féminin (ne parlons pas de sa famille, voire de sa tribu), ses enfantillages casse-pieds et sa folie démentielle… Voilà maintenant un peu trop de livres qu’il est inutile de lire tellement ils se ressemblent. 

J’aurais écrit ici ce que toute critique à ce jour n’est pas loin de penser. Mais les livres vous travaillent ou vous jouent ou vous jouissent ou… et tout cela indûment, inconsciemment, imperturbablement, imparablement ; ils vous font plus que vous les faites : et vous vous faites être (pas seulement avoir : ce sont les critiques du premier paragraphe qui sont seulement eus… et pas [t]étés). Oui, vous êtes faits être, plus être, plus humain (c’est bête mais c’est comme ça et ça ne se réduit pas à un humanisme abstrait : voyez comme vous marchez avec vos yeux et sur une boule après avoir été roulé par Parant, ses yeux, ses boules !).

Les livres travaillent comme les yeux quand ils sont fermés et, comme les yeux quand ils sont ouverts, ils cherchent l’infini qu’ils ont aperçu quand ils étaient fermés. Un livre de Parant n’est ni ouvert ni fermé. Il est en boule ! Il met en boule ! Il fait la pensée dans la boule comme Tzara disait « dans la bouche ». Mais aussitôt il faut mettre cela au pluriel : « dans les yeux ». Au pluriel du continu unique : jusqu’au bout (des bordes – n’oubliez pas de visiter Le Bout des bordes, Le Journal de La Maison de l’Art Vivant, n° 7-8, chez Al Dante), jusqu’à ce que ça déborde. Et ça ne fait que déborder, que recommencer. Ce n’est pas pourquoi mais comment qui intéresse ici. Le débordement est continu : renversement toujours encore. La liste des procédés est un ratage de ce que fait Parant : une assignation au connu. Son renversement est à la fois infime, intime et infini : il intimide. On est tout petit : on devient enfant, on rougit devant ses yeux, devant son sexe parce que c’est l’invisible que nous touchons. Mais tout cela nous échappe comme nos mains, comme l’amour (envahissement, accouplement, déplacement). Et tout cela est vrai sans que la vérité (celle des philosophes, des scientifiques, des disciplinés…) ne soit le critère. C’est le poème Parant qui est vrai : il est pour de vrai ! Il est infiniment jouissance : « et jouir c’est comme se mettre debout et voler dans la matière » (Les Yeux deux, p. 75). Avec Parant le lecteur n’est pas assis : il vole dans la matière : le langage-relation. Il est envol. Pour cela il faut se laisser prendre, se faire être. Il faut décoller nos yeux qui croient que Parant se répète quand il ne fait que nous reprendre dans et par le corps-langage entièrement fait relation. Aucun terme (catégorie et autres assignations, désignations), aucune borne (pôle et autres limites, définitions) : un mouvement incessant, énervant : renversant ! 

 J’aime Péguy et Parant parce qu’ils sont renversants : l’un et l’autre mettent le contemporain sens dessus dessous : sans eux, il m’aurait eu : en quoi ils sont l’un et l’autre modernes. Et se faire avoir par le contemporain, par ses contemporains, c’est ne jamais pouvoir « v’ivre » (Ghérasim Luca) une telle expérience : « Accouplés, nous sommes complètement renversés : le sexe est devenu la tête, les jambes sont devenues les bras, les bras nos jambes, la tête notre sexe » (Les Yeux deux, p. 260). Chacun comprend la force évidente qu’une telle expérience porte dans notre contemporain : bien des discours sur (le sexe, le regard, le langage, la poésie, le monde…) s’effondrent dans leur répétition même et le poème Parant jubile, dans ses reprises mêmes, de ne jamais s’arrêter. De ne jamais s’arrêter même dans la (telle) lecture (c’est-à-dire la vie) « qui, se souvenant de son commencement, se rend compte qu’elle s’étend déjà infiniment loin pour infiniment longtemps », ainsi qu’écrit Kristell Loquet à la fin de ses deux expériences (je préfère ce terme à « récits ») qui continuent sa lecture de Jean-Luc Parant. Je continue avec eux parce qu’avec eux « tout est dans un temps d’embrassement » (Les Yeux trois, p. 139). Oui, comme dit Parant de ses textes dans ses dédicaces : nous sommes nous aussi « éclairés, éveillés, allumés » par eux ! Le renversement (re)commence. Encore encore.

                                                                         Serge Martin

                                                                          

 

 

jeudi 10 septembre 2015

Henri Poncet, le grand éditeur continue dans les livres et revues qu'il a publiés

Dans ARALD (Livres et lectures en Rhône-Alpes), j'apprends le décès d'un très grand éditeur et suis profondément touché car, avec Henri Poncet, j'ai eu de bons moments autour de projets aboutis ou pas : Henri était toujours avides d'avenir et d'un présent plein de poèmes-relations. Je n'oublie pas aussi sa folie de revuiste et pour quelles revues ! Publier dans La Polygraphe était un grand bonheur tellement la revue débordait d'énergie, de trouvailles essentielles...
Un seul livre chez lui en 2005 : Ma Retenue avec des peintures de Ben-Ami Koller, autre ami disparu chez lequel Henri m'avait rejoint un soir pour une lecture et un moment amical inoubliable. 

***
Nous avons appris le 18 juillet la disparition de l'éditeur Henri Poncet.
À Seyssel puis à Chambéry, il a mené à la tête des éditions Comp'Act puis L'Act'Mem une formidable activité de découvreur et d'éclaireur dans le domaine de la littérature et de la poésie.
Fondées en 1986 à Seyssel, dans l'Ain, les Editions Comp'Act ont publié jusqu'en 2007 plusieurs centaines de livres consacrés à la littérature, au théâtre et à la poésie contemporaine. À Chambéry, Henri Poncet et Annette Colliot-Thélène avaient fondé ensuite L’Act Mem qui a poursuivi ses activités éditoriales jusqu'en 2011. 
Textes anciens d'Eschylle, traductions d'écrivains allemands de l'expressionnisme, romans, récits, essais critiques et surtout poésie contemporaine, Henri Poncet possédait un extraordinaire appétit éditorial et littéraire, privilégiant les auteurs engagés dans des voies d'écriture exigentes et expérimentales. 
Dans son catalogue, on trouve notamment Martin Rueff, Jean Todrani, Henri Maldiney, Michel Butor, Bernard Noël, Patrick Laupin, Mathieu Bénézet, mais aussi les premiers textes de Christine Angot ou encore les traductions de Melville, d'August Stramm ou d'Ernst Toller. Comp'Act, c'était aussi des revues restées dans les mémoires comme La Main de Singe et La Polygraphe
Figure du Printemps de l'édition des années 80, Henri Poncet est resté fidèle à lui-même, dans les périodes de succès comme dans les jours difficiles. Un homme imposant, généreux et révolté.


mercredi 22 janvier 2014

Juan Gelman (1930-2014) : nous allons nous voir, nous allons voir

Juan Gelman est mort le 15 janvier. Non seulement c'est un poète argentin qui nous a quittés mais c'est un poète qui a bousculé notre poésie de langue française avec les traductions de Jacques Ancet, entre autres, parce qu'il écrit en espagnol le parler porteño et que cela nous oblige à entendre en français tout ce qui défait l'unicité compacte, y compris en poésie, de cette langue-culture qui aime se voir dans des miroirs…mais c'est surtout parce que Gelman est un poète du bouleversement, du balbutiement qu'il nous est indispensable.
On va à ses livres, on le lit sachant qu'il nous sort de nous-mêmes, de notre Europe qui sent "l'humanité double, celle qui assassine, celle qui est assassinée" (Lettre ouverte suivie de Sous la pluie étrangère, Caractères, 2011, p. 109).
Avec Gelman, nous répondons ainsi : "te parler te déparler / ma douleur" (Ibid., p. 21)


Un article de Florence Noiville dans Le Monde : http://www.lemonde.fr/ameriques/article/2014/01/15/le-poete-argentin-juan-gelman-meurt-a-mexico_4348086_3222.
et sur RFI :
http://www.rfi.fr/ameriques/20140115-argentine-juan-gelman-poete-mort-condor-

jeudi 26 décembre 2013

Jean Rustin avec Bernard Vargaftig : l''exactitude de l'effroi

Jean Rustin est mort le 24 décembre 2013. Il disait : "Ma peinture est un discours silencieux, sans mots !" Non seulement il situait ainsi sa peinture au coeur du langage mais sa théorie du langage savait que ce ne sont pas que les mots qui font le discours mais bien plus le silence et la résonance.
Parmi ceux qui ont su résonner avec sa peinture, Bernard Vargaftig qui me l'a fait découvrir. Disparu il y a bientôt deux ans (la revue Résonance générale a publié récemment dans son numéro 6 son premier livre épuisé), il a écrit avec des dessins de Rustin Exactitude de l'effroi (Collodion, 1999). En voici le premier poème pour redire combien l'un et l'autre nous manquent et continuent dans nos vies (Vargaftig sous-titrait ce livre partagé : "ce qui ne cesse de peindre") :

Que pense le tremblement
Espace à la fois un souffle quand 

L’appartenance fait bouger
La chute et le paysage de la chute 

L’immense éraflement d’être le début 
Qui laisse à la stupéfaction 
L’impatience si vivante
Rien ne se sépare du hasard
Été et nudité jamais effacée
Sont la défaillance qu’il y a
Comme l’oubli d’avoir peur
Auquel l’intégrité ressemble
Avec les oiseaux circule sous l’enfance 

Où dans ce que le silence signifie 
L’embrassement se précipite
Devant l’ombre et les rochers
Dont la disparition me recouvre
 


vendredi 13 décembre 2013

Michel Chaillou ou l’aventure de l’écoute intérieure du poème de la lecture

Michel Chaillou, né à Nantes le 15 juin 1930, vient de nous quitter le 11 décembre 2013. Si j’ai beaucoup écrit sur les poètes, j’ai trop peu dit ma dette à l’égard d’œuvres comme celle de Chaillou et même si j’ai pu rattraper un peu le « retard » avec mon livre sur Les Cahiers du Chemin dont quelques extraits forment le montage ci-dessous, je n’ai pas écrit à ce jour tout le poème qui me traverse avec une telle œuvre. Heureusement, l’année dernière, j’ai dirigé un mémoire de master sur un livre de Chaillou (Le Crime du beau temps) mais j’aimerais bientôt aller plus loin tant du côté du phrasé merveilleux de l’auteur du Sentiment géographique que de la poétique de la lecture-écriture du concepteur de la collection « Brèves littérature » chez Hatier.

1. « L’écoute intérieure » de Michel Chaillou au cœur des Cahiers du Chemin
Jean-Loup Trassard, un des premiers fidèles du « Chemin », se souvient et, comme les autres, il égrène la litanie des noms sans reconstituer pour autant une classe d’école devant laquelle officierait un maître : 
Il ne s’agit pas d’une école, Georges Lambrichs se veut œcuménique, mais le fait que nous nous lisions les uns les autres est un soutien. J’approche ainsi Michel Butor, J.M.G. Le Clézio, Michel Deguy, Georges Perros, Jacques Borel puis Michel Chaillou, plus tard Gérard Macé et bien d’autres, comme Paul Oster ou Henri Thomas… Certains deviennent des amis, et le sont restés ! Pendant une dizaine d’années, je serai un assidu des « réunions du Chemin », comme de la revue Les Cahiers du Chemin , dont je participe au lancement et où je publierai régulièrement[1].
Michel Chaillou ne parle pas d’« œcuménisme » tout en signalant l’« ouverture d’esprit exceptionnelle » de Lambrichs[2]. Et lui aussi égrène les noms des convives de « ces repas [qui] ont duré quinze ans » (sic ! mais Chaillou a bien raison d’utiliser ce duratif car un repas ne se mesure pas à sa carte mais à ses échanges qui continuent bien après sa digestion) :
Après, ils ont eu lieu dans un restaurant, chez Alexandre, puis encore à nouveau chez Georges et sa femme Gilberte. Venaient là plein d’écrivains, Le Clézio parfois, Michel Butor, Georges Perros quand il passait dans la capitale. […] Il y avait Jude Stéfan, un très grand poète, Gérard Macé à la prose si inventive, Michel Deguy, Jean Roudaut, Jacques Borel, le romancier de L’Adoration. On parlait de tout, du Tour de France aussi bien que d’autres choses. […]  C’était exaltant[3] !
Chaillou commence des portraits où la relation l’emporte : il se lit dans les écrits des autres, un peu comme la revue fait lire une écriture par-dessus une autre – on peut se contenter de ce passage, il en est d’autres dans ce livre au si beau titre, qui écoutent intérieurement ces écritures si diverses et résonnantes dans les souvenirs de leur auteur :
[…] j’avais des affinités plus grandes avec certains, par exemple avec Jean-Loup Trassard, un ami intime depuis cette époque. D’ailleurs, Le Sentiment géographique lui est dédié, ainsi qu’à Jacques Réda, un autre ami dont j’aime la démarche en poésie, le noir souci de ses vers. Je songe à la qualité d’Amen, de Récitatif, de La Tourne. On se voyait à trois chez moi tous les dimanches, durant des années. Jean-Loup m’a appris le sens des matières. Ses livres révèlent une exploration intime des choses. C’est une stratégie de contemplation qu’il met en œuvre, une description infinie du monde. Cette astronomie du terre à terre en effet me touche. Michel Deguy aussi, dont l’élégance impérative me séduit toujours. En particulier certains de ses recueils, comme Ouï dire ou Gisants, où il convoque les dieux de la narration. Et les poèmes intenses de Ludovic Janvier dans La Mer à boire, écrits bien après ces repas du Chemin où il s’asseyait alors en tant que jeune romancier de La Baigneuse, de Face, de Naissance. J’allais oublier Henri Meschonnic, poète, traducteur de la Bible, philosophe, et le feu de ses commentaires[4].
La table invente-t-elle alors une démocratie du plat partagé et donc du sommaire en cours ? Certainement… mais Chaillou voit bien que l’enjeu en est encore plus fort, que le rêve peut aller jusqu’à concevoir la cène comme un nouveau royaume. Les images bibliques viendraient-elles comme renverser les hiérarchies de la République des Lettres, les prééminences éditoriales, les jalousies d’auteurs ?
Quand je pense à nos tablées hebdomadaires de la collection « Le Chemin », chaque mercredi, je me dis qu’entre nous, si différents, il s’échangeait malgré tout quelque chose. Mais de quelle nature ? Cela tenait-il à Gilberte, la maîtresse de maison, à sa manière de recevoir ? Un même rêve nous habitait et nous tenait assis. On riait, on s’apostrophait, on devisait de toutes sortes de choses. Claude Gallimard quand il venait, parlait peu, il était assez timide envers les auteurs, ce que je trouvais plutôt bien. Moi, dans cette affaire, j’étais une sorte de boute-en-train, mais, curieusement, je sortais de là toujours un peu déprimé, je n’ai jamais compris pourquoi. Peut-être parce que je participais trop. Il régnait en même temps, dans ces déjeuners, une manière de délicatesse. La présence spirituelle de Gilberte, la femme de Georges, y contribuait beaucoup sans nul doute. C’était une sorte de royauté douce qu’exerçait son mari, une royauté au sens où il était notre éditeur, c’est-à-dire notre lecteur[5].
Ces évocations montrent à l’envi qu’avec Les Cahiers un premier cercle s’est constitué autour de Georges Lambrichs. Il avait commencé auparavant avec la collection mais la fréquence de la revue et de ses sommaires, qui faisaient côtoyer les écritures quand les livres les présentaient isolément, ne pouvait que ritualiser ces déjeuners du mercredi. D’abord « chez Alexandre[6] », rue des canettes dans le sixième arrondissement, puis plus souvent au domicile des Lambrichs, ces déjeuners réunissaient le premier cercle, avec des absences prolongées comme celles de Butor, parti à l’étranger, qui déclarait en 2002 :
Les Cahiers du Chemin, c’était une espèce de revue modèle. Georges Lambrichs essayait de faire sa N.R.F. à lui et il a bien réussi, c’est-à-dire que chaque numéro est remarquable. Presque tout était très intéressant[7].
2. S’endormir en chemin d’« écoute intérieure » avec Michel Chaillou
Si Stéfan n’est pas tendre avec les « schémateurs » et les « thémateurs » (CDC-10 ; 98), Lambrichs n’hésite pas à faire appel pourtant à Jean-Pierre Richard pour rendre compte de l’ouvrage de Michel Chaillou qu’il publie dans sa collection « Le Chemin » en 1976 (CDC-28 ; 130-134). On sait que Richard est l’initiateur de la « critique thématique », qui a profondément renouvelé le thématisme comme critique, même s’il semble bien qu’« à part Jean-Pierre Richard, personne ne soit intervenu avec bonheur dans le champ de la critique thématique[8] ». Il semble donc pertinent d’avoir sollicité sa lecture du Sentiment géographique[9]. Nous entrons alors dans un jeu de mise en abyme à l’infini. La « lecture osmotique » de Chaillou est aussi celle de Richard : « Libido de déplacements, d’interpénétration, qui aboutit, mais en toute netteté, sans jamais aucune confusion, à une jouissance et une compréhension d’osmose ». L’Astrée d’Honoré d’Urfé, dont Chaillou propose une « lecture herbagère », c’est le Forez parce que ce « paysage pastoral » est, selon Richard, gouverné par « deux catégories principales » : « le flou et la dérive ». Et l’on ne sait qui, du paysage ou du texte, porte l’autre, comme le montre bien Richard :
De toute façon, c’est le corps ici qui est le maître, et qui mène multiplement le jeu : corps rêvant, et corps lisant, mais aussi corps se rêvant/lisant, et se rêvant/lisant/rêvant, et cela à l’infini, on l’a vu, sans butée possible. L’assurance d’aucun cogito, comme dans les critiques traditionnelles d’identification, ne vient fonder ici les réversibilités de la lecture […].
Et Richard de conclure, avec Chaillou, à « un nouvel avenir de la lecture », « comme un abandon aux penchants singuliers de l’œuvre ». C’est ce que Chaillou montrait en donnant quelques bonnes feuilles de son livre à son ami Lambrichs, qui publia son premier livre dans sa collection au printemps 1968, Jonathamour[10]. Déjà Chaillou y avait la phrase qui « s’éternise en phrases », un peu comme chez d’Urfé, « de sorte que plus personne ne sait de quoi il est question ». Si, avec Stéfan, la lecture est un acte amoureux, avec Chaillou, la lecture en serait le rêve : « Dormons ensemble. Les moutons s’écoulèrent. Il reste une théorie de traces […]. » Et Chaillou de citer quelques passages de L’Astrée qu’il paraphrase (« Le livre efface le livre ») presque mot à mot pour en conclure que « le drame de l’Astrée est un drame de lecture » : d’une phrase à une digression, le phrasé se laisse porter « d’auprès des mots à du côté du songe des mots ». On comprend alors que Chaillou, berger endormi d’un Forez, région que Lambrichs s’attribuerait bien dans le paysage littéraire, propose, dans une époque aux certitudes trop fortement déclarées, « une lecture suffisamment brebis, menant le lecteur parmi les songes ». Quand Chaillou, bien des années après, s’entretient sur son œuvre et sur la littérature, il formule toute la force de l’attitude que Les Cahiers ont promue dans un temps de déclarations frappées au coin de vérités absolues :
Trébucher me paraît toujours plus riche d’enseignement que marcher, marcher correctement. Je ne dis pas qu’il faille se casser la figure pour aller, mais, ce que je veux dire par là, c’est que le trébuchement (c’est-à-dire bégayer ses pas) contient en puissance toutes les marches, et pas seulement la rectiligne. De même que l’hésitation vous fait comprendre d’autant mieux l’affirmation. Hésiter en effet, c’est émettre un doute, demeurer le plus souvent qu’on peut dans l’alternative, on est riche de tous les possibles le temps qu’on hésite, on n’a pas encore choisi, le roman de ce qui va suivre n’a pas été décidé. Moi, je suis depuis toujours partisan de prolonger cette attente, d’être du côté de l’hésitation, de l’approximation. J’essaie d’écrire un tâtonnement expressif, un bégaiement de l’ineffable[11].
Et quand Chaillou définit Le Sentiment géographique comme « un récit d’écoute intérieure[12] », ne donne-t-il pas l’orientation de Lambrichs et des Cahiers : non une revue de diffusion, vers l’extérieur, de paroles et voix hautes et sûres d’elles-mêmes, mais un ensemble de « cahiers » d’essais de voix qui, « de loin », s’entendent non pour faire chœur mais pour augmenter l’écoute, « l’écoute intérieure ». Et, pour cela, Lambrichs n’hésite pas à aller de côté, dans des directions inhabituelles.

3. Une réunion de « gens de style » autour d’un homme
En juin 1909, Charles Péguy, directeur des Cahiers de la quinzaine, s’adresse à ses lecteurs (À nos amis, à nos abonnés), en leur disant avoir « constitué peu à peu, sans engager personne, une société d’un mode incontestablement nouveau » :
Une sorte de foyer, une société naturellement libre de toute liberté, une sorte de famille d’esprits, sans l’avoir fait exprès, justement ; nullement un groupe, comme ils disent, cette horreur ; mais littéralement ce qu’il y a jamais eu de plus beau au monde : une amitié, et une cité[13].
C’est dans cette tradition, ou du moins sur ce mode non groupal, que le « foyer » du « Chemin » a réalisé les Cahiers de Lambrichs, lequel n’était ni un chef ni un gourou mais un homme de l’amitié, de l’attention à la liberté de chacun. Michel Chaillou est certainement celui qui, de tous les écrivains des Cahiers et même du « Chemin », a le mieux précisé ce qui faisait relation entre eux :
Au contraire d’eux (Tel Quel), nous n’étions pas réunis par une théorie, mais par un homme. Mais incontestablement il y avait un esprit dans notre groupe. J’ai écrit naguère que nous étions des écrivains de la différence, que dans le style de l’un s’excluait le style de l’autre, mais nous étions ensemble. Et ce n’est pas une si mince affaire que d’être restés ensemble durant toutes ces années ! Vous savez, quand je nous revois assis côte à côte et si dissemblables, je me dis que nous étions des gens de style, et que c’était lui qui nous réunissait autour de Georges Lambrichs, notre hôte, qui n’en manquait pas, je veux dire, de style[14] !
Chaillou est très explicite : avoir du style, ou plutôt ne pas en manquer, ou mieux encore être quelqu’un « de style » – même si la formule, « gens de style », n’est pas  vraiment lexicalisée –, c’est inséparablement porter toute son attention au « beau langage » et à ce qui en fait une attitude d’écoute de l’altérité, du dissemblable même. Il faut encore préciser en quoi cette poétique est une éthique. Inassignable à une forme, à quelque procédé stylistique, comme on dit, puisque justement « dans le style de l’un s’excluait le style de l’autre », cette poétique réunit ce qui diffère dans l’amitié, c’est-à-dire dans l’écoute réciproque, et non dans un éclectisme de bon aloi où les contraires feraient bon ménage pour résister à quelque force extérieure, ou œuvrer à quelque opération d’intérêt commun n’engageant pas ce qui fonde l’écriture. Une telle poétique, qui engage chaque écriture au plus loin de ce qui la fait dissemblable avec les autres, est aussi un refus de ce qu’on a l’habitude d’observer dès que réunion d’écrivains : la prise du pouvoir ou la soumission à quelque pouvoir, où les individualismes s’exacerbent.





[1]. Sur : http://www.jeanlouptrassard.com/jlt/biographie/biographie.html
[2]. Michel Chaillou, L’écoute intérieure, Neuf entretiens sur la littérature avec Jean Védrines, Paris, Fayard, 2007, p. 209.
[3]. Ibid., p. 243.
[4]. Ibid., p. 246-247.
[5]. Ibid., p. 288-289.
[6]. Voici ce qu’indique aujourd’hui l’annuaire parisien : « Pour la petite histoire de ce restaurant, il fut fréquenté un temps par Balzac ou Boris Vian mais il est aujourd’hui le rendez-vous des amateurs de cigare (des déjeuners « cigares » sont organisés) et de la poésie (des prix de poésie sont décernés). La cuisine est celle d’une petite tratoria qui sait rester simple ». Il ne mentionne malheureusement pas Les Cahiers du Chemin  ni la pipe de Lambrichs… Libération du 21 janvier 2005 a consacré un bon article aux « lundis de la science-fiction » qui s’y attable (« Le déjeuner fantastique » signé Frédérique Roussel) mais pas un mot sur les « mercredis du Chemin » si ce n’est que Butor est évoqué.
[7]. Michel Butor, « Entretien avec Anne Clerc » à Lucinges le 19 août 2002 à l’occasion d’une maîtrise sur la correspondance de Butor avec Perros (http://perros.ordinaire.free.fr/
entretienMB.htm).
[8]. Laurent Dubreuil, « Atelier de théorie littéraire : thème, concept, notion » (7 février 2007), http://www.fabula.org/atelier.php?Th%26egrave%3Bme%2C_concept%2C_notion. Voir l’étude d’Hélène Cazes, Jean-Pierre Richard, Paris, Bertrand-Lacoste, « Référence », 1993.
[9]. M. Chaillou, Le Sentiment géographique, Paris, Gallimard, « Le Chemin », 1974. Rééd. « L’imaginaire », 1989. L’étude de Richard sur Chaillou est reprise dans L’État des choses, Paris, Gallimard, 1990.
[10]. M. Chaillou, Jonathanamour, Paris, Gallimard, « Le Chemin », 1968. Rééd. en « Folio ».
[11]. M. Chaillou, L’Écoute intérieure, Neuf entretiens sur la littérature avec Jean Védrines, Paris, Fayard, 2007, p. 322-323.
[12]. Ibid., p. 238.
[13]. C. Péguy, Œuvres complètes II, Paris, Gallimard, « La Pléiade », 1947, p. 1276.
[14]. M. Chaillou, L’écoute intérieure, Neuf entretiens sur la littérature avec Jean Védrines, Paris, Fayard, 2007, p. 247.



On peut lire, sur le site de François Bon, Les livres aussi grandissent, improvisation de Michel Chaillou au colloque du Salon du livre de jeunesse de Montreuil, décembre 1998. Texte inédit à cette adresse: http://remue.net/spip.php?article676

Une belle leçon pour les écoles d'aujourd'hui: http://www.ina.fr/video/CAC92058238

mercredi 16 octobre 2013

Laurent Chevalier dans la fumée des gauloises je t'écris

L'ami Laurent Monges-Chevalier est mort. Du milieu des années 80 à la fin des années 90, il était secrétaire de rédaction de la revue Le Français aujourd'hui. On se voyait au moins une fois par mois puis nous sommes devenus vite amis pour partager nos lectures et nos fumeries, sa passion de la photographie et de l'Italie, bien d'autres choses encore toujours avec du vin. Nous avions le même âge et il a toujours gardé ses vingt ans avec lui pour les livrer à chacun. 
photographie prise par Jean Verrier en septembre 1986


les gauloises et les rouges valsaient
dans nos mots et nos rires avec toi
tu butais ton grand front en bredouille
de bouches rédactionnelles et j’aimais
te suivre dans tes bas côtés
où la photographie noire sombrait
à moins que ton Pasolini t’écrive
une lettre chaude comme disait Penna
Sandro mais mon dieu s’en va
en bicyclette ou pisse avec désinvolture
sur le mur puis on s’est baignés
dans le même océan nos babils
et tu t’essuyais avec du sable
en buvant un énième blanc cette fois
je t’écris dans la fumée de tes gauloises
Laurent il pleut mais est plus vif
amour détaché que mort obtuse


NB: On peut retrouver les traductions de Laurent dans Résonance générale  n° 1 (traduction de Sandro Penna) et dans Diérèse n° 48-49 (traduction de Pasolini), ses photographies dans quelques numéros de Vacarme et son travail d'éditeur dans les numéros du Français aujourd'hui des années 1986-1999.