jeudi 13 février 2014

Henri Meschonnic : L'Obscur travaille en lecture à voix mêlées


L'ami James Underhill aime mêler les voix, faire entendre les voix des livres.
Alors, il m'a embarqué dans L'Obscur travaille de Henri Meschonnic (http://www.arfuyen.fr/html/fichelivre.asp?id_livre=456).
Que cette expérience nous fasse relire le livre, encore encore, dans nos voix intérieures…

samedi 8 février 2014

si la rage poétique







si la rage poétique touche mon chien
fou et sa teigne sans les puces
qui courent avec mon état d’émergence
tu vois où je vais dans ce tourbillon
tu vois bien mon devenir tu vois mal
et ça vient l’inaperçu fêlé
ça saute ça bondit sans nous guérir
bon on le fait le film fou
ça urge dans cette normalité qui fait exception

si la rage poétique fait penser ton
poète alors la furie déborde les sentiments
toutes les imaginations nous connaissent
et voient le colonialisme l’horreur ailleurs ici
des gestes de cœur où c’est le corps
qui parle tu bondis mais c’est
ce que peuvent les corps
d’amour ou d’ange au combat
avec ces deux positions intelligence sensible

si la rage poétique nous fait monter tous
les démontages tragiques les divisions
organisent les séparations et c’est fou comme la laideur
croit dans la beauté ou le patron
son ouvrier mais le poème ne joue pas à l’artiste
rapporter n’est pas créer avec ces désastres
des écrans sans plan séquence
ni dialectique avec toutes
ces impuissances célébrées

si la rage poétique refuse les appropriations
juridiques les reproductions et droits d’auteur
pour qu’on essaie comme forme chaque parole
ordinaire ils disent mais toucher du doigt
alors prendre au mot pour que du nouveau
en pleine actualité tu plonges des petits coups
dans nos affaires comme danser
des forces de vue avec des alternances
tous nos éclairs d’œil

si la rage poétique me fait sauter avec
toi dans nos essais jamais effacés même en gueulant
ça s’entend ces photographies de guerre la peur
avec légendes qui font visuellement
un poème sans arrêt de parole
bondir dans la critique puissante pour autre chose
dans nos rimes avec tout ce qui se voit les jaunes
ou les rouges les fascistes et puis surtout les beautés
journalistiques elles surgissent

si la rage poétique nous démonte ces je et tu
alors remontent ce qu’on ne savait pas
qu’on savait et les ouvriers avec toutes
les petites filles des coups de talon les petites
éperdues de voix sous les officielles les proses en action
tournent de ligne en ligne pour les couper
de vif et alors la voix douce enfin
du poème pas rose je deviens fou ton rythme
nos silences et risques à dos de bêtes




  

samedi 1 février 2014

Terre sentinelle : Fabienne Raphoz en plain-chant

Fabienne Raphoz, Terre sentinelle, Editions Héros-Limite, 2014.



Ce livre est un mélange heureux et puissant d’expériences vives. Il faut prendre cette notion au sens que John Dewey lui donnait : une subjectivation qui inclut tout ce qui dans la vie participe à l’écoute du vivant et les oiseaux chantent « l’évolution »… pas « La Poésie » ; même si s’entend ici tout du long le poème de connaissance partagée – on entendra Claudel (la quatrième séquence a pour titre « Tête d’or ») mais aussi Guillaume Lecointre, professeur au Muséum national d’histoire naturelle, en exergue à la première partie, « Ur », « lieu de naissance » d’une genèse poétique. La versification (l'écriture des lignes du poème) est d’abord par ce poème, à chaque page, à chaque mot, à chaque silence, un « vers » comme « La question, l’adresse, puis au-delà de l’adresse, / la question ». Ce « vers » est une écoute de tout ce qui augmente « le milieu ». 
Il y a dans ce livre de la genèse à refaire chaque jour : « Etre est d’origine davantage que survivre ». Aussi le poème tient sa documentation à hauteur de voix et donc d’abeilles parce que le merveilleux (« la merveille / ne sait / la merveille / qu’elle est ») des unes est aussi celui des autres : « un trait d’union » ou alors « mort / mot rouge ». Ce livre trouve le langage du poème : « Je parle Mozambique ». On recommence avec « l’oiseau », son « chant » le « précède »…  et la main suit : celle de Ianna Andréadis qui accompagne Fabienne Raphoz mais aussi « l’oiseau tremblant » ou « la rangée d’hirondelles », un corps-langage qui vole. 
Alors nous n’irons « plus au bois » ! Si la mère (« Yvette R., née Panissod, est enterrée à Haute-Bonne le 8 juillet 2010 ») peut s’écrire « deep mother » en prélude à tout le livre, c’est aussi dans et par une (si)« gnature » par le « fleuve » des lieux d el'enfance, l’Arve (affluent du Rhône avec sa Haute et sa Basse-Vallée), que la voix continue les vivants en passant tous les ponts qui relient. Cette tentative de surgissement (renaissance ? ou plutôt naissance continuée) trouve son lit, sa lecture et sa voix haute, dans la (mise en) page (typographiée) avec des accents nostalgiques de pipit spinelle et toujours « le  » de la fauvette… 
On touche l’hymne (Hölderlin) tout en rejoignant « le merle-de-mon-jardin » car ça (le poème) « divague / à / son        gré ». Et le poème fait ce que disait la « Mère » : « par beau temps, ne reste pas dedans ». Le formulaire passe par l’énumération même si on se mord la queue avec l’ouroboros (Calaferte ou le groupe français de brutal crushing death metal ?) pour sortir l’enfer du paradis ou l’inverse avec le « formidable bagage » d’Alfred Grandidier (1836-1921), explorateur de Madagascar, entre autres… 
Et tout le livre fait « un poème simple » avec sa « syntaxe de bête ». On entend alors le conte, la comptine, et surtout « l’endémie » et « l’eurycère ». Et le poème n’arrête pas de dire « offre » : il peut écrire « le poème c’est / le rêve même vrai » pour ouvrir « le grenier » et rejoindre « l’élégie / du je / commun ». 
C’est fort, très fort, parce que les morts, les amis et les bêtes (et tous les lecteurs) font avec le poème un ressouvenir en avant ! Ils sentinellent notre terre, nos errances tues et, ici en poème, entendues pour la faire commune.
I a n n a . A n d r é a d i s - Terres1985/1986


vendredi 31 janvier 2014

trois réponses à ton dire silencieux

Zeng Fanzhi, Untitled, 2012. Collection privée © Zeng Fanzhi studio


d’abord :

c’est le saisir qui ouvre
ou c’est fermer
quand au début on dit
on dit rien mais
tiens je te
main en main
ou c’est la bouche
et les yeux au loin
sidérant les yeux
comme si le ciel

c’est le saisir qui retient

alors ça coule ailleurs
comme des larmes ou
l’eau en fuite
un cœur  pleure
sans le dire seul


ensuite :

une confusion en foison
sans ta boucle
naissante et je t’appelle
sous les mots ou paronomases

rien que du destin
des tresses au bout des histoires
tu me racontes

au milieu du bleu
une buée de parenthèses
tu ouvres nos bégaiements

des heures disparues
tu pèses je range en lignes
ce paradis de poussière
à ne jamais te choisir
puisque je disparais dans tes
assonances

tu cites des points de départ
et tu tournes autour
des déliés ces liaisons

tes volutes d’écritures
mes débuts d’effacement
car c’est nous sommes
des débutants qui s’efface
ou l’usure alors
sauf si sans fin tu répètes
une ritournelle le pompon
du recommence refais-le
c’est ton tour et je tourne
autour d’un brise-glace
au tableau noir cette craie
crisse un commence dans la fente
de nos peaux rouges


enfin :

si c’est Chassiron le phare
de nos amers où ça coupe dans les histoires
de voix perdues
en vacillements de bouche en bouche
alors le jour lève le vent
de nos ailes ou les fées racontent quoi

tu sais me rejoindre
sans jamais ouvrir
les yeux nous voguons sur
une mer
nos mains sinuent en silence
et les blancheurs des clartés
dans l’écume de ton sel
j’échoue en coque rouillée

sur tes cartes
marines de nos pays bas
et autres contes qui montent
jusqu’à dire encore
aux naufrages de ton bras
pour compter les larmes
ces petits ronds qui chassent
un reflet de croyance

ta nudité au fond
de l’œil qui luit

tu fais ma nuit

mercredi 22 janvier 2014

Parler avec le poème : James Sacré ou la parole donnée

James Sacré, Parler avec le poème, Genève, La Baconnière, coll. "Langages", 2013.


James Sacré, c’est la théorie de la pratique et la pratique de la théorie malgré qu’il en ait des propositions trop affirmatives mais celle qui ici commence n’est-elle pas plus de l’ordre d’une éthique interrogative que d’une attribution définitive. C’est qu’il faut se mettre alors à lire tout James Sacré pour trouver et la théorie de la pratique et la pratique de la théorie : non qu’il faille lire des essais et des poèmes ou des entretiens et des livres pour trouver une théorie et une pratique mais tout simplement parce qu’il faut écouter la théorie dans la parole du poème ou de l’entretien et la pratique dans le poème ou l’entretien comme expériences continues de pensée de ce qu’une telle parole fait au moment même où son poème s’écrit, se lit, se dit… Aussi, il me semble que James Sacré défait toute prétention métapoétique, la sienne aussi bien que celle de ses lecteurs même patentés, qui viserait une quelconque maîtrise du poème – je pense que c’est de ce côté qu’on peut le dissocier de Ponge ou de l’effet « Ponge » –, autant qu’il se défie de toute spontanéité athéorique qui déconsidérerait le poème alors que ce dernier ouvre à une transsubjectivation réflexive au cœur de « l’humaine condition » (Montaigne) parce que s’apparaissant à elle-même, cette relation de sujet à sujet, dans et par le poème comme activité théorique et pratique d’un même geste, d’une relation justement dans et par le langage à contre-communication et à contre-essentialisation de la poésie, de l’autre, du moi, de l’homme, de la terre, de l’être – en cela il est certainement plus contemporain d’un Sponde que d’un…
Un tel geste n’est pas réductible à quelque(s) procédé(s) que ce soi(en)t car il est justement l’écoute d’une pluralité à l’œuvre dès que langage et relation : « parler avec le poème », c’est à chaque poème ouvrir la parole et la relation à tous leurs gestes emmêlés où l’enfance, l’ici et l’ailleurs, les corps, les animaux, un arbre, un toit, une parole à peine perceptible prise au vol, l’âge, un vêtement, une lecture qui revient, un ami si cher, la compagne, un renard, le poème s’échangent leurs obscurités et leurs lumières dans des mouvements de parole qui font signe de vie, rencontre, écriture, lecture où tout, c’est-à-dire chaque individu s’individuant, bouge : mouvement de la parole dans l’écriture, de cette parole à chaque fois geste en relation au deux sens du terme puisque s’y associe intimement une vie racontée et une relation nouée.
Les écrivains écrivent dans la solitude mais les rencontres sont au fond assez nombreuses où on leur demande de nous en dire plus comme si le poème devait s’accompagner d’explications, d’attestations, de biographèmes – comme proposait Barthes  - qui viendraient confirmer, infirmer le poème… Bref, les écrivains doivent faire leur com. ! Aucun n’y échappe avec nos réseaux sociaux et ce serait depuis toujours. Là encore, cette solitude qui trouve ses échos relationnels peut se continuer ou se perdre, c’est selon ! Aussi quand James Sacré regroupe les entretiens qu’il a réalisés sur une trentaine d’années (1979-2009), il ne les dispose pas les uns après les autres comme dans un plan de com., il les emmêle non pour perdre de vue ses interlocuteurs mais pour mieux les retrouver dans l’aujourd’hui d’une écriture qui n’en finit pas de se perdre dans la relation, ses histoires et ses liens, ses lieux et ses gestes. On aurait pu croire alors que cette recomposition des paroles aurait pu rattraper ce que l’auteur aurait raté lors de chacun des entretiens et ainsi ramasser une théorie ou unifier une pratique… Il n’en est rien ! En remixant ces paroles échangées, James Sacré fait monter un nouveau poème, un livre-poème comme un poème-relation de « l’ancrage » au « fourniment pour écrire », deux parties autour d’une courte anthologie de quelques poèmes. Ce poème ne cesse de reprendre son geste dans une pensée du poème qui ne peut s’arrêter autrement qu’à continuer le geste lancé. Aussi, je ne peux m’empêcher de constater combien ce gros livre ne se répète à aucun moment dans ses traversées des pays, des livres, des expériences et des rencontres par le poème : c’est cette dernière orientation qui emporte tout dans une aventure qui ne peut en finir autrement qu’à recommencer par voix et vies avec cette « pierre verte » qu’évoque James Sacré in fine « avec Jean-Christophe Belleveaux », qui passerait de mains en mains, de bouches en bouches, de pages en pages, de poèmes en poèmes comme une parole donnée.