Bernard Vargaftig nous a laissé sa vie et son oeuvre hier, vendredi 27 janvier 2012. Un rassemblement est prévu au cimetière d'Avignon à 11 heures lundi 30 janvier. Je ne pourrai m'y rendre mais, grand poète né en 1934, Bernard Vargaftig était chaque jour dans mes lectures, mes rêves, mes écrits, mes essais. Nous avons passé des jours ensemble, à Nancy, à Oléron, à Cergy, qui resteront comme ces moments forts d'une vie sans qu'aucune nostalgie n'en enlève l'éclat: il lisait toujours ses poèmes après un repas, il parlait toujours des poèmes qui le bouleversaient, il écoutait les recherches des plus jeunes. Son oeuvre est immense: elle repose sur chaque vers, chaque mot et même sur ce qui est entre chaque mot. Aucun formalisme mais une éthique de la parole et de l'écriture, du poème comme vie tout contre le monde, les tragédies, l'amour.
Toutes mes pensées vont vers Bruna, son épouse, et vers Cécile, leur fille.
C'est la même énigme
Le désastre qu'aucune image n'emporte
La hâte avec l'éraflement pensif
L'accomplissement délié
Ce premier quatrain de Dans les soulèvements (1996) pour tout son poème.
Chez moi partout, Pierre-Jean Oswald, 1967.
La Véraison, Gallimard, 1967.
Abrupte, (avec des gravures de Gudrun von Maltzan), hors-commerce, 1969.
Jables, Messidor, 1975.
Description d’une élégie, Seghers, 1975.
Éclat & Meute, action poétique, 1977.
La preuve le meurttre, La Répétition, 1977.
Orbe, Flammarion, 1980.
Et l’un l’autre Bruna Zanchi, Pierre Belfond, 1981.
L’air et avec, gravure de Guy Lozac’h, Lettres de Casse, 1981.
Cette matière, couverture de Colette Deblé, André Dimanche, 1986.
Le lieu exact ou La peinture de Colette Deblé, dessins de Colette Deblé, Passage, 1986.
Lumière qui siffle, Seghers, 1986.
Suite Fenosa, avec Bernard Noël, André Dimanche, 1987.
Orée vers l’œuvre de Jacques Clerc, Les Cahiers du Confluent, 1987.
Nancy, dessins de Colette Deblé, A Encrages &C°, 1988.
Portrait imaginaire de Jean Tortel, dessins de Colette Deblé, L’apprentypographe, 1988.
Un gouffre ou l’image dans ce que peint Michel Steiner, lithographie de M. Steiner, La Sétérée, 1989.
Voici ou Un souffle à travers Journal du regard de Bernard Noël, dessins de Olivier Debré, AEncrages &C°, 1990.
Ou vitesse, André Dimanche, 1991.
Une trouée vers l’été, gravures de Anne Slacik, Collodion, 1991.
Un récit, Seghers, 1991.
Une image avec l’image in Trois états du Toi, avec Mathieu Bénézet et Bernard Noël, lithographies de Olivier Debré, La Sétérée/Jacques Clerc, 1992.
Ce fragment de souffle, burin de Louis-René Berge et musique de Jean-Yves Bosseur, André Biren, 1993.
L’Inclination, Atelier des Grames, 1994.
Distance nue, André Dimanche, 1994.Le monde le monde, André Dimanche, 1994.
Imminence dans l’œuvre de Jacques Clerc, La Sétérée, 1995.Toul, éditions Mydriase, 1996 .
Cinq poèmes pour accompagner Agathe Larpent & 3 gravures, Collodion, 1996.
Dans les soulèvements, André Dimanche, 1996.
De face, lithographies de Michel Steiner, Collodion, 1996.
Pour Adonis, collages de Jacques Clauzel, À tavers, 1997.
L’ombre si brève de l’azur, gravures de Germain Roesz, Lieux dits, 1997.
Un même silence, André Dimanche, 2000.
Craquement d’ombre, André Dimanche, 2000.Telle soudaineté, lithographies de Gérard Titus Carmel, La Sétérée, 2001.
Comme respirer, Obsidiane, 2003.
Aucune clarté n’efface, sérigraphies de Gérard Eppelé, Collodion, 2004.
Trembler comme le souffle tremble, Obsidiane, 2005.
Quelques liens pour continuer avec Bernard Vargaftig:
tous mes écrits avec Vargaftig:
http://martin-ritman-biblio.blogspot.com/2010/02/bibliographie-raisonnee-des-travaux.html
un article de dictionnaire :
http://martin-ritman-biblio.blogspot.com/2010/01/bernard-vargaftig.html
un livre écrit sur son oeuvre:
http://martin-ritman-biblio.blogspot.com/2010/01/la-poesie-dans-les-soulevement-avec.html
samedi 28 janvier 2012
jeudi 26 janvier 2012
Notes de lecture avec L'Obscur travaille de Henri Meschonnic
Je viens de lire L'Obscur travaille de Henri Meschonnic (Arfuyen, 2011) et j'ai écrit des notes en marge qui figurent ici sous le livre, sa couverture - il m'aurait fallu reproduire les pages avec ces notes marginales. Elles s'arrêtent à ce jour mais reprendre le livre en donnerait bien d'autres, un autre jour. Je mets "notes" au pluriel car je ne peux pas, pour l'instant, écrire une note de lecture.
Il est à remarquer que contrairement à ce qu'on peut supposer, ce livre posthume a bel et bien été entièrement écrit par Henri Meschonnic si l'on excepte deux choses : l'ajout des dates et parfois lieux d'écriture conformément à tous les livres de Meschonnic qui à l'état de manuscrit voire de tapuscrit sont régulièrement datés voire localisés feuille à feuille ou du moins morceau par morceau. Toutefois, on remarquera que dans tous les ouvrages publiés antérieurement aucune date ni aucun lieu n'est mentionné. Régine Blaig, qui a assuré la préparation à l'édition, a certainement voulu montrer le caractère spécifique de ce livre posthume. Je regrette toutefois ce parti pris qui peut sembler montrer une écriture au fil des jours quand tout livre de Meschonnic - et celui-ci comme les autres - est un livre, c'est-à-dire une organisation, un mouvement de la parole, un rythme qui peut comprendre une allure diariste mais jamais ne peut s'y réduire et quoiqu'il en soit ne l'avait jamais fait croire auparavant - ce qui veut simplement dire qu'il est évident que Meschonnic écrivant son livre n'a pas forcément repris tous les textes écrits au fil des jours, qu'il a écrit un livre comme poème à la fois poursuivant le poème des livres antérieurs et creusant le poème de son écriture et c'est magistralement le cas ici si l'on fait abstraction de ces mentions ajoutées par l'éditrice. Il s'agit de ne jamais confondre le biographique et la vie ou le vivant du langage, ce que Meschonnic appelait merveilleusement dans une tenue du continu: La Rime et la vie - confusion du biographique et de l'écriture que aussi bien la génétique textuelle ou toute autre maîtrise sur l'écriture tente parfois de faire accroire.
c’est clair c’est l’inconnu
avec la connaissance biblique tes clartés
vers l’immensité à saisir les autres et l’eau de la mer
dans un arbre perché se reconnaître
avec autant de nœuds s’embroussailler
un poème une relation les yeux fermés les yeux ouverts
devant c’est dedans
veiller dormir alors
l’obscur travaille
trois fois c’est sans cesse tout le monde entre
je pleus je nuage je soleille
la lumière de chaque ligne éblouit
à se perdre en cri entre deux murs l’enfant revient et l’arbre revient
ça survient et c’est tout toi le ciel l’enfant l’arbre en travers en mouvement
en moi l’eau dans l’eau
le poème le bougé la relation de partout les métamorphoses les reflets
nous nous reconnaissons
c’est la suite visage nuage
je voyage ensemble je répète tu répètes je ne sais plus rien dire un tour et un tour
autour la ronde autour
ni dedans ni dehors
le poème attend son commencement au bord de ta voix je vois des vies
j’attends j’entends tu viens je te suis
mes arrivées font tes départs
et vivre va vite et tu cours devant
avec toutes mes attentes mes feux
ma voix dans ta vie dans ma voix
la relation le système solaire le jour la nuit sa chaleur
on est doublement uni qui écrit ce cri
ma vie entière dans ta main dans ma voix dans mes yeux dans ta bouche
le bleu du ciel le chaud du soleil le haut de l’arbre le vol des oiseaux
le poème la ronde le poème
de ta vie je réponds toujours de ta voix
ta vive voix ma vivante tu me poème
(ce morceau d'un ensemble : Dédicaces poèmes vers Henri Meschonnic)
mercredi 4 janvier 2012
Sauf d'Antoine Emaz
Antoine Emaz, Sauf (avec des encres de Djamel Meskache), Saint-Benoît-du-Sault, Tarabuste, « Reprises », 2010, 340 pages, 13 €.
A. Emaz avec de jeunes élèves à Caen en 2010. Photographie de S. Martin.
Les éditions Tarabuste font bien de nous proposer ces textes d'Antoine Emaz dans la collection "Reprises" : enfin on pourra lire dans un très beau volume (les encres couleurs de Djamel Meskache accompagnent) tout ce qui complète l'anthologie Caisse claire établie par F.-M. Deyrolle au Seuil en 2007 dans une collection arrêtée depuis lors, et donc retrouver des livres qui étaient épuisés, les lire à la file, suivre un chantier d'écriture sur plusieurs années, une oeuvre se faisant. Il faudrait observer comment Emaz "relit" (et donc récrit) son écriture en nous proposant cet ensemble : sélection des textes avec l'introduction de textes inédits publiés en édition d'art, modifications mineures de certains, montage de l'ensemble. Je me contente de considérer le titre qui peut bien évidemment se lire d'abord avec la valeur privative de la préposition (sauf erreur de ma part, vous pouvez lire cet ensemble) qui indiquerait la qualité et le sérieux de l'écrivain, son travail de bon artisan (écolier?), y compris avec sa valeur littéraire - ce serait le moins - qui rappellerait l'éthique du poème pour Emaz (sauf votre respect, cher lecteur, lisez cet ensemble qui ne saurait vous blesser). Mais ce sont certainement bien plus les valeurs que portent l'adjectif "sauf" qui viennent orienter fortement cet ensemble. A la fois "entier, intact", ce livre témoigne certainement d'une "bonne santé" (passée?) quant à la vigueur poétique - Emaz signalerait qu'elle n'est plus, temporairement du moins ; mais je ne crois pas du tout à cette interprétation que l'auteur lui-même défend depuis quelque temps : le poème travaille tous ses écrits (notes et autres interventions) et travaille certainement à ce genre de reprise. Plus qu'à une quelconque téléologie religieuse qui viserait l'éternité, Sauf pointe une expérience qui a échappé à un grave péril mais qui, le livre en serait la preuve, y a échappé. Aussi ce livre vient-il une fois de plus magistralement confirmer qu'avec Antoine Emaz c'est "la rime et la vie" (je ne peux que reprendre le beau titre d'Henri Meschonnic) qui nous rendent tout entier, vraiment sujet, sujet non au sens d'un sauvetage du moi ou d'un "Autre" (identité et altérité se faisant face, lyrisme et épopée s'ignorant), mais bel et bien de l'inconnu d'une intégrité qui est peut-être l'humaine condition atteinte hors de tout savoir mais dans et par la force du poème, du plus petit poème comme du plus grand et ici la distinction n'est plus de mise - il faut lire l'ouverture "poèmes en miettes".
Je me contente d'un texte que je découvre dans ce livre, au titre décisif : "Un de ces jours" (p. 245-249), texte accompagné originellement par le travail de Scanreigh en 1999.
voir les choses comme
elles sont
autant que possible
ce soir non
ce soir pas
plus loin ce soir
on ne va pas
ce soir
tout de même
L'activité est première et elle est entièrement au régime d'un empirisme du vivant, du plus vivant, et donc exige autant de refus de tout ce que les réalismes logiques voudraient nous faire accroire : la voix travaille alors son "autant que possible" dans sa ponctuation (d'aller à la ligne, entre autres, mais il faudrait lire aussi toute la prosodie) où le rythme fait la pensée, la pensée bégayante c'est-à-dire forant au plus juste : si "on ne va pas", le poème lui va avec une voix qui va, nous emporte dans son "allure de tracteur" (clausule).
Quête d'air sans illusion sur un quelconque savoir au bout, mais avec la ténacité de qui sait : "on n'en finira pas".
Merci à Antoine Emaz : son poème cherche entre "tout à fait taire" et "remuer sous la nuit / jamais tout à fait tue / la meute". C'est dans cette tension que l'"allure de tracteur" nous fait signe de vie : "un de ces jours". Le dernier mot du livre : "vif" !
dimanche 1 janvier 2012
Yann Miralles, Jondura Jondura, éditions Jacques Brémond, 2011.
Ce livre continue trois fois du revenir plus que du souvenir et trois fois le poème survient, invente du survenir. Le poème ou la voix cherche et trouve – il faudrait écrire se trouve en cherchant, sans s’arrêter de s’écrire – d’abord « une phrase aussi creuse sonore évasée qu’une cloche », puis « la profondeur la surface n’ont plus cours » dès que « tout tremble la mémoire », et enfin « s’ouvre / l’enveloppe temporelle du poème ». Ces trois motifs, auxquels s’en adjoignent quelques autres tout aussi importants qui, de la danse d’Andrés Marín à la « plage de silence » d’un journal en passant par « le film en super-8 » muet mais « qui à sa manière / parle – nous fait / parlant », construisent les deux temps trois mouvements d’un chant gitan aussi proche qu’il est lointain dans une écriture creusant sa voix pour résonner multiplement d’autres voix jusque dans notre écoute. Soit Yann Mirales, dans la lignée d’un James Sacré, réinvente empiriquement la notion de recueil un peu comme Montaigne avec ses essais trouve sa voix, soit l’auteur de ce triptyque la laisse monter dans le continu d’un journal de notations après un spectacle de danse, une exposition, un voyage : mais plus que d’une alternative, il s’agirait d’un même moteur à deux temps ou deux modes interagissent, l’essai de répondre aux appels d’altérité et l’écriture d’un diariste du présent alors même qu’il dit perdre « toutes les notions ».
Cette écriture invente les jours comme autant de présents où « il faudrait / savoir tout inséparer » et d’abord temps et relation, sans toutefois viser la confusion d’un « art / de l’invisibilité » (Apollinaire évoqué avec une forte pertinence) qui ne verrait pas « l’infime détail » ni le « hors champ ». Dans ces notes « sur un spectacle » chorégraphique et sur « une exposition consacrée à Nimeno II », plus précisément un film amateur où s’aperçoit « le regard noir enfant du torero », puis notes de voyage « dans l’après-voyage », les temporalités se font entièrement relationnelles, transsubjectives jusqu’à nous, lecteurs. Et cette voix aiguise notre écoute aussi bien des renversements « profondeur surface », « roule ou reste », « de l’oreille à la cloche », etc., que de tel « déplacement d’un saut de puce » ou « son corps dansant paradoxal » dans des « gestes qu’il fait / bien que sobres et positions / envisagées très peu ». Le poème répond « à partir de là » et offre une « enveloppe » comme ressouvenir en avant – au sens de Kierkegaard. Ce serait le pourquoi ou plutôt le comment de la reprise dans le titre : Jondura Jondura. Ces reprises de danse en bouche trouvent le poème jusqu’à son devenir-silence le plus résonnant qui soit. Si Georges Didi-Huberman ouvre avec la notion d’accentuation, je peux affirmer que Yann Miralles avec ce poème des mémoires est au plus vif d’un langage-relation qui met « les pieds dans le plat » de la poésie au point de rougir comme son carnet sans aucune honte car son lecteur ira toujours chercher ce « mouchoir de la nuit » plein « des paroles en poche et presque tues / les crier / sur tous les toits » : Jondura Jondura.
samedi 24 décembre 2011
avec des yeux énormes de bête
Ce texte en chantier avec Aaron Clarke...
Quoique ce prince méritât toute
son attention, elle ne put
s’empêcher de lui
demander où était la Bête.
(1. la coupure animale)
bonheur oh la vie naissante
libre elle va
commencer le mouvement
voler nager beugler hurler
elle va sauter
te sauter au cou d’un pas
éternel
d’un passage de morsure
pas pas pas passionnément
te sauter je vais
d’un pas libre
avoir une carapace des ailes porter une trompe
remuer la queue blottir être la matière
dieu devant va s’écouler
le sillage a toujours sa fin
derrière
dieu devant va nous sautons
libre elle va l’atalante
ta lente morsure
s’écoule toujours
derrière
la distinction obsolète
(2. les bordures immatures)
dans ses pattes ou ses meutes la force de
la force de force de courir
et je me tourne
tu fais l’émeute
face toute rouge
fermés quand tu hurles
mes yeux
voient tu danses
du bout les doigts du bout
observent bander
tes dorsaux savent
en pleine nuit ouvrir
tes clartés
il y a à sauter une flamme brûle
les odeurs de mort explosent
il y a une flamme brûle
l’inconscience du pas supplémentaire
tu oses voir mes yeux
enflammés
les odeurs s’épuisent
et tu traverses
tu verses tout le corps
dans sauter
nos existences mineures
(3. les seuils imperceptibles)
l’aigrette perchée toujours
l’aigrette a l’éveil planté
sur son envers
son vers le silence
ses tendances et ses devenirs
il y a la ligne courbe jusqu’à
elle a des lèvres
le silence des lèvres sans cesse
embrassées nous guettons
une phrase
une phrase s’allonge et tire
les lèvres du ressac
elle tire quelle lumière
reverdit sous
ses pas
je vois ses pas bondir
en répartitions rigides
vers la force attirante
l’invisible et les ailes
écument deux pointes
blanches les voiles
l’écume
tes larves immatures
(4. la dénaturalisation des espèces)
tu tiques vers le multiple
et jubile l’âme de ton cœur
en nuit rouge
sur pattes ou cartes tu
retombes
à la mort à la vie
de nos voix
muter et tu mues
m’hurles des bondir
de bondir comme
tous mes diables
qui montent qui montent
je ris de dire c’est
bête
à notre image dieu
fait la bête
bondissante
vers toutes
mes bondieuseries
s’évanouissent
(5. les fonctions dépolarisées)
elle va d’un pas
lorsqu’elle bondit où
les fantômes
s’écoulent d’un pas éternel
sa belle individuelle
unité ne parle pas
elle médite et tire la langue
jusque dans ses pattes
c’est le lion qui réside
sa toute puissance
en meute inassouvissable
et toutes les différentielles
anonymes tu es
bannie je t’aime
socialement collective
et à l’œuvre
ta bête rugit
toute rouge je te
cinématographe
tu rentres dans l’image pour
bondir associés nous
sortons avec tous nos
rapports
(6. les tiques collectives)
factice subversion du masque
je résonne et ta voix
me gronde une matérialité
circulaire comme tu danses
nos germinales subjectivations
inconnues
la petite bête essaime
des ruches et chute
dans les rues et les bois
ma chanson
tes rondes et bulles
toutes les compositions
cliniques
en orgasmes aléatoires
pour bondir
sans se contenter des tentations
vers l’animalité
tout mon corps t’aime
jusqu’à l’os de ton âme
nous nous éloignons
des anthropocentrismes
et tourne tourne
l’éthique
de la bête à bon dieu
ses points sans fin
lundi 14 novembre 2011
Où le visible pense l’invisible
Où le visible pense l’invisible, aquarelles et encres de Marianne K. Leroux avec la voix des poètes : Thimothée Laine, Patrice Llaona, François Migot et Philippe Païni, L’atelier du grand tétras, 2011.
Vingt-neuf très belles reproductions en quadrichromie de vingt-neuf aquarelles de Marianne K. Leroux auxquelles s’adjoignent quatre poètes ouvrent et ferment ce livre postfacé en quatrième de couverture par l’éditeur, Daniel Leroux, auquel son épouse dédie ce livre et qui aimerait qu’un tel livre offre à son lecteur « l’éveil des Formes promises de l’Inconnu ». MKL a accompagné Daniel depuis ses débuts en édition : un tel accompagnement en édition et en revue – je pense à La Racontote – n’est pas anodin, c’est un élargissement non seulement pour ce qu’on voit avec et dans les livres mais aussi pour ce qu’on vit avec l’art – et le langage. Que ce livre d’art se concentre sur ces vingt-neuf aquarelles, en laissant pour plus tard (?) d’autres aspects du travail de MKL, qui offrent d’échappée bleue en bleu furtif une nuit abondante de passages, et nous voilà au seuil d’un balbutiement retrouvé. Peut-être que les aquarelles de MKL tiennent leur force d’une telle ouverture vers le langage,le poème du langage que ses titres suggèrent à leur façon discrète, balbutiante. Elles nous ouvrent le regard à cet état naissant de la parole et donc de la vie. L’art n’y est alors qu’au point de désapprendre ce qui fut apprendre qu’il s’agisse de couleur ou de forme, de sujet ou de rythme, de matière ou de composition. Les aquarelles de MKL semblent en effet continuer des métaphores de la lumière qui éclairent encore et encore les effluves d’une « heure très rare », comme dit Thimothée Laine : une lumière qui vient du fond, précise Patrice Lloana, « vers l’espoir d’une source », ajoute François Migeot ; et comme suggère Philippe Païni, « l’indéniable » et « l’inexorable » de l’art de MKL « nous improvisent ».
En fin de compte, ce premier livre d’art des éditions est un geste qui nous prend par l’infini de ce qui bouge encore dans et par l’art de MKL et qu’on ne saurait nommer autrement qu’à cesser d’en tourner les pages de fugue en dédale, de légende en épreuve de l’absence. On espère bien que pour notre plaisir et dès que les 275 exemplaires seront épuisés un autre livre d’art montrera le continu de ce geste.
Fargue-Groethuysen
Le texte qui suit est à paraître dans la revue Ludions n° 13 de la société des lecteurs de Léon-Paul Fargue
L-P Fargue par Man Ray (ci-dessus) et Gide avec Groethuysen (ci-dessous)Bernard Groethuysen (1880-1946) un peu plus jeune que Fargue meurt juste avant lui. Si la contemporanéité les a réuni, rien dans leurs parcours respectifs n’aurait dû permettre de les voir si souvent ensemble. L’élève de Dilthey et Simmel, professeur de sociologie à l’Université de Berlin, s’installe toutefois en France en 1932 s’y faisant naturalisé cinq ans plus tard suite aux événements tragiques de la politique allemande. Mais Groethuysen s’est fait depuis longtemps le passeur entre les deux cultures et c’est dès 1921, juste après la grande guerre, qu’il commence sa collaboration avec La Nouvelle Revue française et ce jusqu’en 1940, pour 49 contributions essentiellement consacrées aux cultures étrangères de langue allemande. Mais l’arpenteur des archives nationales qui y a longtemps cherché les Origines de l’esprit bourgeois en France, son maître essai publié dans la « Bibliothèque des idées » en 1927, n’aurait pas dû pour autant se retrouver aux côtés de Fargue si l’un et l’autre n’avaient été les amis proches de Jean Paulhan qui les a considérés comme des revuistes de premier ordre dans ces années surréalistes. C’est d’abord autour de Commerce (1924-1932) dont le trio directeur officiel, Fargue, Larbaud et Valéry, était doublé par un comité officieux autour de Paulhan avec Saint John-Perse et Groethuysen. Si Fargue occupait la position intermédiaire entre ses deux comparses, Groethuysen permettait à Paulhan l’ouverture décisive sur le monde des idées et la littérature de langue allemande. Disons que l’un et l’autre engageaient le commerce littéraire dans un espace à la fois plus vaste et plus protégé des soubresauts de l’époque. La revue de Marguerite Caetani (1880-1963) a scellé les liens autant sinon plus que la NRf puis la revue Mesures d’Henry Church (1880-1947) à partir de 1935 qui voit Fargue et Groethuysen au sommaire du numéro 1, le premier pour ses Réveils et le second pour un compte rendu.
« De tous les hommes que j’ai rencontrés, c’était celui qui imposait le plus certainement l’idée du génie intellectuel. Mais il n’attachait pas d’importance à ce qu’il écrivait. C’est le seul cas que j’ai connu de génie oral. […] Je l’ai rencontré un jour avec Heidegger et quelques farfelus : il dominait de haut ! Socrate avec Platon… C’est peut-être l’homme que j’ai le plus admiré. Autour de lui, on était comme des hannetons, on vrombissait… » Ainsi évoqué par André Malraux en 1972 (Jean Lacouture, André Malraux. Une vie dans le siècle, Seuil, 1973, p. 163), l’ami « Groeth » dont la compagne Alix Guillain s’occupait de publier jusqu’à Moscou les écrits philosophiques de Marx, rejoint-il la ménagerie de Paulhan… Plus certainement peut-il partager une « vie de sauterelle soudanaise » et donc s’entendre avec le « Cascaphore, ce phanodorme des nuits vertes », cher à Fargue. Cette oralité du penseur soulignée par Malraux n’est-elle pas aussi celle du poète Fargue qui ne cesse de « disparaître » – de refuser les assignations.
Le texte de Groethuysen, par son dialogisme subtil, vient dire la complicité des deux hommes exactement au point de rencontre des deux écritures pour défaire le traditionnel rapport des mots et des idées, de l’expression et de la pensée. Les métamorphoses de la confusion proposées par Groethuysen soulignent le travail critique de Fargue, sa « géographie secrète » qui fuit les schémas de l’époque et ses « salles de police tainiennes », pour leur préférer l’invention du « vacarme » poétique, son silence de « haute solitude ». C’est peut-être bien plus par ce point éthique que Groethuysen et Fargue ouvrent leur amitié dans une pensée relationnelle qui continue jusqu’à nous, plus que par les rapports de la « Pouasie » et de la « Filousophie » se partageant « la Cité ». Eux marchent bras dessus bras dessous en « vagabond[s], toujours riche[s] d’une âme de vingt ans » et savent pertinemment que « L’hippocampe suspend comme une anse d’aiguière / Une grimace en fleur à l’oreille de l’eau. » Les « géographies secrètes, par les matières singulières » font la relation jusque dans le poème comme le fiacre « fut à l’hippocampe ce que l’homme fut au singe ».
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