Affichage des articles dont le libellé est Ritman. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Ritman. Afficher tous les articles

mercredi 31 août 2016

Yannick Torlini sur Claire la nuit

Mettant de l'ordre, on retrouve des liens, des signes de vie et comme il y a bien longtemps que je voulais dire combien le travail, l'écriture, les livres de Yannick Torlini sont une grande découverte de ces dernières années, je veux lui faire signe en publiant ce beau texte qu'il m'avait adressé - ce texte a été publié sur son blog Tapages qui, me semble-t-il, étant donné toutes ses activités, est au repos...
Je n'oublie donc pas ses livres et tout le reste qu'on peut retrouver ici : http://yannicktorlini.wixsite.com/yannick-torlini



Yannick Torlini sur Claire la nuit (L’atelier du grand tétras, 2011)

Il y a des livres qui ne se laissent pas saisir puisqu’ils sont tout entiers construits sur un refus. Claire la nuit de Serge Ritman fait partie de ces refus : de la langue qui n’est pas geste amoureux, du dualisme de la relation et du dualisme du signe, d’un quotidien qui ne serait pas habité par la parole. Mais aussi : refus d’un refus qui ne serait qu’un simple acte négatif, creux, qui ne changerait pas tout non en oui.
Le livre de Serge Ritman a quelque chose d’insaisissable, ne serait-ce que dans la formulation oxymorique du titre : Claire la nuit, oxymore qui ne demeure que si l’on ne perçoit que le mot et non une individualité dans l’expression. Le mouvement est perpétuel, insaisissable, une volonté de « s’asseoir sans chaise », pour reprendre la citation de Ghérasim Luca, chère à Serge Ritman, et que ce dernier garde lui-même souvent à l’esprit, et à la bouche de l’esprit. Tout lecteur désireux d’être pris par la main sera déçu : Claire la nuit ne propose qu’une absence d’assises, au profit d’un mouvement de va et vient entre les contraires, mouvement qui cherche le mélange de ces contraires.
Il y a des opposés, certes, et d’ailleurs le livre de Serge Ritman se construit véritablement comme un dialogue entre ces opposés (entre le je et le tu, le clair et l’obscur, la voix du poète et les voix des poètes). Mais l’œuvre n’en reste pas là : plus qu’une dualité, c’est une fusion des opposés qui est recherchée – des mélanges, comme le rappelle le sous-titre. Encore une fois, le titre Claire la nuit illustre l’entreprise : fusion de l’ombre et de la lumière, mais également fusion de la fusion dans la femme aimée, Claire, l’écriture du clair-obscur :

profondeur du profond le noir
de ton nom illumine l’ombre
ma voix s’enfouit au plus
loin de ta proximité appelée quand
soudain l’éclair montre toutes nos nuits dans
ton envol
(p 16)

         La fusion, le mélange ne peut s’opérer, on le voit, que par la voix et la parole, qui transforment chaque acte de langage en acte amoureux, chaque bonjour en je t’aime (pour citer Langage et relation : et même dans Claire la nuit, ces bonjours reviennent ça et là) : le livre se fait tout entier geste, geste désirant, geste érotique. Dans la continuité des questionnements de Serge Martin (le véritable patronyme du poète), Claire la nuit est une poésie qui cherche – et trouve ! – la relation dans le langage : c’est bel et bien une écriture de l’amour que nous propose le poète, une écriture de l’amour qui ne tiendrait que par une écriture du corps-langage, car tout corps est fait de mot, et toute parole faite de chair :

nous nous faisons un
je-tu autour du corps
tes pieds dans ma
tête dans tes jambes
je te prends dans ta prise enroulée tu me
prends me renverse

au cœur de ta lumière
(p 14)

         Le corps permet le dialogue (et le mélange amoureux) de je-tu, ce jeu de questions-réponses qui aboutit nécessairement dans l’acte érotique au quotidien, en refusant que tout énoncé ne soit pas incarné et mouvant.
         C’est que Claire la nuit propose tout un réseau d’échos : échos, bien sûr, entre je et tu, mais également entre Martin et Ritman, et aussi et surtout : entre Serge Ritman et les écrivains qui sont sans cesse cités : Bernanos, Ingeborg Bachman, Celan, Hugo, Kafka, etc. Le poème réécrit, fusionne et mélange : mélange les voix dans la voix, la voix dans les voix, les corps dans le corps, pour atteindre au final, non pas une unicité, mais une unité :

Il n’y avait plus qu’à se répéter. Quelques bonnes paroles toutes faites. Quelques citations à comparaître. Paroles toutes faites. Comme celles qu’on chante. Sans plus savoir ce qu’on dit. Alors quand les marionnettes de l’histoire. Quand les idées de ceux qui savent qu’ils sont. Dans le courant de l’histoire. Quand elles ont fait leur petit tour. Et puis s’en vont. On entend l’inattendue. La parole qu’on n’attendait pas. La contre-parole. La parole libre. Celle qui ne nomme pas. Ni ne correspond à ce qu’on voit. Perçoit. Conçoit. Oui. (p 44)

Et cette parole est là, toujours hantée par Ghérasim Luca, et son poème « Prendre corps » :
Renversée je te corps d’amour, je te sueur mon frère mon poème mon amant de nuit

Renversée je te cri d’amour, je te double mon lit mon nuit des tous les jours bonjour très suant à travers ma fourrure tes étoiles

À la renverse de mon soulèvement je te fais la vie dans les poèmes je t’aime (p 22)

         Le livre de Serge Ritman se place au cœur du langage, pour atteindre le cœur de la relation amoureuse, dans l’écriture d’un je-tu qui devient mélange habité par la question du temps (« Seulement ce sable qui coule me fait aussi voir que le temps change l’espace : que ton corps emporte avec lui tous les airs qu’il a respiré et que je ne peux me contenter d’un ici : tu es pleine d’ailleurs. » p 62). Cette question du temps semble contrebalancée par une écriture du contraste (déjà présente dans le titre), contraste lui-même amené par le thème de la photographie, qui parcourt toute l’œuvre, la photographie comme acceptation et refus du temps qui change le tu :

il prend les corps dans son objectif
la révélation vient toujours après
alors que l’œil les a déjà pénétrés

son appareil fait une prothèse réglable
ses objectifs réglés le cadrage capte
l’invisible comme un déshabillage met à nu
[…]
oui on ne voit que ce qu’on nous montre
à moins d’aiguiser la vue jusqu’à voir
ce qui ne peut être montré mais deviné
non on ne capte pas l’instant autrement
qu’en l’inventant dans son érotique furtive
et en l’approchant jusqu’à la stupeur (p 110)


         Il faut retenir cette idée d’invention : Claire ne cherche pas le ressassement, mais une langue chargée érotiquement par le corps qui s’écrit sans cesse, le corps qui parle et fait le geste, au quotidien, le corps qui mélange et se mélange, se réinvente.

vendredi 5 juillet 2013

Des visages dans ta voix sortie d'usine

Un nouveau livre de poèmes publié à l'occasion de Poètes au potager, festival organisé par les amis de Contre-allées à Montluçon.
On peut trouver des informations sur le livre :
http://martin-ritman-biblio.blogspot.fr/2013/07/des-visages-dans-ta-voix-sortie-dusine.html
sur le festival :
http://poetesaupotager.over-blog.com/

lundi 22 août 2011

dire bondir avec Aaron Clarke


Serge Ritman



dire bondir


avec
Aaron Clarke




dire bondir tu jubiles sautes et te jettes
l’âme le cœur avec c’est tout le corps suit
et c’est l’air l’île les étoiles en nuit rouge

jamais pour retomber sur pattes ou cartes
tu sautes dans tomber à la vie insensée
à la mort peaux-rouges nos voix muent

m’hurlent toujours des gestes sans savoir
quand bondir avec notre inconnu pousse
ton petit diable ma bête c’est je-tu vers nous




éd. centrifuges, août 2011, manuscrit sur des peintures en quatre exemplaires

Mon jour c'est ton bonjour


Serge Ritman
avec
Max Partezana

Mon jour c’est ton bonjour

me lève et me couche en toi
parle en toi et te répète en moi
tu es sans repos dans le lit de
nous

couvrir          enfouir           de rire

tu es nombreuse chaque instant aime
chaque phrasé en milieu entre explose
et fend chaque mot syllabe phonème
                  aime

compter          raconter          de voix

nous c'est recommencements nuits
et jours sans arrêt sauf de vie sans retour
l'obscur de ta lumière vient éblouir
                  à vif

l’orée                  la buée         tu te lèves

long en aube temps et ta robe rouge dessous
y suis mon jour c'est ton bonjour tu bouges
inventions de voix de toi inflexions tu me
débordes

et la nuit issue belle je rêve tes rêves

nous nous parlons en aveugle tu vises
juste et nos naissances sans cesse de nous
tout fait vie partout ici vite c’est double six

t’écrire secrète
te taire voix haute
nous faire saut
élan de nous

jeudi 21 mai 2009

Gestes sur la grève (1)


(Les rencontres hasardeuses)

Ils sont côte à côte.

Il joue dans le sable, fait des formes sur lesquelles il glisse les paumes de ses mains et ne cesse de perdre ses yeux dans ces glissements et écoulements de sable. Elle est face à l’horizon.

 

Tu vois: je ne sais pas pourquoi: nous sommes ici: le sable est au fond le même partout.

Mais enfin: tu ne te rends pas compte: de notre bonheur : regarde cet horizon si loin.

Oui, il est ici comme ailleurs: singulier: incomparable: si tu préfères: mais pourquoi celui-ci plutôt qu’un autre ?

Écoute: tu raisonnes: au lieu de profiter de l’air: de ce moment: des beautés: d'ici.

Seulement: tu sais bien: il nous faut venir ici: et ailleurs: ça serait pareil.

Je ne te comprends franchement pas: tout t’est égal : ici ou ailleurs: et pourquoi sommes-nous ensemble ici ?: le veux-tu vraiment ?

C’est toi qui ne me comprends pas: pour accepter la beauté d’ici: tu dois comprendre la beauté d’ailleurs: de là-bas: de où l’on vit tous les jours:  de où l'on ne prend jamais le temps de s’arrêter:  de voir le soleil se coucher: de voir les nuages avancer: de voir les couleurs changer: dans l’air: dans le vent: tiens: même dans la pluie: rien n’est plus beau: si on y fait attention: les ciels de là-bas: certains peintres ne s’y sont pas trompés: chez eux pas de représentation de ces ciels-là: ils ont mieux vu les ciels là-bas: pour peindre leur lumière.

Je te comprends: tu le sais bien: seulement: comprends aussi que c’est ici: que nous nous retrouvons: que c’est ici: que nous avons ce temps: même si la carte postale peut un moment occuper notre regard: c’est quand même les mêmes nuages: c'est quand même les mêmes vents: c'est peut-être même le même air: que là-bas.

C’est vrai: je t’aime: vois le ciel de là-bas: vois le ciel de là-bas ici: parce que je t’aime là-bas: parce que je t'aima là-bas sans pouvoir te le dire: là-bas comme ici: et ici ces moments de contemplation: et ici ces pertes de temps: et ici tout ce qui mange le temps de l’amour.

Viens et vois: tes yeux: dans ce que je vois: et mes yeux dans ce que tu vois : c’est pas mieux: c'est pas mieux les yeux dans les yeux: comme on dit: comme on dit dans les scènes de première rencontre.

Seulement: ce sable qui coule: ce sable me fait aussi voir: voir que le temps change l’espace : que ton corps emporte avec lui: emporte tous les airs qu’il a respiré: et que je ne peux me contenter d’un ici : tu es pleine d’ailleurs: c’est avec toi que je voyage: c'est pas avec les paysages: c'est pas avec les espaces: c'est pas avec les horizons: ils peuvent changer: les paysages, les espaces, les horizons: et ils peuvent être les mêmes au fond: ils peuvent ne pas me changer: les paysages et tout le reste:  tu comprends.

Ne pense plus: viens dans mes creux: comme: dans ton château de sable.