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dimanche 16 mars 2014

Comme une main qui brûle (avec Georges Badin)




Comme une main qui brûle


en écrivant sur les papiers-peintures de Georges Badin


Les papiers sont toujours comme tout frais : les gestes les traversent comme si la main, ou c’est tout le corps, venait de s’y jeter. C’est cela : les papiers sont comme les draps ou comme les prés ou comme le ciel, on s’y jette pour les embrasser ou s’y rouler dans l’emmêlement de la vie. C’est même exactement cela : on y fait l’amour à mort.

Il y a des lignes souvent rouges, ou c’est la direction des brosses larges aussi, qui orientent mais toujours dans au moins deux directions et on ne peut choisir rien d’autre que leur intersection, leur bifurcation, leur façon de défaire les verticales et les horizontales ; ces lignes ou ces directions dans la couleur, mais je retiens d’abord ces plus étroites lignes rouges parfois seules aux bords d’un grand blanc, agissent fortement pour une peinture décentrée comme on dirait une parole décentrée. Hors rhétorique ou hors époque, hors mouvement ou hors nomenclature : intempestive, cette peinture ; décentrés, ces papiers.

L’espace est toujours élargi par je ne sais quel moyen qui est pourtant immédiatement reconnaissable. C’est comme ces après-midi de beau temps et d’éblouissement ou parfois ces lumières sous la pluie avec des nuages qui jouent de valeurs fortes, j’ai toujours l’impression que le pré n’est pas réductible à sa géométrie et pas plus l’horizon à une ligne : il y a comme un espace démultiplié par l’envol. Est-ce que c’est la richesse profuse de la matière gestuelle même quand il n’y a presque rien ? Certainement mais pourquoi est-ce immédiatement là dans un élargissement que seule la géante de Baudelaire évoque sans coup férir – je ne retiens que la fin du sonnet : « Parcourir à loisir ses magnifiques formes ; Ramper sur le versant de ses genoux énormes,
Et parfois en été, quand les soleils malsains, Lasse, la font s'étendre à travers la campagne,
Dormir nonchalamment à l'ombre de ses seins,
Comme un hameau paisible au pied d'une montagne ». Ces papiers aiment évidemment ces infinitifs (parcourir, ramper, s’étendre, dormir), ces soleils (malsains) et cette ombre (ce corps immense jusque dans la montagne qui l’allonge infiniment).
Ces papiers ne cessent de résonner un présent dans son intensité : véritable cadeau à jouir en riant ou pleurant mais à jouir dans l’immédiat sans médiation autre qu’un voir éperdu. Comme rouler dans l’herbe sans savoir où finira la roulade parce qu’il n’y a pas d’horizon à cette peinture : elle est dans un enroulement qui s’étale jusqu’à l’infini d’un faire résonnant. Pas de premier ni de dernier papier : chacun n’est ni l’élément d’une série, ni le moment d’un parcours mais dans son nœud de présent tous les autres à la fois les rassemblant et les appelant. C’est pourquoi, j’ai l’impression passant de l’un à l’autre de me perdre dans une même jouissance s’irisant des mille feux d’un seul présent.

La jouissance avec ces papiers – ne devrais-je pas dire peintures – est aussi lourde que légère, lourde dans le détail de sa matière, parfois même le défait de ses poses, l’inachevé de ses traces, et légère dans la fulgurance d’une couleur qui prend toute la lumière ou l’à-peine posé d’un trait qui suggère plus qu’il ne se montre. Si je parle de lourdeur c’est pour tenter de montrer que le tragique rôde dans chacun de ces papiers ; que la peinture ici est d’abord écho de tout ce qui meurtrit, défait, abîme et inéluctablement tue alors même que son élan n’est que la signifiance du plus vivant y compris de son acte le plus simple de toucher avec une couleur le blanc du papier, de le salir même. Paradoxe ? peut-être mais tension qui tire la vue vers le monde le monde, comme écrivait l’ami Bernard Vargaftig.

Alors oui, on y meurt comme on y fait l’amour. La peinture est un cimetière de jouissance. L’enfance qui s’y joue encore et toujours trouve la vue renversée pour que la vie à contre courant continue sous un soleil, ou c’est parfois une lune, qui pleure de rayons mortels et immensément jouissifs tout à la fois. Avec ces papiers, ces peintures, c’est forcément mal barré. Je suis fini, ici là mis en croix et sans un zeste subliminal de résurrection d’autant que tout est, dans et par cette peinture, fait corps au sens le plus matérialiste : aucune incarnation comme on aime à dire trop facilement : rien que du corps non au sens biologique (le rouge n’est pas du sang…) mais au sens poétique (le rouge est ce rouge… et donc je  est ici et maintenant par ce rouge… et ainsi de tout ce qui vient faire mouvement peinture). C’est mal barré – ça barre même souvent – et pourtant immédiatement dans le même instant cette incorporation que j’ai à peine évoquée avec ce rouge est une transe où la barre, le mal barré, fait une danse. Voilà c’est ce mot que je cherchais : ça danse sur, avec, par ces papiers, ces peintures. Non seulement les traces mais c’est un mouvement qui fait tout danser : le papier, la peinture, le regard, la vie et même la mort. La danse macabre est alors en vie. Ce rouge fait la vie.

Ecrivant ces notes, je ne sais plus ce que je dis mais je sais qu’avec ces papiers qui deviennent ces peintures, je suis pris dans un mouvement de parole qui n’a qu’une force, celle que Ghérasim Luca évoquait en posant moins une question qu’en suggérant une façon de vivre : « Comment s’en sortir sans sortir ».


Avec les papiers devenus peintures de Georges Badin, dans et par sa fraicheur, j’ai encore sur les mains et partout dans le corps – parce qu’on les verrait, ces papiers devenus peintures et donc toute l’œuvre de Georges Badin, par les mains autant que par les yeux, par les paroles autant que par le sexe, par la beauté autant que par les déchets – ce jaune (tout aussi bien tel trait) comme un pigment de printemps, ou ça peut-être ce rouge comme une matière d’amour à mort, et c’est donc cette peinture comme une main qui brûle.
Les photographies qui accompagnent sont prises dans les trois livres réalisés dans la collection "Mémoire" d'Eric Coisel sous le titre : Le Bleu de ta main vire au rose (voir http://martin-ritman-biblio.blogspot.fr/2014/03/le-bleu-de-ta-main-vire-au-rose.html)

mardi 5 février 2013

le bleu de ta main vire au rose



avec dans la main d'écrire des peintures sur papier de Georges Badin





ça déborde

rien ne tient en place
quand tu m’écris ou fais
ce signe sur la peau en croix
dans tes couleurs
tu es vive comme l’amande
ton amour bleue me cercle loin
d’ici pourtant plein oui
ton ombre fait toute
la lumière de ces graphies
qui n’attendent jamais que
ça sèche tout coule de
source pas un rouge
mais son liquide
on n’achève pas tous ces
commencements
on s’aime l’amante
et tes papiers sans
identité
tous signés par sa fugue
vers les quatre
bords m’inondent
de caresses ou c’est
des claques à jouir
tu entends
ça se voit sur
tes joues de partout


ça urge

vite fait bien
tourné en prenant tous les temps
du geste de t’aimer
ou c’est te couvrir et l’amande
d’un regard sur le blanc
l’œil ou papier
qui voit tous mes travers
et s’écrie ton nom
ou vers le haut cette fois
les bassesses d’un bleu profond
tu plonges une brosse
dans l’épaisse chevelure
avec la toute petite tache rouge
tes cieux et nos pieux chavirent
en vagues transparentes
c’est le va et vient l’incessant
tour du jaune impur
et transparent oui je sue
sans rien savoir cercler
de tes humeurs je les
vire au rose bien fait
vite





ça dégouline

tu ne vas pas m’aquareller
ma querelle te trouve
doublement signée aux
urgences des tons approchés
presque plus de peinture
et je te raye
ma peau nue avec
ton ombre toute
intérieure pleine de dégoûts
tes signatures me trouvent
une goule fauve
ou déclinent les tons
et les dons des tumeurs
décadrées avec ce genou
ça découle
dans la rage de travers
oui ça rougit ton cou
quand tout bouge dans
la peinture
tu cours vers là-bas




ça prend l’air

c’est pas comme
le drapeau ou une bannière
roulée par terre
sur ta nudité je me défile
dans les couleurs
rapiécées ou c’est que tu
mets en pièces ma peau jaune
qui pleure dans ton air
trop frais de peinture
barrée reste ici politiquement
dans mes beaux draps
je t’écris la lettre illisible
de nos croisements au vert
comme si
tu me branchais
dans tes bras avec des crayons
noyés dans ton air
si c’est ton ciel
bleu je débute ma noyade
sans sauvetage
coule le goudron
sous l’écume des baisers
les flocons
c’est l’aurore tu disparais







ça raye

au vitrail
de nos effacements
fais silence je te crie
toutes les boucles des mains
enlacent l’explosion
de ton rouge et le jet
de mes jaunes bien salis
barrés
d’une flèche si c’était son ombre
sur nos corps enlacés
nos pleins traînent
et je rampe sous tes cuisses
jusqu’à la tache
plus nos corps mais nos râles
roulent vite sur les rails
en stridences
sans dire les bords
de ton départ derrière
le bleu de ta main
le ralliement
de tous nos aïeux
ou ce sont
les dessins de nos enfants
sans penser
au passé le poing
levé