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lundi 12 décembre 2022

tu es parti avec - vers l'ami Jérôme Roger (1950-2022)

 tu es parti avec

 

à l’ami Jérome Roger qui nous a laissé sa voix le 30 novembre 2022

avec toute la force de ses lectures de Charles Péguy

 

 

tu es parti avec

le rêve d’un

livre qui traverse l’air

de se dire encore

la vie la mémoire

vive d’un penser

en vers quand tu lis 

les ballades

du cœur qui a tant 

battu

 

 

tu es parti avec

l’ordre même du cœur

devant les dunes et l’arrondi 

d’un océan le fracas

en désordre des vagues

qui recommencent

comme les battements

de ton cœur en plein

vent tout contre 

l’ordre la commotion

du souffle l’organique 

d’un désordre résonnant

 

tu es parti avec

leurs voix aux plus anciennes

chansons qui font la ronde

des signatures ces mêmes

recommencements d’appel

en appel du cœur des lectures

bien loin de la littérature

tous les humbles psaumes

qui tiennent

voix debout 

debout dans l’inquiétude 

invincible

 

tu es parti avec 

ce point de voix le cœur 

d’un enfant qui joue 

aux billes

dans l’air d’une ritournelle

pour mordre la bête

et rire d’un grand coup

d’aile avec l’espérance

des destins fraternels

jusqu’en la folie

de nos carnavals 

de rimes

 

tu es parti avec

la rage d’amour et la joie

dans ce grand bois

où vivre une cicatrice

un effondrement une

inquiétude un point

de suture mal joint et le ciel 

profond le seul océan le seul abîme

sans fond toute la divine

folie pour que culbute

cul par-dessus tête

la morale hypocrite

 

tu es parti avec

tirées des tripes arrachées

du cœur les improvisations

en échos entrelacés dans un réseau

de tu bouleversant nos habitudes

de lecture renversant l’éloquence rendue

à son impuissance son

imposture pas un jeu

ce trouble des reprises

des airs rejoués

dans les déliaisons de nos

rencontres inattendues

 

tu es parti avec

ce vase mal délavé d’une oreille

tendue dans le labyrinthe de ton

écoute entre la détresse

et le rire appel et rappel

toujours ces jeux de ta mémoire dans

mes oublis dans ce fatras

comme un cheval époumoné craignant

plus que tout un ordre mort quand

c’est le ton de ta matière

qui organise le corps

de nos recroisements

 

tu es parti avec

un affleurement perpétuel

de voix qui s’entendent 

au présent de la relation

la reformulation en pleine vie 

déroutante

quand l’épopée toute ma petite vie

trouve des délires pour 

chanter la complainte

à ton cœur la légende

à tes jours et ces

œillets aussi à la chaleur du jour

 

tu es parti avec

le flot désendigué

trop trempé de soupe

en excroissances rebelles

et acharnées pour dégorger mon

amertume alors délavée

dans toute l’écume d’un certain malheur

sans céder sur ton désir

qui me hante dans toute

ta retenue blanche

une amitié désormais songeuse

dans cette nuit cruelle

 

tu es parti avec

tout le royaume de la perdition quand 

la rupture à la verticale 

de la multitude crie le secret de cette 

psalmodie toute l’évocation

organique des accents bibliques à corps

perdu de ton amour

à la croix des deux

routes quel chemin monte quand

l’autre en contre-bas résonne encore

ma passion de te dire

sans aucun plan

 

tu es parti avec

sans tomber dans l’oreille

d’un sourd un air chanté un air

très simple un air populaire toute l’horreur

du magistère et le bonheur

la joie de bafouer ce qui y prétend de défier

les maîtres de la parole

dite alors de pic en pic

ma jubilation danse tout le long de ton

carnaval le rire le meilleur de la vie

qui ne s’épuise pas jamais ne s’épuise

à ces recommencements

 

 

 

On peut écouter une conférence de Jérôme Roger à Cerisy-la-Salle (colloque Charles Péguy qu'il a dirigé avec Claire Daudin en 2014): https://www.unicaen.fr/recherche/mrsh/forge/2899.
 

mardi 10 mars 2009

1909-2009: au présent des poèmes à Bordeaux avec Jérôme Roger


J'ai plaisir à inviter les amis bordelais à aller écouter Jérôme Roger à BORDEAUX, Librairie Olympiques, Marché de la poésie, Halle des Chartrons, le 21 mars 2009. C'est aussi l'occasion de resserrer, avec ce texte de présentation écrit par Jérôme, les réflexions analogues faites ici à l'occasion de cette édition du "printemps des poètes". Oui! le présent des poèmes nous démultiplie... Merci Jérôme.


 
AU PRESENT DES POEMES ( 1909/2009)
Digressions-transgressions.


 
  
-1909 (février) : lancement  
de la NRF.
- 2009 : ?

Pour conjuguer au présent quelques uns des poèmes les plus marquants de ces cent années écoulées (une gageure !) , il ne suffit pas d’épeler par couples des noms déjà légendaires, Apollinaire/Cendrars, Artaud/Rivière, Pasternak/Tsvetaïeva, Reverdy/ Aragon, Kerouac/Ginsberg, ou d’autres plus proches, mais pas moins étrangers, Jacottet/Reda, Prigent/Heidsieck/ Rouzeau/Tarkos. Il ne suffit pas non plus d’attacher ces noms à des « écoles », des « mouvements », des « courants »  flanqués du même suffixe « - isme », car le présent de la poésie, s’il a à voir avec l’histoire littéraire, jette sur elle un  oeil oblique, un regard trouble, ondoyant et divers.
« En un temps, comme l’écrit Jean-Baptiste Para, où le présentisme, qui est tout le contraire de la présence, tend à devenir coercitif et absolu », il y a urgence de faire résonner le présent nombreux du poème : le contemporain (que se sont souvent  annexé les avant-gardes du Xxème siècle), la tradition (notoirement confondue avec le patrimonial),  la modernité (que certains croient dépassée par tous les post-),  l’aujourd’hui, qui n’est pas le contraire du passé mais au contraire son futur immédiat, comme le montrait déjà Cendrars dans ses conférences réunies en 1931 dans Aujourd’hui : 1917-1929.  « A quel siècle faut-il se pencher pour s’apercevoir ? » demandait Michaux ; et Pasternak : « Les amis, dehors, c’est quel siècle ? ».
Le temps du poème n’est donc pas seulement celui du siècle – 1909/2009 -, celui des injonctions historiques, il est aussi celui du tempo propre à chaque oeuvre -
Bel canto
ou Paroles, Instant fatal ou Feuillets d’Hypnos ;  celui de ce tempo interne qui, selon Ossip Mandelstam, fait du lecteur de poèmes leur « interlocuteur providentiel », notion qui a peu à voir avec le public d’une époque, celui des romans notamment, mais avec la voix intime qui glisse, transpire, suinte à travers voire contre les mots. Quand elle n’est pas un hurlement.
Il ne faut pas s’étonner si les livres de poésie –  non pas les anthologies qui les disloquent -  ne nous parviennent que  par les chemins de traverse de la condition politique qui est faite au langage, en particulier à ce langage qui ne raconte ni ne cause, mais qui essaye de dire l’indicible : l’aube, la vitesse, la guerre, l’enfance, l’inavouable, l’inouï, toujours par rythmes et prosodies personnels.
A vouloir faire du poète on ne sait quel néo-philosophe, quel technicien de laboratoire, quand ce n’est pas un initié du grand songe ou l’avatar du théologien,  on se paye la tête de la poésie. Son  propos – physique et métaphysique - est bien plus modeste : « Ne me parlez pas de ce que vous dites. Je ne vous demande pas ce que vous dites. Je vous demande comment vous le dites […] C’est là qu’il faut attendre tout un chacun » (Péguy, Un poète l’a dit).
Le présent du « comment vous le dites » peut nous diviser ou nous ravir, troubler l’ordre public et privé, semer la discorde, mais il ne se divise pas :  il nous démultiplie. On se risquera à en suggérer quelques parcours.

     Jérôme Roger 
 

Photographie: Ossip Mandelstam (1891-1938)