dimanche 6 décembre 2009

Il y a la littérature engagée et les œuvres qui engagent…




Dans un projet de préface aux Fleurs du mal, Charles Baudelaire répondant à Veuillot qui l’avait attaqué dans un article du Réveil (15 mai 1858) ouvrait une réflexion sur la littérature adressée en montrant un certain dédain pour cette dernière :

Ce n’est pas pour mes femmes, mes filles ou mes sœurs que ce livre a été écrit ; non plus que pour les femmes, les filles ou les sœurs de mon voisin. Je laisse cette fonction à ceux qui ont intérêt à confondre les bonnes actions avec le beau langage. (Baudelaire 1980 : 131)

Classé rapidement comme le promoteur de l’art pour l’art, avec une telle déclaration, Baudelaire ne saurait, semble-t-il, constituer une référence pour la réflexion quant à la littérature pour l’enfance et la jeunesse.

Notre époque qui voit la « conversion éthique des engagements politiques » (Gefen, 2005) conforterait ceux qui « ont intérêt à confondre les bonnes actions avec le beau langage ». En effet, la superposition naturalisée de l’esthétisme comme formalisme et du moralisme comme fonctionnalisme semble gouverner une grande partie de la production littéraire pour la jeunesse. Cette confusion satisfait au premier abord le grand précepte classique d’instruire en amusant mais elle actualise un ancien subterfuge de l’instrumentalisme qu’il soit politique ou religieux en organisant la censure et la propagande, la langue de bois et le cynisme. J’évoquerais à ce propos les réflexions d’un Herman Broch (1966) concernant le kitsch ou l’art tape-à-l’œil, c’est-à-dire l’art ou ce qui se dit art et qui se complaît dans les mensonges de l’époque, du culturel, du littéraire, de tout ce qui vise l’arraisonnement des activités humaines dans « un système fini ». Broch notait qu’il s’agit de toute la différence entre les deux injonctions suivantes : « fais du beau travail » et « fais du bon travail ». Ainsi que le signalait Broch, l’esthétisme lettré et élitiste contemporain tout comme l’industrie des distractions de masse ne font, particulièrement en littérature pour la jeunesse, que du « beau travail » !

Baudelaire avait prévenu : la confusion nous rattrape vite et de la confusion à l’instrumentalisation il n’y a qu’un pas. Il faut noter que Baudelaire utilisait le pluriel (« mes femmes… ») certes pour choquer son voisin qui n’aurait pas eu qu’une femme… mais aussi pour pointer une certaine pluralité qui, des bonnes actions au beau langage, se doit éthiquement de ne pas être oubliée jusque dans le fonctionnalisme des instrumentalisations et dans le fonctionnement des œuvres qui font « le beau langage » sans forcément remplir les critères culturels d’époque des « bonnes actions ». Donc Baudelaire s’en prenait aux confusions et particulièrement à celle qui associe trop vite une prétendue visée de l’œuvre ou intention de l’auteur et l’activité langagière ou force de l’œuvre toujours à l’œuvre quand elle passe outre les instrumentalisations. C’est que le syntagme « bonnes actions » n’est pas construit par opposition à un « beau langage » référant à un absolu littéraire impliquant une passivité de l’acquis quand l’action (la « bonne ») impliquerait une activité de la bonté alors même qu’il s’agit presque toujours d’une rhétorique, et non d’une pragmatique, séparant le dire et le faire dans un mieux disant. Pour Baudelaire, le « beau langage » est activité et non produit, energeia et non ergon (Humboldt 1974 : 183 ; voir Martin, 2005 : 126 et suivantes). Il suffit de rappeler ce qui suit dans ce même projet de préface :

Ce livre, essentiellement inutile et absolument innocent, n’a pas été fait dans un autre but que de me divertir et d’exercer mon goût passionné de l’obstacle.

Le divertissement et l’exercice du « goût passionné de l’obstacle » seraient là pour rappeler que le « beau langage » est un processus toujours en cours jusque dans la lecture. « Divertir » signifierait ici le fait de sortir des canons et autres rails du culturel et de l’époque, tout comme le « goût passionné de l’obstacle » demanderait d’exercer l’intempestif dans et par le langage. En effet, l’activité qui interprète toutes les autres c’est bien le langage en poème d’autant qu’il accède à son niveau critique, ce « beau langage », non en en sortant mais en le rendant à sa pleine activité, à son plus vivant et alors peut être – non qu’il faille sauver Baudelaire d’une quelconque misogynie qu’il aime cultiver – en confiant aussi ce « beau langage » à ses sœurs, à ses filles, à ses femmes… et pourquoi pas aux petites filles, aux bébés mêmes. J’y reviens in fine…

S’en mêler en s’emmêlant : la fable de l’ombre et de la pelote

C’est qu’en littérature de jeunesse, on est trop vite dans le « beau travail ». Cela commence par les beaux titres, c’est-à-dire le jeu de mots dès le titre qui met la confusion à son comble comme fait tous les jours la publicité imité depuis déjà longtemps par la communication culturelle généralisée. Je me contente d’un exemple : On n’aime guère que la paix (Henry et alii 2003) ! Sur la couverture, les dichotomies continuent la fondamentale, guerre et paix, puisque le noir et blanc photographique du fonds de l’agence Magnum sommairement légendés accumule les horreurs du monde quand la couleur richement chaude des tableaux de Nathalie Novi offre autant d’images idylliques : réalités et rêves que les poèmes illustrent de tous leurs lustres naturellement « beau langage » puisque leur poéticité est impossible à construire autrement qu’à se référer à l’argument d’autorité (noms d’auteurs célèbres ou forme canonique scolaire dans la page)… Et un tel livre malgré les meilleures intentions ne propose au lecteur que la répétition d’une idée simple, trop simple pour transformer le monde… C’est qu’il aurait été écrit, réalisé pour les enfants si ce n’est pour leurs parents, leurs enseignants qui ne veulent pas entendre leurs questions, leurs propres questions aussi… C’est le paradoxe des livres engagés : ils dégagent leur lecteur de tout engagement parce qu’ils font taire le langage, du moins obligent à ignorer sa lecture. Ils cachent ce qui devrait mettre à l’épreuve un universel jusque dans ses obscurités, sa multiplicité : qu’il y a peut-être des guerres justes et des paix terriblement injustes (voir sur l’actualité de ces questions : Colonomos 2009), qu’il y a des poèmes qui disent « Ah Dieu ! que la guerre est jolie[1] » dont la valeur change si le lecteur prend le poème pour un poème et non pour une illustration idéologique[2], et que bien évidemment les auteurs ont évité dans leur anthologie mais que fera le lecteur quand il s’y trouvera confronté ? Faut-il attendre de grandir pour lire du dedans ? Non ! car avec les poèmes, comme pour la guerre et la paix, on ne choisit pas d’être dedans ou dehors… mais on se doit de lire du dedans sinon on n’est pas le poète de sa vie. Aussi, faut-il ne plus se contenter de ce « on » moyen (« on n’aime guère que la paix[3] »), de ce sens commun qui ne fait le commun par le collectif qu’en excluant l’incompréhensible, l’inaudible, l’invisible… Il vaut mieux lire tout Calligrammes ou encore C’est la guerre de Louis Calaferte[4].

Pour lire du dedans, il ne faut pas grandir mais vieillir ! car comme disait Charles Péguy dans son Clio, ce n’est pas faire de l’histoire mais « faire une remémoration ». Et il ajoutait : « Descendre en soi-même, c’est la plus grande terreur de l’homme » car « à une remémoration organique il préfère un retracé historique » (Péguy 1961 : 286). Alors vieillir prend un autre sens que biologique. Vieillir engage dans la remémoration et je prendrai par la suite ce qu’on pourrait considérer comme une figure exemplaire de celle-ci, celle de l’ombre. L’ombre qui va constituer ici le premier élément d’une poétique de l’engagement dans et par les œuvres et l’élément premier de la relation poétique.

Un livre de Tomi Ungerer (1999), né à Strasbourg en 1931, commence ainsi : « J’ai compris que j’étais vieux…[5] ». Le narrateur qui nous fait face engage un système de relation qui n’en finit pas d’approfondir l’aventure d’une remémoration organique qui ne laisse d’étonner. L’album n’offre pas, à mon sens, un récit devant le tribunal de l’Histoire où l’on sait ce qu’il faut dire : « la commune histoire (…), celle sur laquelle tout le monde est d’accord », écrivait Péguy (ibid), celle qui aujourd’hui réduit la recherche des historicités[6] à un « devoir de mémoire[7] ». Le narrateur engage le récitatif d’un corps qui s’expose avec une tache le restant de sa vie[8]. Il dédouble voire redouble l’organicité de la fable avec cette ombre, exactement comme l’amitié de David et d’Oskar a traversé l’Histoire pleine de bruit et de fureur jusqu’à cette avant-dernière planche d’une idylle concluant « cette histoire » à nous confiée par Otto « tapant comme [il] pouvai[t] sur la machine à écrire de David » : « la voici… » – ainsi se conclut l’album dans une énonciation ouverte au recommencement : passage de tache, passage d’ombre, engagement donc de la lecture avec l’écriture, de la lecture dans l’écriture toujours en cours en considérant l’album comme écriture/lecture et non comme addition du texte et de l’image comme on a coutume de le faire (voir sur ce problème : Martin 2008). Cette idylle n’est pas alors rose même si la couleur violette dominante pourrait nous le faire accroire, elle est d’abord organique exactement comme demandait Péguy. Oskar tient l’épaule de David dont le doigt pointe le nez d’Otto dans un emmêlement qui met en branle une série de relations duelles. Les deux verres d’alcool, les deux piles de livres, les deux lampions et surtout les deux tableaux de femmes nues ne manquent pas de suggérer que l’artophilie de nos deux collectionneurs ne peut s’arrêter à ce que l’institution scolaire et ses prescripteurs a cru bon de réduire à un « travail de mémoire[9] », c’est-à-dire à une instrumentalisation : « Vous abordiez un homme. Vous n’avez plus qu’un témoin » écrivait Péguy (1961 : 286)[10]… À ce jour aucune critique ou conseil pédagogique ne considère cette « autobiographie d’un ours en peluche » pour une fable de l’ombre partant de l’observation simple de la couverture pour tenter d’en comprendre la force cardinale en ce qui concerne la signifiance de l’œuvre.

Hermann Broch concluait sa conférence de 1950 par l’histoire juive de Leib Schekel qui se dirige chez un rabbin miraculeux. Ce dernier possède le don de rendre la vue aux aveugles et Leib Scheikel se justifie par ce mot : « Quand je serai devant lui, le grand homme, le vrai guérisseur, je serai aveugle et il me donnera la vue ». À quoi, Broch ajoute qu’il en est ainsi de l’œuvre d’art qui « éblouit l’homme jusqu’à le rendre aveugle et elle lui donne la vue » (Broch 1966, 325). Ce récitatif de l’obscurité qu’est Otto et que le culturel veut réduire à un récit clair et sans ombre, engage son lecteur à voir son ombre, je dirais même à vivre son ombre…

L’espace du jeu peut être dangereux surtout quand la rencontre inopinée a établi une inégalité qui ouvrait à l’aventure certes mais où le danger apparaît là où on l’attendait le moins, dans sa propre puissance enfin découverte comme altérité constitutive, et c’est toute la matière de la fable racontée par Olga Lecaye : L’Ombre de l’ours (1997). Les aventures de Victor ayant emprunté l’ombre de l’ours racontent ces jeux avec la peur et le danger quand une part de l’identité de l’autre ou, si l’on veut, quand l’altérité augmente l’identité. Quand vient la fin de la sieste de l’ours et que l’ours reprend son ombre tout en proposant de la prêter une autre fois à Victor, la politesse extrême de celui-ci n’est que pure rhétorique :

« Euh… non merci… vraiment, Monsieur l’ours », répondit Victor. « C’est très gentil … » Et prenant la petite souris par la main, il alla gaiement retrouver ses amis dans la forêt.

Le remerciement est une manière de décliner l’offre parce que l’espace de la relation (« l’ombre gigantesque [qui] lui cachait le soleil ») du début du récit qu’il avait su apprivoiser au point de la récupérer quand elle eut été volée, avait déjà permis à Victor de mieux reconsidérer la dimension nécessaire à toute relation avec ses amis : non l’amusement et sa possible mutation terrible qui fait passer la peur de soi aux autres (« Victor s’amusait terriblement »), mais la gaieté d’être ensemble, de se tenir par la main. Emmêlement dans et par l’ombre de la relation.

La fable de l’ombre peut être moins ludique et gagner le tragique. Le roman de Jean Molla, Sobibor, qui évoque dorénavant le prix Goncourt de la rentrée littéraire de l’automne 2007 (Little 2007)[11], n’en propose pas moins une tout autre expérience d’écriture puisqu’il oppose deux voix contradictoires . Le journal de Jacques Desroches y est encadré par le récit de sa petite fille qui commence et finit l’ouvrage en répétant : « Aujourd’hui, j’ai vomi pour la dernière fois » (Molla 2003 : 5 et 189). Comme le résume fort bien Michaël Latour (2008), « Emma est une jeune fille âgée de dix-sept ans. Pourtant, elle ne peut pas profiter de la vie comme de nombreux adolescents du même âge. En peu de temps, elle maigrit beaucoup et se pose des questions sur les zones d’ombres qui subsistent à propos de son passé familial. Elle s’isole et cette solitude s’accentue avec la mort de Mamouchka, sa grand-mère. C’est pourtant ce décès qui éveille les doutes de la jeune fille qui retrouve le journal intime tenu par son grand-père durant les années sombres de la Seconde Guerre Mondiale. Au fil des pages, Emma doit admettre l’impensable : ses grands-parents ont collaboré au génocide des juifs... » Mais peut-on réduire ce « travail d’écrivain bien sûr mais aussi d’historien et de sociologue » au « message transmis », ainsi qu’habituellement on réduit bien des romans en littérature de jeunesse, et s’agit-il donc seulement d’une « retranscription historique » et d’un « témoignage poignant », comme le souligne Latour ?

Dans Sobibor, la recherche de la vie pour cette jeune fille anorexique (« Peut-être vais-je essayer de vomir en mots ce que j’ai des mois durant vomi en silence », Molla 2003 : 5) met le silence au cœur du langage, comme un corps qui l’anime, un cri dans un rêve ! Par exemple quand elle s’identifie à celle dont l’enfant a été tuée par son grand-père : « Je vois Eva. Je la vois. Je suis Eva » (Ibid. : 9). Ce qui demande de passer par la lecture de tel passage du journal de son grand-père : « J’ai sorti mon arme et j’ai abattu l’enfant. Curieusement, je n’ai rien ressenti. Ni joie, ni haine. Rien. J’avais l’impression d’assister à une scène à laquelle je ne prenais pas part. J’étais le spectateur de mes propres actes, un spectateur étonnamment indifférent » (Ibid. : 128) pour qu’elle se dise et écrive ceci alors : « Rien qu’un bourreau » (Ibid. : 138) et qu’elle avale une boîte de somnifères… C’est que, pour vivre, il faut trouver sa voix ou pour entendre la vie il faut faire entendre les voix dans sa voix et gagner ainsi une éthique du vivre par une éthique du dire. Cette présence d’une voix dans la voix est comme celle de l’ombre qu’il faut apprendre à reconnaître : engagement par l’obscur dans l’aventure de la vie.

« La Belle manqua mourir de joie en trouvant dans la grande salle son père et toute sa famille, que la belle dame qui lui était apparue en songe avait transportée au château » : c’est que « la Belle » meurt surtout d’amour et que son amour filial a été emporté par ce qu’on peut appeler un amour bestial puisque, ne l’oublions pas : « Quoique le prince méritât toute son attention, elle ne put s’empêcher de lui demander où était la Bête » et le racontage se fait à l’envers puisque quand « elle se retourna vers sa chère Bête, dont le danger la faisait frémir. Quelle fut sa surprise ! La Bête avait disparu, et elle ne vit plus à ses pieds qu’un prince plus beau que l’Amour, qui la remerciait d’avoir fini son enchantement ». L’enchantement est donc fini et la Bête n’est qu’un prince quand elle était « la Bête »… C’est bien pourquoi l’abandon que Nicole Claveloux montre sur la dernière planche de son accompagnement graphique du célèbre conte de Madame Leprince de Beaumont (2001), est certes un enlèvement amoureux dans les bras d’un bel homme mais la robe de la Belle poursuit ses volutes dans tout le décor qui ne cesse de rejouer un déchaînement des métamorphoses jamais achevées, où minéral, végétal et corps s’emmêlent dans la force frémissante de la relation amoureuse-monstrueuse.

Les belles aiment les monstres parce qu’ils pleurent : elles aiment cette lueur d’humanité et d’amour qui point du cœur même de la monstruosité. Le roman de Robert Cormier, De la Tendresse, met ce paradoxe à son principe : « Éric est beau quand il rame, passe les rames d’un côté à l’autre, je ferme les yeux à moitié et je le fixe et il me regarde avec une expression que je n’arrive pas à définir – je cherche un mot et celui que je trouve est un vieux mot que personne n’utilise plus mais qu’on trouve dans les livres. Attachement. Il me regarde avec attachement. Je sais qu’il n’y a pas d’amour là-dedans. Ni même de désir. Je continue à me poser des questions à propos de l’amour, du sexe, du désir. J’ai vu le désir dans ses yeux quand il regardait cette fille sur le trottoir. Ou quand il parlait de Maria Valdez. Mais je l’aime quand même. Je l’aime parce qu’il est gentil avec moi et qu’il n’en a pas après mon corps, qu’il ne veut pas me toucher ou me caresser comme les autres – le vieux Stuyvesant, Dexter ou même Gary – et peut-être qu’avec le temps il me regardera avec plus que de l’attachement et qu’il m’embrassera doucement, tendrement » (Cormier 1999 : 197). Ce monologue de Lori alterne avec celui d’Eric Poole qui a tué beau-père et mère mais que l’inspecteur Proctor, son ombre, soupçonne de bien d’autres meurtres. Lori va finir par le savoir après avoir attendu depuis ses douze ans et sa première rencontre avec le monstre, de le revoir, de l’aimer puis de mourir dans ses bras noyée. Alors, cette dernière image hante Éric qui entend résonner en lui « Aime-moi, Éric » : « Éric toucha sa joue, s’aperçut qu’elle était mouillée – était-ce donc ça pleurer ? // Plus tard, au cœur de la nuit, le monstre pleura aussi » (Ibid. : 204). Cette clausule vient comme semer le doute dans la tête du lecteur : de quel monstre s’agit-il ? Est-ce bien d’Éric, ce jeune homme obsédé qui n’est pas libre et ne le sera jamais (Ibid. : 192), comme lui dit l’inspecteur Proctor persuadé d’avoir face à lui « toujours le même monstre, Éric, hein ? » (Ibid. : 190) ? Ne serait-ce pas Proctor lui-même comme double du lecteur parce que le mal l’obsède de trouver la vérité, une vérité qui peut aller jusqu’à perdre toute raison et quoiqu’il arrive jusqu’à confondre sa vie (sa lecture) avec celle du monstre, se mettre à l’aimer comme Lori, comme Proctor… Les romans de Robert Cormier sont l’épopée de cette voix monstrueuse qui devient proche et familière jusque dans son inquiétante étrangeté. Comme le signale Cormier avec une épigraphe anonyme : « La partie d’un corps qui a été blessée reste souvent tendre au toucher ».

Il s’agit en effet avec les meilleures œuvres de penser par et dans l’ombre même monstrueuse du corps-langage. Car c’est le continu qui engage dans une œuvre, le continu du racontage comme j’aimerais enfin le montrer avec la fable de la pelote ou de l’enroulement que Cormier a su faire vivre à son lecteur jusque dans la mort de Lori.

La « petite parabole » sans début ni fin que propose Anne Herbauts (2008) est un dépliant qui déroule la pelote rouge des « sans » sur le modèle d’un « il y a » cher à Apollinaire. Cette accumulation est un emmêlement de l’humanité avec en son cœur la pelote bien contemporaine « des sans-papiers / des sans-abris / des sans-permis » mais ce fil rouge que le lecteur ne peut que tirer l’emmêle et donc l’engage à recommencer ce déplacement fort que lance « les sans bras / qui ne pouvaient rien faire / et qui faisaient quand même / avec embarras. / Ils disaient / "je t’embrasse" », comme si la politique du poème défaisait le politique dans son inanité contemporaine car il s’agit bien de faire « quand même ». Loin d’une sortie du politique par l’éthique, ce poème de la pelote rouge invente le continu éthique et politique des « sans » aux antipodes de la langue de bois et des bonnes œuvres qui « sans égards (…) dit encore / des sans-papiers / des sans-abris / des sans-permis »…

Et le lecteur n’a pas à démêler mais à s’en mêler, pour continuer le racontage de ce qui reste la fable de la pelote quand Claude Ponti fait tomber ses deux héros, Parci et Parla, dans la maison familiale et qu’il leur fait « raconter leur journée. Il leur est arrivé beaucoup de choses. De vraies aventures » (Ponti 1994 : 39). L’emmêlement organique des paroles résonne l’emmêlement érotique des parents jusqu’à la « partie de câlins » (Ibid. : 41) qui précède l’endormissement dans l’ombre de la nuit et des histoires « du soir » avant de s’endormir (Ibid. : 42).

La fable du continu ou le vacarme et l’allégresse

Alors je ne peux songer qu’à Lewis Carroll publiant son Alice racontée aux petits enfants en 1890 avec une « préface adressée à toutes les mamans » dont voici un passage significatif qui semble contredire les propos de Baudelaire :

Mon ambition est d’être lu par des enfants âgés de zéro à cinq ans. D’être lu ? Non pas ! Disons plutôt d’être manipulé, gazouillé, mis à l’oreille du chien, chiffonné, embrassé par les chéris sans lettres, sans grammaire, mais avec des fossettes, qui remplissent votre chambre d’enfants d’un joyeux vacarme, et le cœur de votre cœur d’une incessante allégresse (1978 : 9)[12].

Au premier abord le père d’Alice devenu grand-père semble bien loin des refus baudelairiens mais ce corps à corps que vise l’auteur d’Alice n’est-il pas aussi intempestif que le divertissement conçu par l’auteur des Fleurs du mal. Cette « incessante allégresse » constitue en effet l’exigence d’une force qui emmêle corps et langage dans une activité inassignable et surtout irréductible à « la » lecture des pédagogues de son temps et des didacticiens d’aujourd’hui. C’est qu’à l’instrumentalisme sous ses divers costumes d’époque et de mode qui passent et se repassent, il ne faudrait pas aussi facilement opposer un « art pour l’art[13] » toujours rapporté à un désengagement, du moins confondu avec l’esthétisme qui n’est bien souvent qu’une des formes de l’instrumentalisation des œuvres. Et nous retournerions vite dans les effets de balanciers si ce n’est dans une schizophrénie qu’Hermann Broch signalait en son temps. Précisons d’abord que l’assignation de l’œuvre littéraire à la lecture réduite à sa fonction herméneutique est ici clairement refusée, du moins traversée et donc emportée par la pluralité d’une mise en œuvre qui ne laisse pas d’étonner et de transformer les habitudes.

Kierkegaard (1994 : 698) notait pour le jeune homme qu’il observait dans sa disposition amoureuse que « Son erreur était irrémédiable : il se tenait à la fin au lieu d’être au commencement, et cette erreur est la cause du malheur de l’homme ». Carroll engage toute œuvre dans un tel commencement quand l’habitude impose une fin dans les deux sens du terme : achèvement et servitude. Ce commencement au principe de l’œuvre est porté par deux valeurs empiriques fortes : le joyeux vacarme et l’incessante allégresse. J’aime garder au vacarme outre son intensité bruitiste, sa force querelleuse si ce n’est amoureuse[14] parce qu’il met l’œuvre dans le plus vivant du vivre : la dispute et la joie, la connaissance pleine loin de toute maîtrise, dans l’emportement des commencements incessants, des recommencements, des « encore » ! Aussi, pour conclure ce qui n’est ici qu’une ébauche, qu’un lancement avec toutes les œuvres, j’aimerais revenir à Sartre pour montrer que nous sommes encore bien souvent pris dans ce qui encadre sa propre pensée.

En 1947 dans les « notes successives » qui constituent son Qu’est-ce que la littérature ? Sartre définit le cadre de pensée qui semble être toujours le nôtre même si des inflexions certaines ont eu lieu. Aussi faudrait-il rappeler ce cadre souvent évoqué mais peu interrogé[15] et qui repose sur une dichotomie fondamentale que l’enseignement a naturalisée depuis longtemps : « Les poètes sont des hommes qui refusent d’utiliser le langage » (1947 : 18). Position platonicienne qui fait le fond de la phénoménologie sartrienne :

Or, comme c’est dans et par le langage conçu comme une certaine espèce d’instrument que s’opère la recherche de la vérité, il ne faut pas s’imaginer qu’ils [les poètes] visent à discerner le vrai ni à l’exposer. (…) En fait, le poète s’est retiré d’un seul coup du langage-instrument ; il a choisi une fois pour toutes l’attitude poétique qui considère les mots comme des choses et non comme des signes. Car l’ambiguïté du signe implique qu’on puisse à son gré le traverser comme une vitre et poursuivre à travers lui la chose signifiée ou tourner son regard vers sa réalité et le considérer comme objet. L’homme qui parle est au-delà des mots, près de l’objet ; le poète est en deçà. Pour le premier, ils sont domestiques ; pour le second, ils restent à l’état sauvage. Pour celui-là, ce sont des conventions utiles, des outils qui s’usent peu à peu et qu’on jette quand ils ne peuvent plus servir ; pour le second, ce sont des choses naturelles qui croissent naturellement sur la terre comme l’herbe et les arbres. (Sartre 1947 : 18-19)

Alors le raisonnement de Sartre se développe d’un « pourquoi écrire ? » à un « pour qui ? » en enchaînant l’engagement de l’écrivain ayant défait en lui le poète, puisqu’il en fait un esthète, à une dialectique de la situation qui lui impose « des thèmes à traiter, des questions à poser », certes « dans l’indistinction d’un mouvement de libre création » (Sartre 1947 : 293). Mais Sartre échoue dans l’écoute de ce « mouvement » même qui, s’agissant d’œuvre qui font œuvre ne peut s’arrêter à une quelconque position et pas plus à la répétition d’un engagement autre que celui d’une voix qui continue. Si Sartre a peut-être sauvé « la littérature » de la catastrophe après la seconde guerre et l’extermination[16], il a renforcé la dichotomie entre les « penseurs » et les bâtisseurs d’univers et de langues… C’est qu’en effet, pour tenir l’indistinction dans et par le « mouvement de libre création », il aurait fallu qu’il n’exclue point les poètes, qu’il cesse ce jeu de rôles que le signe fait jouer à la poésie d’être l’anti-arbitraire du signe. Comme dit Henri Meschonnic à son propos : « L’anti-instrumentalisme renforce et maintient l’instrumentalisme » (1995 : 126). Sartre, s’il défait les arguments de ceux qui réduisent l’engagement à l’expression, à l’explication puis à la diffusion d’un message, a rédimé en même temps l’utopie du défi baudelairien, celui d’une « magie suggestive contenant à la fois l’objet et le sujet, le monde extérieur à l’artiste et l’artiste lui-même » (Baudelaire 1980 : 736). Cet « à la fois » constitue en effet le défi si ce n’est l’utopie d’une subjectivation maximale du langage où n’opèrent plus les dichotomies traditionnelles mais le continu qu’engage l’inséparation du « mouvement » de l’œuvre alors que les habitudes séparent et aboutissent à l’isolement de l’éthique, quand « c’est par le langage qu’un sujet advient comme sujet, c’est poétiquement qu’est sujet celui par qui un autre est sujet » (Meschonnic 1995 : 376). C’est par une poétique relationnelle que peut être évitée l’aporie que formule décisivement Meschonnic : « Et si l’éthique est seule, elle n’est plus qu’une abstraction » (Ibid.). Abstraction que Sartre refusait mais son refus n’a pas permis la poétique qui invente l’écoute de cette inséparation dans les œuvres à chaque fois à nouveaux frais et donc à chaque lecture, à chaque réénonciation.

En fin de compte, l’« engagement » de Sartre n’aurait été qu’un « choix » (Sartre 1968 : 75) extérieur aux fonctionnements mêmes de l’œuvre dans son activité toujours en commencement et un tel choix n’aurait contribué en fin de compte qu’à une démoralisation de l’art puisque ce dernier est rendu vain en regard du réel[17]. De ce point de vue, il n’y aurait pas à opposer les deux modalités d’une « mise en question de la dimension assertive du langage », « sous-assertion ou sur-assertion », comme le fait Marielle Macé (dans Bouju 2005 : 61-74) quand elle observe les constructions discursives de Valéry à Barthes et de Breton à Sartre qui déjouent toute imputabilité y compris dans ce qu’elle appelle les genres non-fictionnels prisés par les grands intellectuels du XXe siècle… En effet, ces « décrochements » reposent tous sur la dichotomie naturalisée et théorisée par Sartre légèrement déplacée par Macé entre « le lyrisme idéologique » et « la clarté » pour reprendre à Julien Benda et à sa fameuse Trahison des clercs (1927), ce qui fait revenir à la dichotomie fondamentale que la notion d’imputabilité utilisée par Macé ne fait que reprendre et que Sartre posait entre prose et poésie.

Au demeurant, la « conversion éthique des engagements politiques », repérée par Alexandre Gefen (2005) pour caractériser la littérature contemporaine à laquelle bien entendu n’échapperait pas la littérature de jeunesse, ne fait que corroborer la même situation naturalisée par Sartre puis par une grande partie de la critique littéraire : des « vérités » qu’elles soient explicites ou « indécidables » (Jouve 1992 : 125) qu’une herméneutique dévoilera, et des « formes » qui rarement frustes mais généralement transgénériques seront prises en charge par une esthétique répétant à satiété la déclaration de Barthes : « La Forme est la première et la dernière instance de la responsabilité littéraire » (1972 : 61). Herméneutique et esthétique se partagent alors les oripeaux d’une opération de dévoilement, de la vérité ou de la forme, qui engage de facto une déresponsabilisation et une démoralisation. Les tentatives réitérées de réaliser une réconciliation par « l’éthique de la forme » laissent l’éthique toujours aussi seule[18] ! Mais au cœur du formalisme russe, on oublie que Chlkovski, par exemple, rappelait ceci : « Nous sommes semblables aux riverains de la mer qui n’entendent plus le bruit des vagues… semblables au violoniste qui aurait cessé de ressentir son archer et ses cordes… Seule la création de formes nouvelles de l’art peut rendre à l’homme la sensation du monde, peut ressusciter les choses et tuer le pessimisme » (1985 : 36). Cette reprise par les « formes nouvelles de l’art » est une reprise de vie et non une répétition-révélation. Aussi faut-il toujours entendre le continu des formes, des formes de langage aux formes de vie et l’inverse dans leur plus forte interaction. Ni dégagement, ni réengagement mais écoute des historicités par le continu qui engage au plus près du commencement de la voix pleine de voix.

Le défi que font les œuvres c’est le défi de les accompagner, de nous laisser engager par elles jusqu’à découvrir alors notre liberté comme l’irréversible d’un emmêlement, celui que Baudelaire appelait de ses vœux. Je l’appelle l’irréversible de la relation dans et par le langage, l’irréversible du poème comme voix continuée qui porte chaque œuvre mise en œuvre. J’ai essayé de monter cette activité avec l’ombre comme continu d’un corps-langage et avec la pelote qui déroule et enroule sans début ni fin le racontage d’une relation toujours relancée de tous nos corps-langages comme autant de voix qui (em)portent… S’engager c’est alors « reconnaître, et observer, les activités du continu et leur force dans le langage » (Meschonnic 1995 : 79). Cela demande de toujours recommencer la critique de « ceux qui ont intérêt à confondre les bonnes actions avec le beau langage » parce que ces réconciliations de l’hétérogène conduisent tout droit à l’esthétisation du pire ou à la démoralisation.

Il n’y a pas d’âge pour apprendre à dissocier les activités du continu et les instrumentalismes du discontinu afin d’aiguiser, entre autres, l’écoute de l’imperceptible. C’est de tous les jours et les œuvres mettent le doigt sur cette force dans le langage qui nous engage toujours :

Toute œuvre est une œuvre en cours. Aucune n’est achevée. Ce qu’elle dit est pris entre du non-commencement et du non-achèvement. Elle ouvre invisiblement sur ce qu’elle ne fait pas. Mais c’est à la manière dont elle transforme ce qu’on ne sait pas qu’on peut savoir si elle est forte, et reste en prise sur ce qu’elle s’efforce de penser (Meschonnic 1995 : 79).

Bibliographie :

Apollinaire Guillaume, 1966 : Calligrammes. Poèmes de la paix et de la guerre (1913-1916), Paris, Poésie/Gallimard.

Barthes Roland, 1972 : Le Degré zéro de l’écriture (1953), Seuil, « Points Littérature ».

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Bouju Emmanuel (dir.), 2005 : L’Engagement littéraire, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, « Interférences ».

Broch Hermann, 1966 : « Quelques remarques à propos de l’art tape-à-l’œil » (1950-1951) dans Création littéraire et connaissance (trad. Albert Kohn), Paris, Gallimard, p. 309-325.

Calaferte Louis, 1996 : C’est la guerre (1993), Paris, Folio/Gallimard.

Carroll Lewis, 1978 : Alice racontée aux petits (1890), trad. de Bernard Noël, Paris, L’École des loisirs.

Chklovski Victor, 1985 : Résurrection du mot (1914) et Littérature et cinématographe, suivi de Kroutchenykh Alexeï, Les Nouvelles Voies du mot, prés. D’Andreï Nakov et trad. d’Andrée Robel, Paris, Éditions Gérard Lebovici.

Colonomos Ariel, 2009 : Le Pari de la guerre : guerre préventive, guerre juste ?, Paris, Denoël.

Cormier Robert, 1999 : De la Tendresse, Paris, L’École des loisirs.

Deleuze Gilles et Guattari Félix, 1980 :Mille plateaux, Capitalisme et Schizophrénie 2, Paris, Minuit.

Gefen Alexandre, 2005 : « Responsabilités de la forme : voies et détours de l’engagement littéraire contemporain », Atelier de théorie littéraire : « Responsabilité de la forme », 28 avril 2005, site fabula : http://www.fabula.org/atelier.php?Responsabilit%26eacute%3B_de_la_forme

Henry Jean-Marie, Serres Alain, Novi Nathalie, agence Magnum, 2003 : On n’aime guère que la paix, Paris, Rue du monde.

Herbauts Anne, 2008 : Sans début ni fin. Petite parabole, Noville-sur-Mehaigne (Belgique), Esperluette (non paginé).

Humboldt Wilhelm von, 1974 : Introduction à l’œuvre sur le kavi et autres essais, trad. et intr. de Pierre Caussat, Paris, Le Seuil.

Jouve Vincent, 1992 : L’Effet-personnage dans le roman, Paris, P.U.F.

Kierkegaard Søren, 1994 : « La Reprise » dans Ou bien... ou bien. La Reprise. Stades sur le chemin de la vie. La maladie à la mort, Robert Laffont, « Bouquins ».

Latour Michaël, « Sobibor de Jean Molla. Le malaise d’une adolescente sur les traces de son passé », 21 juin 2008 : http://jeunet.univ-lille3.fr/article.php3?id_article=1036

Lecaye Olga, 1997 : L’Ombre de l’ours, Paris, L’École des loisirs.

Leprince de Beaumont (Madame), 2001 : images de Nicole Claveloux, La Belle et la Bête, Paris, éd. Être (non paginé).

Little Jonathan, 2007 : Les Bienveillantes, Paris, Gallimard.

Martin Marie-Claire, Martin Serge, 2009 : Quelle littérature pour la jeunesse ?, Paris, Klincksieck, « 50 questions ».

Martin Serge, 2004 : L’Amour en fragments. Poétique de la relation critique, Arras, Artois Presses Université.

– 2005 : Langage et relation, Poétique de l’amour, Paris, « Anthropologie du monde occidental », l’Harmattan.

– 2008a : « Les albums, un problème pour la vie et la théorie du langage » dans Pintado Christiane, Gaiotti Florence et Poulou Bernadette (dir.), Modernités n° 28 (« L’album contemporain pour la jeunesse : nouvelles formes, nouveaux lecteurs ? »), Bordeaux, Presses Universitaires de Bordeaux, novembre 2008, p. 253-263.

– 2008b : « Henri Meschonnic et Bernard Vargaftig : le poème relation de vie après l’extermination des juifs d’Europe » dans Schulte Nordholt Annelise (dir.), Témoignages de l’après-Auschwitz dans la littérature juive-française d’aujourd’hui. Enfants de survivants et survivants-enfants, « Faux titre n° 327 », Amsterdam / New York : Rodopi, décembre 2008, p. 136-150.

– 2008c : « Déverse ta colère – déverse ! Contre « la solution finale de la question juive » et ses hoquets essentialistes : aujourd’hui défendre les vivants pour vivre leurs noms et leurs silences » dans Résonance générale n° 2, Mont-de-Laval, L’Atelier du grand tétras, mars 2008, p. 19-44.

Meschonnic Henri, 1995 : Politique du rythme. Politique du sujet, Lagrasse, Verdier.

– 1996 : « Prosodie, poème du poème » dans Auroux Sylvain, Delesalle Simone, Meschonnic Henri (dir.), Histoire et grammaire du sens, Paris, Armand Colin, p. 222-252.

Molla Jean, 2003 : Sobibor, Paris, L’École des loisirs.

Nora Pierre, 1997 : Les Lieux de mémoire, Paris, Gallimard, « Bibliothèque des Histoires », série illustrée, 7 volumes, 1984 ; nouvelle édition en « Quarto », 3 volumes.

Paulhan Jean, 1992, Choix de lettres, t. II (1937-1945). Traité des jours sombres, Paris, Gallimard.

Péguy Charles, 1961 : Clio. Dialogue de l’Histoire et de l’âme païenne (1909), dans Œuvres en prose, Paris, La Pléiade/Gallimard.

Ponti Claude, 1994 : Parci et Parla, Paris, L’École des loisirs.

Rancière Jacques, 2007 : Politique de la littérature, Paris, Éditions Galilée, coll. « La Philosophie en effet ».

Sartre Jean-Paul, 1947 : Qu’est-ce que la littérature ?, Gallimard.

– 1968 : L’Existentialisme est un humanisme, Paris, Nagel.

– 1972 : L’Idiot de la famille, t. III, Paris, Gallimard.

Surya Michel, 2004 : La Révolution rêvée. Pour une histoire des intellectuels et des œuvres révolutionnaires 1944-1956, Paris, Fayard, « Histoire de la pensée ».

Ungerer Tomi, 1999 :Otto. Autobiographie d’un ours en peluche, Paris, L’École des loisirs, non paginé.


[1] Il s’agit du premier vers de « L’adieu au cavalier » dans Apollinaire 1966 : 117.

[2] Pour une lecture « du dedans », je renvoie à Meschonnic1996, 222-252.

[3] La quatrième de couverture de On n’aime guère que la paix (op. cit.) explicite ce on par un nous qui engage le lecteur dans un désengagement puisqu’il n’a pas à réfléchir à cette collectivisation qui lui est imposée : « L’œil des photographes de l’agence Magnum / nous montre la guerre / les pastels de Nathalie Novi nous disent / la couleur des jours paisibles / et les mots des poètes nous crient que les armes /ne doivent plus faire la loi sur la Terre. // Un album constitué de bannières de papier pour que les enfants fêtent la paix » : collectivisation généralisée, des photographies aux enfants en passant par « la » guerre, le discours des pastels, « la couleur des jours », « les mots des poètes ». Plus aucune spécificité !

[4] Il faut espérer que ce grand livre sera un jour disponible en édition pour la jeunesse…

[5] À noter que cet album est traduit de l’anglais par Florence Seyvos et qu’il est publié pour l’édition originale chez Diogenes Verlag AG, Zurich en même temps que l’édition française.

[6] Sur cette notion distincte de l’historicisme, voir Martin 2004 : 331-340.

[7] Cette notion prend sa source dans l’institution par Pierre Nora (1984) des « lieux de mémoire » dont son auteur lui-même a pu observer qu’elle participait à « la boulimie commémorative » alors même qu’elle aurait dû participer à « la distance critique » (préface à l’édition de 1997)

[8] Tout comme l’ombre, la tache « d’encre violette » placée au niveau de l’oreille gauche de l’ours qui nous fait face, est dans l’axe du tourne-page : en haut à droite. Elle constitue donc à l’égal de l’ombre un devenir-lecture un peu comme Gilles Deleuze et Félix Guattari parlaient de « devenir-animal » (1980 : 51) - sur ces notions, je me permets de renvoyer à Martin, 2009 (dernier chapitre).

[9] « Cette fausse autobiographie, racontée par un ours témoin et porte-parole de l’Histoire, offre aux jeunes lecteurs des parcours de lecture à plusieurs niveaux : les différentes scènes rapportées dans cet album en images et en mots - déportation, bombardement, vie quotidienne dans les quartiers urbains américains…-, pourront être confrontées à d’autres mises en mots et en images au cours de lectures en réseau. Du point de vue de la réception, le rythme du récit alterne épisodes dramatiques et apaisements, à propos desquels les jeunes lecteurs pourront exprimer leurs émotions en utilisant éventuellement d’autres domaines artistiques, l’expression dramatique par exemple. Au cours des échanges dans la classe sur leurs lectures de l’album, les élèves seront invités à éprouver leur rapport aux autres, au monde et à eux-mêmes, du fait de l’enjeu symbolique de l’oeuvre et du travail de mémoire qu’elle engage » sur le site de l’Inspection de l’Éducation nationale, circonscription de Landivisiau : http://www.ien-landivisiau.ac-rennes.fr/litterature%20c3/albums_romans_BD/otto.htm

[10] Sur cette assignation de la réflexion historique au témoignage, voir Martin 2008b.

[11] Pour une critique de cet ouvrage, voir Martin 2008c.

[12] Le texte de L. Carroll en anglais: “P R E F A C E // (ADDRESSED TO ANY MOTHER.) // (…) / And my ambition now is (is it a vain one ?) to be read by Children aged from Nought to Five. To be read ? Nay, not so ! Say rather to be thumbed, to be cooed over, to be dogs’-eared, to be rumpled, to be kissed, by the illiterate, ungrammatical, dimpled Darlings, that fill your Nursery with merry uproar, and your inmost heart of hearts with a restful laxness ! (…) // Easter-tide, 1890”.

[13] Il ne faut pas oublier que c’est Victor Cousin (« Il faut comprendre et aimer morale pour la morale, la religion pour la religion, l'art pour l'art ») qui installe, dans La Revue des deux mondes en 1845 la formule dans son positivisme discontinuiste attribuant à l’esthétique le beau et à l’éthique le bien ! Sur ce point, voir Sartre 1972 : 202-203.

[14] Alain Rey note les emplois disparus pour « assaut érotique » (1536) et « querelle bruyante » (1611) dans Dictionnaire historique de la langue française, Le Robert, 1992.

[15] Marielle Macé (« L’assertion, ou les formes discursives de l’engagement » dans Bouju 2005, 61-74) parle certes à son propos d’un « contrat d’assertivité » déplacé voire remplacé par ce qu’elle appelle une « sur-assertion » quand d’autres feraient dans la « sous-assertion » (tel serait le cas d’un Paulhan). Mais cette critique, si elle est attentive à l’énonciation, ne touche pas au cadre conceptuel et même le reproduit en dissociant « imputabilité du discours » et « esthétique de la prose » sur le modèle fréquent d’un doublon éthique/esthétique qu’il s’agit toujours de relier quand la dissociation a été opérée et donc a engagé le discontinu.

[16] Voir Surya, 2004. Michel Surya rattache au fond la position sartrienne à la sienne qui découle de la vision de Georges Bataille (« une littérature sans attaches du moins qu’elle ne se donne librement », 27) tout en en montrant au demeurant ses méandres. Mais à l’un et à l’autre, à plus de cinquante ans de distance, ne peut-on interroger leur même confusion de « la littérature » et des œuvres… confusion consubstantielle à la question fondamentalement philosophique qui les meut, « Qu’est-ce que la littérature ? », quand cette dernière vient toujours recouvrir le problème chaque fois spécifique de ce que fait la littérature avec telle œuvre…

[17] C’est Surya (2004 : 31) qui note cette équivalence et en conclut, sur le même ton (infra n. 16), ceci : « l’autotélie littéraire de Sartre est aporétique : un "tout dire" par principe finalisé exclut que puisse être rien dit qui aille contre ses fins » (32). Mais Surya confirme plus loin la portée démoralisatrice de l’engagement sartrien puisque « les sommaires des premiers Temps modernes formant le plus éclatant démenti des principes prétendus de leur directeur » (33), on n’a plus qu’à s’en remettre à « cette infime partie (mais il se trouve que c’est elle qui le sauve) : libre, la littérature ne l’est que pour autant qu’elle donne librement à l’homme de se connaître lui-même » (ibid.). Où le sujet de tout le processus subjectivant reste bien « la littérature » : aussi Paulhan (1992 : lettre du 10 décembre 1944 à André Gide) avait bien raison de rire contre un tel programme (celui de Sartre poursuivi par Surya) : « vive la littérature, comme on dit, engagée ! Mais Sartre n’arrive à la dégager du marxisme qu’en pivotant sur une liberté humaine cent fois plus légère qu’Albertine » !

[18] C’est exactement à ce point qu’il faut situer l’œuvre de Jacques Rancière (2007).

samedi 28 novembre 2009

Revue Continuum avec un dossier Paul Celan



Dans ce numéro 6 de Continuum, la revue des écrivains israéliens de langue française qu'anime Marlena Braester, un dossier "Paul Celan" avec une intervention de la plus grande importance pour tout ce qui concerne l'oeuvre et la vie de Paul Celan ici maintenant: celle de l'ami Philippe Païni, "Inaugurer le temps avec le poème-Celan". Tout tient dans ce "toujours-encore" que ne cessent de faire vivre chaque fois les poèmes de Paul Celan, toujours-encore la relation, le je-tu, dans et par l'engagement du poème à contre-mort, à contre-langue, à contre-signe... Et l'ami Philippe donne aussi un très fort poème qui continue le poème-Celan: "Matière de Bretagne". Je garde ceci: "l'air entre nous n'arrête pas de naître".
Un entretien avec Ilana Shmueli qui a connu Celan en Bucovine et des poèmes de la même. Je réécris ceci: "Tu m'as regardée / et j'ai su / c'est là mon visage / depuis longtemps échappé". Oui, le poème-Celan continué multiplement. Merci à Continuum.
Marlena Braester nous fait fermer-ouvrir la revue avec Henri Meschonnic et le souvenir de son passage au salon de la revue en octobre 2008.
Il faut commander à Marlena Braester (10, rue Alter, 32984 Haïfa, Israël) : 15 euros.

vendredi 27 novembre 2009

Incertain regard n° 0

Des poèmes à lire dans le numéro 0 de la revue Incertain regard, p. 4 à 9.
merci à Hervé Martin qui relance sa revue avec Jean-Paul Gavard-Perret et Cécile Guivarch.
Il suffit d'aller à cet adresse:

Quelle littérature pour la jeunesse? la lecture de Jean Perrot





Une note de lecture de Jean Perrot parue dans La Revue des livres pour enfants n° 247 de juin 2009. C'est l'occasion de signaler son monumental Mondialisation et littérature de jeunesse paru aux éditions du Cercle de la librairie en 2008 dont le sommaire est éloquent par lui-même.

mercredi 25 novembre 2009

Résonance générale n° 3



ce nouveau numéro de Résonance générale
à commander à l'Atelier du grand tétras (25210 Mont-de-Laval) :
latelier du grandtetras@wanadoo.fr
ou sur son site http://craac.free.fr/

vendredi 23 octobre 2009

Lubrano (1619-1693) : penser le silence dans la voix avec Ettore Labbate



Ettore Labbate soutient une thèse sur Lubrano ces jours-ci mais, au-delà de cet exercice académique, c'est à la fois l'occasion de lire enfin Lubrano et de penser avec lui depuis son 17e siècle italien le silence dans la voix et la force d'une réticence pleine de volubilité. Merci à Ettore Labbate qui nous donne à lire quelques-uns des fragments de ce continu. Sa thèse augure d'un renouvellement de la pensée du poème aujourd'hui. On va le retrouver bientôt dans Résonance générale n° 3 et je suis certain qu'on va plus que résonner dans ce "parler muet d'un coeur sincère" qui porte tout son travail depuis l'oeuvre de Lubrano jusqu'au travail du traduire/écrire/lire aujourd'hui.

jeudi 22 octobre 2009

La biographie ou la vie par l’écrire (Écrire Hugo de Henri Meschonnic)




Ne me parlez pas de ce que vous dites. Je ne vous demande pas ce que vous dites. Je vous demande comment vous le dites. Cela seul est intéressant. Cela seul intéresse. Parlez-moi de comment vous le dites. Cela seul prouve. Cela seul apporte et peut apporter une preuve. […] Et alors je vous écoute. C’est cela, c’et le ton, c’est le style, c’est la résonance de ce que vous dites, que j’attends, et alors que j’entends, que j’écoute. […] C’est là seul qu’il faut attendre tout un chacun. Cela seul pouvait le prouver, apportait une preuve. Cela seul n’était plus une opération, une affaire d’Histoire, de science, de corbillard, d’enregistrement et de cimetière.

Charles Péguy, Un poète l’a dit, 1907.

Une œuvre résonne toujours d’une autre œuvre. La notion d’intertextualité ne peut rendre compte de cette résonance car elle réduit la relation au rhétorique et au culturel quand la résonance est toujours pour le moins un approfondissement et donc un recommencement y compris des termes et réseaux d’écriture : une aventure et non l’établissement de faits, l’inconnu et non le connu. La relation résonnante fait d’une œuvre une autre œuvre ou si l’on préfère met l’œuvre à l’œuvre.

Hyponymes l’un de l’autre, l’un par l’autre

Si Proust écrit avant la Recherche un Contre Sainte-Beuve en lisant Nerval, Balzac, Baudelaire et Flaubert autrement que le critique éponyme, on sait que son livre est publié à titre posthume en 1954. Dans cette période, de 1951 à 1957, Francis Ponge écrit son Pour un Malherbe publié en 1965[1]. Deux ans plus tard, naissent Les Cahiers du chemin de Georges Lambrichs dont deux collaborateurs importants publient dans la foulée leur « relation critique[2] ». C’est Michel Deguy avec son Tombeau de Du Bellay[3] puis Henri Meschonnic avec son Écrire Hugo[4]. Il y a certainement des filiations et des contemporanéités, il y a d’abord des spécificités. Aussi on peut observer que ces « relations critiques » en actes impliquent très précisément ce que Paul Valéry notait : « Il faut tant d’années pour que les vérités que l’on s’est faites deviennent notre chair même[5] ». De Proust à Meschonnic en passant par Ponge et Deguy, ces vérités sont des noms propres qui constituent autant d’opérateurs de transformation et donc s’ils sont certes les étiquettes d’œuvres-vies, ils sont davantage que du passé, un présent et un avenir, du moins le présent et l’avenir de ce passé, d’un vivre dans et par le langage où le biographique n’est plus ni une « matière énoncée » ni « une manière énonciative[6] », contenu et forme forcément arrimés à une modélisation qu’elle soit du côté de la fiction ou de l’histoire, qu’elle soit autographique ou hétérographique, qu’elle soit même « créolisée » la constituant comme « circulation » entre un « dedans » et un « dehors » selon les mots de Pierre Bergounioux[7]. Et ainsi s’est engagée et s’engage à nouveaux frais ce que j’appelle ici une hypothèse, comme aventure de la pensée qu’ouvre Henri Meschonnic avec son Écrire Hugo :

Ce qui est visé, pour la poétique, est un écrire, entendant par là une activité, faite par un sujet dans une histoire, un passage de la subjectivité dans le langage, qui transforme le langage et la subjectivité, l’écriture et la lecture, subjectif collectif ensemble. D’où le titre de ce livre, parce que Hugo n’est plus, comme tout nom propre d’écrivain – mais comme on dit un Renoir –, que l’indice de reconnaissance pour un agir spécifique, qui inclut nécessairement la collectivité par l’action qu’il exerce sur la syntaxe et sur l’histoire, l’interaction du dit et du dire qui modifie le dire lui-même. Le nom de l’écrivain confond alors les catégories grammaticales, c’est une étiquette, – adjectif du verbe : Écrire Hugo. Le terme simple dit les choses qui n’ont pas de fin. (EH1, 15)

L’hypothèse à vérifier date du début des années soixante-dix car la date de publication peut tromper. Elle situe son auteur « à contretemps[8] » de ses contemporains tout en étant partie prenante des formes de réflexion de l’époque. Elle constitue un réactif au structuralisme appliqué à la littérature, à l’« anti-humanisme théorique qui (…) mène à une vue non dialectique et stérilisante de son objet-sujet[9] ». L’hypothèse vise à tenir ensemble « le rythme et la prosodie dans leur rapport avec un vivre particulier » à rebours d’habitudes qui préfèrent les « universaux tels que le genre ou la rhétorique[10] ». Ce « vivre » est ici stratégique quant au biographique car s’il spécifie, il ne réhabilite pas une sortie du langage à laquelle le psychologisme ou le sociologisme avaient habituée sous les formes variées d’une vie-une œuvre ou du mouvement, de l’école c’est-à-dire des sources et des influences, de l’œuvre et de son contexte… Mais qu’est-ce que cette spécificité ?

L’hypothèse Meschonnic du début des années soixante-dix peut d’abord se résumer ainsi :

La recherche entreprise se situe comme la tentative de dialectiser ce qui a été jusqu’ici pensé de façon non dialectique. Cette recherche ne peut pas ne pas être un itinéraire, abordant les problèmes par la pratique et par la théorie. Il s’agit d’un dire et non d’un dit, d’un vivre et non d’un vécu, de l’écrire et du traduire comme transformation, de la valeur non séparée de la signification. Le vivre est indispensable à cette dialectisation[11].

Dans une proximité certaine avec les préoccupations contemporaines d’un Jean Starobinski et en particulier avec sa notion de « trajet critique[12] », une telle « recherche » est un « itinéraire ». Elle vise la dialectisation de l’écrire et du vivre en passant par une critique des confusions habituelles qui réduisent l’expérience littéraire soit au « dit » soit au « vécu ». De ce point de vue, on ne peut parler d’une sortie du structuralisme sous la forme d’un retour à ce qui le précédait. L’écrire comme dire, énonciation toujours énonciation, engage un vivre par l’écrire et un écrire par un vivre qui ne s’arrête pas à un vécu, à un énoncé… On voit aussitôt que le biographique qui semble convoqué est révoqué. Aussi, faudrait-il entendre cette hypothèse comme la tentative d’invention non seulement d’une « relation critique » à hauteur de ses sujets-objets (auteur, lecteur, critique…) mais aussi d’une relation poétique à hauteur d’un passage de sujet, d’une poétique de la relation comme relation dans et par le poème, le poème-relation incluant l’œuvre et sa critique, la critique comme œuvre et les deux comme faisant la vie d’un vivre-écrire toujours recommencé. C’est ici l’hypothèse continuée dans ce travail.

Cet « itinéraire » dans le prolongement de Pour la poétique[13] convoque « l’expérimentation dans le traduire, que sont Les Cinq Rouleaux . Il n’est pas séparable des poèmes dans Dédicaces proverbes. Ni de la lecture de Hugo, dans Écrire Hugo » (PPII, 11). Lequel n’est pas séparable d’« un ensemble d’approches partielles de lecture et d’écriture, présenté dans Pour la Poétique III » (PPII, 14[14]). Si dans ce dernier ouvrage, Meschonnic cherchait chaque fois « la forme-sens d’un vivre, et non une poétique formelle » (PPII, 14), avec Hugo, dont on voit dans l’enchaînement des expérimentations la place stratégique, l’enjeu semble encore plus fort ou comme le palier auquel les autres conduisent, du moins avec lequel les autres résonnent. Et tous ces livres n’en font qu’un, ne font qu’une aventure.

Actualité de l’inactuel : la biographie dans l’intempestif

Écrire Hugo tient entre deux énoncés qui font une seule énonciation par la notion d’actualité. De « l’actualité de Hugo, comme écriture, comme poème » (EH I, 11) jusqu’à « indéfiniment, son actualité recommence » (EH II, 214), c’est le parcours d’un écrire avec et par cette « actualité » qui est engagé. Réactif à d’autres actualités qu’elles soient commémoratives ou irrévérencieuses, ce parcours est paradoxal puisque, pour Meschonnic au moment du centenaire de sa mort en 1985 à Cerisy, certainement comme depuis la vingtaine d’années qu’il travaille avec Hugo :

Hugo n’est pas actuel au sens où on peut en faire une lecture actuelle selon les concepts du jour (…). Hugo est actuel parce qu’il expose des questions plus fortes que les réponses que lui-même a pu leur donner. Elles restent sans réponse. (HP, 19)

La preuve la plus forte, en serait la situation de Hugo dans le champ de la poésie contemporaine après que « les surréalistes ont vu en lui un surréaliste aussi » (HP, 18) : « L’histoire de la poésie française récente est telle que justement là où elle est d’avant-garde elle se détourne de Hugo ». C’est pourquoi, « Hugo reste célèbre et méconnu ». Alors « c’est ce qui fait de Hugo un test, au-delà des lectures datées » (ibid.). Mais plus qu’à la simple prise qu’engagent les paradoxes de la situation de Hugo depuis les années soixante jusqu’à aujourd’hui, il y a de Hugo à Meschonnic et de Meschonnic à Hugo un rapport d’homologie, mieux, une continuité dans les deux sens et pas seulement en suivant la ligne d’un historicisme, que résumerait ce qui est bien autre chose qu’un bon mot, « Hugo-utopie » (HP, 21), un « en avant » comme programme de recherche dans une époque qui a oublié la question de l’éthique par l’attention au langage, la théorie du langage comme pratique généralisée de cette attention. Mais il faut aller droit au problème comme le fait Meschonnic toujours à Cerisy en 1985 :

C’est la lignée Flaubert-Mallarmé, qui a orienté la modernité et l’oriente encore en France. « Art = onanisme », écrivait Saint-John Perse. Une déshistoricisation du poème, du sujet de l’écriture, et du langage. D’où à mon sens, la perte d’historicité de toute une poésie française moderne. Son isolement n’est que l’aspect sociologique, et historique, de sa théorie de l’homme ordinaire, du langage ordinaire. Elle paye sa propre histoire. L’actualité de Hugo, pour la poétique, est qu’il expose l’historicité nécessaire de l’écriture, maintenant et pour tout moment, ici et partout. Et cette historicité est imprédictible, invisible, hors du formel, et du délibéré. (HP, 23)

Aucune visée ne peut arrêter un tel parcours puisque « men(ant) à ses propres découvertes », cette écriture est « d’abord activité de transformation d’elle-même » (ibid.). Écrire Hugo est publié en 1977 bien qu’écrit sur une période de dix ans, depuis au moins le milieu des années soixante, et pratiquement achevé dans le prolongement de Pour la poétique 1 dans lequel il est annoncé sous le titre La Poésie Hugo[15] ; aussi est-il intéressant d’observer cette « activité de transformation » dans l’homologie des deux écritures. Le phrasé de l’incipit d’Écrire Hugo est tout entier cet engagement : « Hugo est une écriture combattante » (EH1,7). Si elle ne réduit pas l’œuvre-vie à une histoire passée, la copule ne met pas pour autant la définition dans l’intemporel : la rafale de la dentale[16] ouvre avec elle à l’invention conceptuelle pratique de ce que la clausule vient signer : « L’historicité est critique » (ibid.). Aussi faut-il entendre que si « Hugo est une écriture combattante », la critique par et dans l’historicité « est une écriture combattante ».

Et plus généralement, avec ce livre écrit donc dans les années soixante pour l’essentiel, et donc avec Hugo, Meschonnic construit un parcours qui est « l’approfondissement pensif[17] » de l’œuvre-vie de Hugo, de son vivre-écrire, jusque dans ce qu’il serait erroné d’appeler une imitation qui est une réénonciation. On peut appliquer et vérifier à l’écrire Meschonnic ce qu’il dit de l’écrire Hugo :

Il y a pour lui continuité non seulement du métalangage au langage, mais du discours de la fiction et du poème au discours critique. (EH,2, 155)

C’est dans et par cette continuité redoublée, approfondie, qu’on peut penser ce que le biographique devient, sa transformation. Prendre Hugo au sérieux quand d’autres « sont dans la lignée de Gide, du Hugo hélas » (EH1, 12) demande de prendre au sérieux le fait que « l’actualité de Hugo est double. Elle est son écriture. Elle est notre écriture » (ibid.). Et ailleurs, à l’autre bout du tome 1 : « un écrire, le sien, donc le nôtre » (EH1, 299).

La biographie d’un auteur qui participe des « grandes inventions de la pensée » (ibid.) est inepte s’il s’agit d’en concevoir la vie dans la tenue d’un récit arrimé à une conception narratologique ou à une visée herméneutique puisque le sens de la vie comme aventure de pensée ne peut s’arrêter à une séquence événementielle ou à une logique compréhensive ou interprétative. Ce serait mettre une activité au régime d’un arrêt, réduire une relation à ses termes. La biographie comme relation est un écrire en cours, activité radicalement historique, transformation de formes de vie en formes de langage et de formes de langage en formes de vie, poème donc selon la formulation trouvée plus tard par Meschonnic mais déjà active quand il titre le second moment de son Hugo d’abord par « Recommencements de l’inachevable » puis « Vers le roman poème », « La poésie des Misérables » et enfin, paradoxe qui fait toute la force de l’intempestif : « Le poème Hugo » pour les romans de Hugo après Les Misérables qui « s’enfoncent dans une exploration prévue » (EH2, 129). Mais ce destin « poème » de l’œuvre-vie Hugo passe par un sommet, placé au centre des études d’Écrire Hugo et génétiquement le dernier écrit, qui est « Poétique politique dans Châtiments » comme, pour Meschonnic, Châtiments est un sommet de Hugo. Sommet, dirais-je, de la métaphore apposition qui invente et formule en même temps la définition-valeur de l’écrire Hugo : « poétique politique » où les renversements opèrent : des substantifs aux adjectifs, du masculin au féminin et l’inverse et surtout où le conceptuel est orienté puisque « Hugo fait tendre la politique vers le politique » (EH2, 190). Ce qui serait résumé par ce passage qui est un passage de la politique au politique par la poétique que le poétique a engagée. Une dramaturgie de la pensée :

Châtiments a agi comme un tract. Mais la transformation de son propre langage est l’acte le plus historique que le poème accomplit. C’est par là qu’il a été et qu’il continue d’être poétique-politique. (EH1, 286)

Le premier énoncé fait dans le biographique historique. Le second renverse ce que le premier supposait puisque le plus historique n’est pas l’événementiel attendu. Le troisième construit une temporalité et une analytique qui ne sont pas tenues par leurs termes mais entièrement relation et plus que relation biographique, relation poétique si ce n’est prophétique.

C’est d’ailleurs par ce point que le dernier chantier biographique, celui de Jean-Marc Hovasse[18], inabouti à ce jour – et le bonheur de sa lecture tient peut-être à cet inachèvement –, commençait quand il citait[19] ce mot de Hugo en préambule à la Première série de La Légende des siècles :

Ce livre est-il donc un fragment ? Non. Il existe à part. Il a, comme on le verra, son exposition, son milieu et sa fin.

Mais en même temps, il est, pour ainsi dire, la première page d’un autre livre.

Un commencement peut-il être un tout ? Sans doute. Un péristyle est un édifice.

Hovasse en réduisait toutefois la portée au fait qu’il projetait, ce « 26 mai 2001[20] », d’éditer trois volumes, certes considérables, pour constituer un tout et donc achever ce que Hugo justement ne considère nullement comme achevable, me semble-t-il, puisque c’est ce régime du « commencement » qui engage tout livre comme « première page d’un autre livre » et donc comme commencement à réitérer indéfiniment comme autant de réénonciations. De ce point de vue, la « relation biographique » n’engage pas un sujet et un objet comme la définit Martine Boyer-Weinmann :

Par relation biographique, on tâchera de montrer en quoi, et dans quelle visée, un biographe contemporain se relie (relatio1) à son objet (l’écrivain biographié), mais aussi produit un récit (relatio 2) de cette relation : un récit de pensée biographique en somme, qu’un siècle de théorie a nécessairement traversé, en y laissant des traces, mais aussi ses impensés[21].

La relation biographique engage bien plutôt une relation de sujet à sujet étant entendu que peut-être comme pour toute relation inter-subjective l’enjeu est de la transformer en relation trans-subjective. Un geste et une geste continués. Ce que j’ai appelé ailleurs un poème-relation. Quoiqu’il en soit, plutôt que de faire osciller la relation biographique entre le duel (sujet-objet) et le ternaire qui voit intervenir le lecteur dans le couple initial (biographé, biographe)[22], il semble préférable d’observer le travail d’une « accentuation de la relation discursive[23] » dans et par une activité continuée et continue de lecture-écriture.

Yves Baudelle concernant ce qu’il appelle « le vécu dans le roman[24] », esquisse « une poétique de la transposition » qui « consiste d’abord à décanter, élaguer les données du réel, pour ensuite en accentuer les contours et les mettre en relief », jusqu’à « stylise[r] l’expérience pour la repeindre aux couleurs du roman ». Apparaît bien dans cette proposition ce que Claude Simon cité par Baudelle signalait comme « la dynamique » de l’écriture où « nous sommes pour le moins autant conduits par notre langage que nous le conduisons[25] ». Mais Baudelle maintient ce qu’on peut appeler la fiction du signe, c’est-à-dire le fait que c’est « l’écrivain » qui mettrait en œuvre une « matière référentielle » quand c’est l’écriture qui l’invente. Aussi plus que de transposition c’est pour le moins de transformation qu’il faudrait parler et même d’invention dans tous les sens du terme : vision-audition de ce qui vient comme inconnu. « Écrire l’abîme avant de le vivre », titre Meschonnic pour lire les six premiers livres de poèmes de Hugo et il commence ainsi :

Un poète écrit sa vie avant de la vivre, prophète de lui-même sinon des autres, c’est-à-dire non un devin mais une écoute qui fonde un langage et une vision. (EH1, 21)

La relation biographique perdue dans une historicité rêvée par son écriture même

Il s’agit de reconnaître cette fondation. D’en répondre jusque dans l’écrire et donc de mettre l’écrire Hugo à hauteur de ce que Hugo a engagé. Ce que Meschonnic note in fine pour Quatre-vingt-treize vaut pour tout le reste :

Il n’y a plus du biographique. Hugo s’écrit, comme un dire et un vivre homogènes et historiques par l’écriture. La discursivité métaphorique, montagne, tempête, aventure, écrit l’histoire de famille d’un sujet symbolique, en amenant la matière Bretagne, quie st la Vendée et la mère, à la révolution, – une historicité rêvée. L’écriture est un onirisme politique, dont le sujet est le héros de l’aventure. (EH2, 211-212)

Cette « historicité rêvée » est d’abord le travail des mots valeurs qui ne cessent de poser un en avant à l’œuvre. En observant seulement les « Odes et ballades » : « Ce son qu’on reconnaît déjà comme celui de la maturité de Hugo » (32) lance les formules répétitives telles que « c’est déjà » (32, 35) et sa variante « la dimension épique de sa poésie est déjà là ». Bref, le travail des jeunes années est « un entraînement à l’exploration d’un univers » (33) où « le terrain est préparé aux grands poèmes » (34). Et « le travail de fabulation a commencé qui le pousse à traquer l’informe, l’informulé » (43). Alors, Meschonnic emploie le futur : « les mots serviront à contourner ce qui n’a pas de sens, le monstrueux, l’indicible » (43).

Mais il ne s’agit pas seulement d’un commencement toujours recommencé, il s’agit d’établir avec Hugo non seulement cet en avant de l’œuvre que permettra exemplairement « la prosodisation généralisée qui fait que la désignation entre dans la signification » à partir de Châtiments (EH1,218), mais cet universel poétique :

Une sémantisation radicale est une historicité radicale : tout y est valeur dans un système qui est dans et par la langue, mais n’est pas la langue. Au contraire, la langue devient elle-même par et dans le texte, autant que le texte par la langue. La référence y est non plus seulement chose dite, mais le dire lui-même. Le langage système montre une performativité qui n’est pas référée à une nature, mais produite dans la transformation de l’extra-linguistique en langage. (EH1, 218)

Et Meschonnic de poser les fondements de ce qui ensuite ne sera plus qu’approfondissement jusqu’à ses derniers ouvrages. Les trois régimes d’historicité qui s’incluent de manière gigogne : celle de la situation portée par l’historicité radicale du langage, elle-même emportée dans l’historicité de l’énonciation et exemplairement avec Hugo où la vision-écoute porte tout l’en-avant prophétique de la lecture-écriture de Meschonnic :

Hugo compose, distribue, sature, détruit le vers pour faire le poème, atteindre un parlé en vers qu’on n’avait jamais parlé. (219)

C’est l’interaction forte et même la plus forte possible d’une historicité et d’une oralité qui fait l’œuvre comme relation, la relation comme œuvre. Au point que « l’hypermotivation fait du référentiel même un élément poétique. Elle porte à sa signification la plus grande tout ce qui est dit » (234). Aussi, le parlé qui « semble une trouvaille, la créativité propre du livre » puisqu’y « tient le travail, qu’aucune théorie ne comprend encore, de l’écriture sur l’idéologie » (247), est homologiquement ce qui porte la relation critique et son écriture pensive. Travail qui lie une pratique du sujet à ce que je ne peux appeler autrement qu’une pratique du rythme-relation.

Je me contente d’un relevé dans les manuscrits pour montrer cette pratique qui fait une théorie. Quand Meschonnic écrit à propos du mot de la préface du Dernier jour qui vise à l’anonymat d’une « poésie de tous les jours », « d’une poésie de tous les hommes », « qui n’a fait ou rêvé dans son esprit Le Dernier jour d’un condamné ? » : « Ce n’est pas une modestie (qui serait une ironie), c’est la conscience qu’il est pleinement poète, c’est-à-dire d’abord homme ». Il biffe cette dernière glose et la remplace par « un passeur de langage[26] » (EH1, 65). Belle définition-valeur du biographe en poète…

On peut donc conclure ainsi : ce que fait Écrire Hugo à la pratique et à la théorie du biographique c’est de répondre au passage par un passage, c’est de porter l’énonciation au-devant de l’énoncé : « C’est lui, c’est son écrire, […] » (EH2, 112) où la reprise du présentatif est une reprise d’appel, un passage de vivre dans et par l’écrire. Avec un ton prophétique qui dramatise ce théâtre de la relation poétique d’un continu qui n’en finit pas de recommencer jusque dans le rire homérique qui résonne comme un refus du monde tel qu’il est, en 1970 ou aujourd’hui :

Mais Hugo voit la voix. Paronomase ou imagination auditive, ou les deux. Le son est une matière qui a pour lui épaisseur, visibilité. Il est « perdu dans cette voix comme dans une mer ». (EH1, 82).

Et nous alors ! restons perdus éperdument dans et par notre Écrire Hugo. C’est la meilleure preuve de notre écoute, comme demandait Péguy.

(Un grand merci à Jérôme Roger pour m'avoir rappelé la citation de Péguy qui porte ce travail)


[1] F. Ponge, Pour un Malherbe, Gallimard, 1965.

[2] J. Starobinski, La Relation critique, Gallimard, Le Chemin, 1970. Sur cet ouvrage, je renvoie à L’Amour en fragments, Artois Presses Université, 2004, p. 323-331.

[3] M. Deguy, Tombeau de Du Bellay, Gallimard, Le Chemin, 1973.

[4] H. Meschonnic, Pour la poétique IV, Écrire Hugo, 2 tomes, Gallimard, Le Chemin, 1977 (dorénavant j’indique EH suivi du tome et de la page).

[5] P. Valéry, Introduction à la méthode de Léonard de Vinci (1894), Gallimard (1957), Folio essais, 1992. Cité par Ponge (op. cit., p. 293).

[6] Je réfère ici aux réflexions de Dominique Viart introduisant le n° 263 (« Paradoxes du biographique » de la Revue des Sciences Humaines, Université Charles de Gaule, Lille III, 2001, p. 24-25.

[7] P. Bergounioux, « Dedans, dehors » dans Revue des Sciences Humaines, n° 263, op. cit., p. 35-42.

[8] Titre de la première partie de Hugo, la poésie contre le maintien de l’ordre, Maisonneuve & Larose, 2002, p. 9 (dorénavant HP).

[9] H. Meschonnic, Pour la poétique III. Une parole écriture, Gallimard, Le Chemin, 1973, p. 337.

[10] Ibid., p. 11.

[11] Ibid., p. 337.

[12] « Il n’est pas de notion à laquelle je tienne plus que celle de trajet critique » (J. Starobinski, La Relation critique, op. cit., p. 13). Toutefois le méthodologisme de Starobinski empêche de concevoir la relation critique comme un travail des historicités continué

[13] H. Meschonnic, Pour la poétique (qui deviendra dans les réimpression Pour la poétique I), Gallimard, Le Chemin, 1970.

[14] Ces « approches partielles » concernent successivement Nerval (1958), Apollinaire (1966), Kafka (1969), Eluard (1962 et 1970), Spire (1968) et Baudelaire (nd), le tout repris dans l’ouvrage publié en 1973.

[15] H. Meschonnic, Pour la poétique I, op. cit., p. 7 : « lecture de Hugo, dans Poésie Hugo ». La consultation des manuscrit confirme ce titre qui sera biffé et remplacé par Écrire Hugo. Outre des modifications quantitativement mineures mais certainement décisives du point de vue de l’approfondissement conceptuel – j’y reviens plus loin, seules l’introduction et la conclusion vont être modifiées profondément et l’importante étude concernant Châtiments rajoutée.

[16] Il faudrait suivre cette « rafale » dans le paragraphe-introduction du livre : « activité » ; je relève dans l’ordre en sus des phrases incipit et clausule : « interaction », « poétique », « politique », « écriture », « neutralise », « particulier », « théorie », « théorise », rejette », « pratiquées », « texte », « système » (2 fois) et « histoire » (2 fois).

[17] « Gwynplaine descendait les spirales sépulcrales de l’approfondissement pensif » (L’Homme qui rit, II, IX, 2) – cité par H. Meschonnic (EH2, 182).

[18] J.-M. Hovasse, Victor Hugo, tome I, Avant l’exil (1802-1851), Fayard, 2001, 1366 p. Depuis est paru le Tome II. Pendant l’exil I. 1851-1864, Fayard, 2008, 1285 p.

[19] J.-M. Hovasse, Victor Hugo, tome I, op. cit., p. I.

[20] Ibid., p. VIII.

[21] M. Boyer-Weinmann, La Relation biographique. Enjeux contemporains, Seyssel, Champ Vallon, « Essais », 2005, p. 72.

[22] Voir M. Boyer-Weinmann : « Si le biographe contracte un pacte (explicite ou non) avec son objet, il programme aussi (explicitement ou non) un effet contractuel de lecture. La relation biographique est toujours triangulaire ; le couple central biographe-biographié ne saurait oblitérer l’existence d’autres couples : biographe-lecteur, biographié-lecteur » (La Relation biographique, op. cit., p. 106). Non seulement on voit l’hésitation de Boyer-Weinmann qui passe de l’« objet » du biographe au « biographié » mais la relation triangulaire suppose un arraisonnement modélisant de l’empirique puisque « le lecteur » n’existe pas autrement qu’à considérer le lecteur modèle sous la forme d’un lecteur moyen ou d’un lecteur savant maître du sens…

[23] Selon l’expression d’Émile Benveniste qui définissait ainsi l’énonciation (Problèmes de lingusitique générale, 2, Paris, Gallimard, « Tel », 1980. Voir « « Émile Benveniste, aujourd’hui : la relation dans et par le langage » dans S. Martin (dir.), Émile Benveniste pour vivre langage, Mont-de-Laval, L’Atelier du grand tétras, « Résonance générale : essais pour la poétique », 2009, p. 91-103.

[24] Y. Baudelle, « Du vécu dans le roman : esquisse d’une poétique de la transposition », dans Revue des Sciences Humaines, n° 263, op. cit., p. 75-101.

[25] « Réponses de Claude Simon à quelques questions écrites de Ludovic Janvier », dans Marcel Séguier (éd.), Entretiens. Claude Simon, Rodez, Subervie, 1972, p. 23. Cité dans Y. Baudelle, art. cit., p. 97.

[26] IMEC, fonds « Meschonnic », boîte MCM16, chemise « Dactylographies pour épreuves, 1 sur 2 »

mercredi 21 octobre 2009

Catti-Ghérasim Luca: exposition

Pennequin en playlist


on lit ça sur:

bientôt une playlist de lectures en public, impros au dictaphone et poèmes sonores en tout genre...

à Charles, on lui dit:

tu nous donnes l'eau à la bouche, l'eau du micro, le vin des lèvres, le pennequin des oreilles...
bon! charles c'est pour quand: on attend!
fais pas le mou!

alors on remettra sur le chantier ça:

vendredi 16 octobre 2009

Avec les revues, avec Paul Celan

Le 19e salon de la Revue se tiendra à l'Espace d'animation des Blancs-Manteaux 48, rue Vieille-du-Temple 75004 Paris

Vendredi 16 octobre de 20h00 à 22h00
Samedi 17 octobre de 10h00 à 20h00
Dimanche 18 octobre de 10h00 à 19h30

A noter parce que plusieurs amis en sont : une rencontre avec la revue CONTINUUM, autour du numéro spécial consacré à Paul CELAN, avec John E. Jackson, Jean Portante, Philippe Païni, Simone Wiener-Bentata, Luis Reina Palazon, Esther Orner, Marlena Braester.
Dimanche 18 octobre, de 12h à 13h, salle Henri Meschonnic.
(rappel : «La relation contre la religion. Avec Paul Celan, Ghérasim Luca et Henri Meschonnic. Pour un humanisme radicalement historique » dans Faire part n° 22/23 (« Le poème Meschonnic »), mai 2008, p. 174-192)

Merci et salut amical à André Chabin qui organise tout cela et anime le feu des revues...
Résonance générale n° 3 n'étant pas encore paru - mais ça chauffe, nous attendons l'année prochaine pour rejoindre officiellement le salon que nous soutenons de toutes nos forces ... et l'ami Philippe Païni y sera bien présent (voir la liste des participants au débat de la revue Continuum animée par Marlena Braester, revue que nous avions accompagnée l'année dernière autour de notre cher Henri Meschonnic: voir ici même => http://martinritman.blogspot.com/2009/04/avec-henri-meschonnic-la-pensee-le.html).

samedi 3 octobre 2009

Prix Apollinaire à Jacques Ancet

Les Limbes à Bordeaux


ÉCRIRE C'EST CRÉER UN LIEU OU ON PEUT VIVRE

TRIPTYQUE JON FOSSE
DANS LE SECRET
A LA FOIS TROIS ET UN
DORS MON PETIT ENFANT


DANS LE CADRE DU FESTIVAL LETTRES DU MONDE / EN NORD
AU TNT-MANUFACTURE DE CHAUSSURES
SAM 10 OCTOBRE 20H30 - DIM 11 OCTOBRE 17H


Mise en scène : Romain Jarry et Loïc Varanguien de Villepin
Création lumière et son : Johann Loiseau
Avec : Solène Arbel, Romain Jarry, Johann Loiseau, Martine Valette et Loïc Varanguien de Villepin
L’Arche est éditeur et agent théâtral des textes représentés

mardi 29 septembre 2009

dans ta voix



l’endroit le plus doux

ne cesse de s’envoler comme ces deux pigeons

ils l’emportent toujours entre leurs lignes

notre aventure est le poème voyageur

jamais arrêté

l’as-tu vu passer dans ta main

elle l’accompagne toujours et tu l’oublierais

prends ce soin

jusque dans tes caresses

il monte l’endroit

et il nous pénètre ensemble

avec son poison qui nous rêve

je ne te lâche plus la main où je suis perdu

insupportable pour chacun

mais ta main est pour deux et je t’écris

sur ta main qui nous envole

je respire avec

dans ta voix

jeudi 24 septembre 2009

Cahiers Le Clézio n° 2


Les Cahiers le Clézio n° 2

"Contes, nouvelles et romances"

ISBN : 2-35120-027-6

237 pages

Prix : 23 euros


Dans ce numéro:
"Le Clézio dans Les Cahiers du chemin (1967-1977)" par Serge Martin

Présentation de l'éditeur :

Ce numéro a été coordonné par Claude Cavallero et Bruno Thibault. S'appuyant sur un florilège des nouvelles publiées par Le Clézio, l'ensemble des contributions s'appliquent à développer et analyser la forme brève, si souvent utilisée par l'écrivain. Cet ensemble de textes courts à mettre en relation avec le monde des contes auquel Le Clézio attache une importance toute particulière, comme fondement de la culture d'un peuple, n'avait jamais été étudié de manière si scrupuleuse. Ce numéro 2 propose également un entretien réalisé par Claude Cavallero avec Michel Butor : le projet eût été de finaliser une rencontre entre les deux écrivains. Le projet n'a pu aboutir. C'est donc Michel Butor qui parle de Le Clézio à travers le processus de création romanesque qu'il observe dans une dimension historique. Ce numéro présente enfin un entretien qu'Isabelle Roussel-Gillet a mené avec Georges Lemoine, illustrateur renommé, qui a mis en images pas moins de 13 nouvelles de Le Clézio. A commander chez l'éditeur : COMPLICITÉS 11 rue Félix Faure 75015 PARIS Téléphone : 33(0)1 73 70 22 86

Url de référence :
http://www.editions-complicites.com

mardi 22 septembre 2009

Emile Benveniste pour vivre langage: un livre et une nouvelle collection d'essais



Suite à une journée d'étude à l'IMEC (abbaye d'Ardenne, Caen) le 30 mai 2008, paraît ce livre dédié à Henri Meschonnic. Il vient ouvrir la nouvelle collection liée à la revue Résonance générale, cahiers pour la poétique: "Résonance générale, essais pour la poétique" et constitue son numéro 1. Ce livre a reçu le soutien de l'IUFM de Basse-Normandie.

Le sommaire de ce livre de 112 pages aux éditions l'Atelier du grand tétras (Au-dessus du village 25210 Mont de Laval) à commander au 03 81 68 91 91 ou latelierdugrandtetras@wanadoo.fr au prix de 13 euros :


Serge Martin et Jean-François Thémines (université de Caen Basse-normandie) => présentation

***

Émile Benveniste => Manuscrits inédits

***

Chloé Laplantine (ITEM et université Paris VIII) => La poétique d’Emile Benveniste

Jérôme Roger (université Bordeaux IV et IUFM d’Aquitaine) => Emile Benveniste contre la doxa : l’allure pensive de l’essai

Laurent Mourey (lycée, Sélestat) => Benveniste, phrase, discours, littérature. Penser le langage et le poème dans les silences des programmes de l’enseignement secondaire

Gérard Dessons (université Paris VIII) => La place du poème dans la théorie du discours

Daniel Delas (université de Cergy-Pontoise) => L’aporie du sujet dans la réflexion post-coloniale

Serge Martin (université Caen Basse-normandie) => Emile Benveniste, aujourd'hui : la relation dans et par le language

***

Henri Meschonnic => « Partant de Benveniste » en 1970… et en 2009 (entretien et poème)


dimanche 13 septembre 2009

ta nuit profonde


ta nuit profonde


les étoiles criblent

mes yeux et ne restent que les mains

tes mains caressent l’air et je

te suis sur leurs lignes de vie

m’enroulant dans tes noirceurs

m’enfonçant dans ta splendeur


dieu est une

représentation et ta

lumière n’y conduit pas

la force de ton sillage ne stupéfie pas

elle jette dans jeter

toutes mes statues dans tes

buissons nous nous emmêlons


profondeur du profond le noir

de ton nom illumine l’ombre

ma voix s’enfouit au plus

loin de ta proximité appelée quand

soudain l’éclair montre toutes nos nuits dans

ton envol

samedi 12 septembre 2009

ta lumière m'éclaire


ta lumière m’éclaire

dans la marée montante du poème

je te trouve au milieu du monde sombre

ta lumière m’éclaire pour te dire

je ne sais plus voir où je marche

sans ton ombre qui luit

hier tu prenais ma main et je t’écris

aujourd’hui avec celle que tu m’as donnée

un poème qui suit ses lignes

où se croisent nos nuits

ta main m’ouvre les yeux

et le monde se renverse un matin

j’entends les voix du soulèvement

tes cheveux emportent les nombres sourds

tu racontes notre histoire

une autre écoute

commence

elle monte haut dans le ciel de chaque jour

tu viens je te suis


la mer est haute aujourd’hui

nous partons dans le même sens

la prochaine fois nous irons

sur le sable le vent soulève l’horizon

il chavire nos voiles de l’autre côté

la falaise me retient dans tes yeux

je chavire sur tes bords et me noie

dans la marée montante du poème

je te trouve au milieu de tes ombres

ta lumière nous éclaire pour

venir

jusqu’au bord de nos vies