mercredi 2 novembre 2011

Cacophonie vs. polyphonie ou la musicalité de tout dans l’œuvre poétique de Caroline Sagot Duvauroux


Le texte qui suit a été écrit pour une revue universitaire dont la thématique reprend la formule mallarméenne du "défaut des langues". On peut lire un entretien avec l'auteur publié dans la revue Le Français aujourd'hui à cette adresse: http://martin-ritman-biblio.blogspot.fr/2012/08/caroline-sagot-duvauroux-ou-la.html



[…] les choses existent, nous n’avons pas à les créer ; nous n’avons qu’à en saisir les rapports ; […]
Stéphane Mallarmé, Réponse à Jules Huret, Œuvres complètes, Paris, Gallimard, La Pléiade, 1945, p. 871.

et toujours au bord d’un addad

Caroline Sagot Duvauroux, Aa journal d’un poème, Paris, Corti, 2007, p. 216.

L’œuvre de Caroline Sagot Duvauroux[1], née en 1952, se déploie publiquement au cours de la première décennie 2000 en six livres publiés aux éditions José Corti
 : Hourvari dans la lette en 2002 ; Atatao en 2003 ; Vol-ce-l’est en 2004 ; Köszönöm en 2005 ; Aa Journal d’un poème en 2007 ; Le vent chaule suivi de L’herbe écrit en 2009[2]. Il faudrait y ajouter le travail important accompli depuis au moins 1995 avec la peinture et les livres d’artistes en particulier au sein de la maison d’édition installée à Crest dans la Drôme et animée par CSD et Michel Anseaume, Les ennemis de Paterne Berrichon[3]. Toutefois ces six livres, lesquels reprennent un certain nombre des publications antérieures, constituent un ensemble qui peut se lire comme un livre continué, une expérience en cours dans son continu même : la force d’une voix qui refait la poésie et au-delà la littérature, le monde dans cette première décennie 2000.
Plus précisément, c’est l’hypothèse que j’explorerai ici, avec une œuvre comme celle de CSD le poème remet en mouvement le dualisme de la querelle cratylienne puisque la motivation n’est pas de la langue, mais du discours au sens d’une subjectivation dans et par le langage[4]. De ce point de vue, le poème obligerait à tenir ensemble arbitraire et motivation et non à les opposer pour soi-disant sauver le poème quand ce dernier n’a pas besoin qu’on torde Platon et Saussure pour confondre arbitraire et convention, motivation et réalisme, le tout sur fond de signisme[5]. Avec le poème, comme plus grande attention au langage, à tout le langage et au tout du langage, « la nature n’est plus ce qui vient au langage, mais ce que le langage en fait. La nature y est la prise que le discours a sur elle[6] », comme l’écrit Henri Meschonnic qui ajoute par ailleurs que « le poète est un homme qui mène une parole jusqu’à la fable, le mot jusqu’au principe du monde[7] ». Ce que fait exemplairement CSD depuis au moins 1995 en peinture ou littérature : « J’aime le mot œuvre, il contient beaucoup plus l’infini de l’activité que l’acte achevé[8] ». Ce qui me permet d’observer ici ses tentatives non d’épuisement mais de relance de la parole dans sa pluralité même où s’aperçoit qu’« au défaut des langues », le poème ouvre à l’altérité et donc à la relation comme critique de la littérature, de la poésie, de la langue et du monde tels que construits dans les opérations culturelles, sociales et politiques.
Le paradoxe qu’explore spécifiquement CSD montrerait que la cacophonie fait plus leur devenir qu’une polyphonie maîtrisée maîtrisable. Cette dernière resterait dans l’instrumentalisme et donc la reproduction d’un accord quand la relation chaque fois spécifiquement déplace infiniment le rapport entre l’histoire, l’individu et la société : l’invention d’un (dés)accord comme relation désaccordée de ses termes que la culture voudrait déjà toujours là dans un « il y a » établissant voire confortant une rémunération des langues quand le poème augmente le au défaut des langues, la « défaillance » (H, 53), sa signifiance dans et par le rapt du y, « l’inconnue[9] » : « Les pieds de mon poème sont sales c’est obligé : marcher » (K, 142). Et alors : « il n’y a que genèse mais l’exode est premier » (K, 117).
Ce défi que fait le poème dans et par l’œuvre de CSD est d’abord la reprise à nouveaux frais du défi de Mallarmé au mallarméisme même, il ouvre à un charivari dans les Lettres pour augmenter l’entre de l’appel que chaque poème fait entendre et donc la voix emportée dans un vacillement de la relation.

Cratyle (n’)est (pas) Cratyle ou Mallarmé (n’)est (pas) Mallarmé
Les emprunts à Mallarmé font souvent massue – ce dernier terme de Ponge qui savait ce que Mallarmé voulait dire (pour lui) : « une massue cloutée d’expressions-fixes, pour servir au coup-par-supériorité » (Œuvres I, Gallimard, p. 182). Ils le font d’autant que leur frappe fait vite formule dès que la lecture isole – c’est le propre de la formule qui court les rues et les articles. Souvent il suffirait de (se) situer : non seulement ranger la massue dans l’abri guerrier ou ladite formule dans son contexte mais également reconsidérer la formule dans sa diction – son discours au sens de Benveniste. Il s’agissait quand le vers s’est vu rémunérer « le défaut des langues » d’une défaillance « à exprimer les objets par des touches y répondant en coloris ou en allure, lesquelles existent dans l’instrument de la voix, parmi les langages et quelquefois chez un ». Et ces « touches » ne peuvent en langue (ou « idiomes ») se trouver que sous des « termes » quand en discours – mais je reconnais qu’il faut passer de l’emploi rhétorique que continue Mallarmé à l’emploi anthropologique qu’il suggère néanmoins – c’est le vers qui s’engage comme « complément supérieur » jusqu’à ce que ce dernier « rémunère le défaut des langues[10] ». On a souvent réduit ces propos à la formule séparatrice qui couperait de manière rédhibitoire la langue poétique ou « essentielle » des autres et surtout de l’ordinaire quand Mallarmé poursuit et n’arrête pas : il lie entre autres ce « complément supérieur » à la subjectivitation d’une « prosodie » personnelle associée à « l’acte poétique » qui fait rimer ses « motifs » jusqu’à cette « intégrité » ou spécificité, c’est-à-dire valeur : « le poëme, énonciateur » et son « vers qui de plusieurs vocables refait un mot total, neuf, étranger à la langue et comme incantatoire, achève cet isolement de la parole : niant, d’un trait souverain, le hasard demeuré aux termes malgré l’artifice de leur retrempe alternée en le sens et la sonorité, et vous cause cette surprise de n’avoir ouï jamais tel fragment ordinaire d’élocution, en même temps que la réminiscence de l’objet nommé baigne dans une neuve atmosphère[11] ». De la langue au discours, le changement de point de vue s’opère dans et par l’activité anthropologique et artistique du poème que CSD concentrerait dans une formule parmi bien d’autres qui ne cessent de faire reprises ou mise à jour dans des historicités qui exigent l’historicité des lectures : « L’incantation défie le nom des choses. Le nom clos des choses closes » (H, 36). La voix ne dissocie pas l’altérité de l’identité et donc évite l’aporie du même et du différent pour lui préférer le mouvement, la relation :
Ah ! fuir encore plus fort et plus habilement mais ni l’autre ni moi. Je suis, je fuis, l’autre est partout. Non. Fuir ce qui d’ordinaire dans mouvoir se choisit. (H, 97)
On ne choisit pas ses débuts. Ils vous choisissent parce que « le livre ne se fait qu’en se faisant dans l’immédiate portée de voix » (Aa, 228).

L’orée de l’œuvre ou un charivari dans les Lettres
Une œuvre commence publiquement avec un livre dont le titre, Hourvari dans la lette, résonne dans l’étonnement et, à la relecture, dans l’intempestivité car il faut prendre au(x) mot(s) le défi d’un tel titre : si l’expression est comme expliquée en quatrième[12], elle n’en demeure pas moins énigmatique et suggestive puisque s’entend bien quelque chose comme un charivari dans les Lettres et donc une écriture carnavalesque « à folle allure »[13]. Je me contente ici de la fable de l’orée dès l’ouverture de ce premier livre d’une série en cours chez José Corti. C’est l’aube d’une danse ; c’est l’orée d’un rythme dansé :
la jeune fille danse
et c’est lever de jour
avec tout et parties
et c’est constellation
car elle se lève avec
tous les mots sidérés
qui s’accrochaient aux langues
par ourdir et tisser
le silence qu’elle rompt
troisième fée incandescente
qui rompt l’incandescence
l’estrope du mot dû
et les articulations

vient défaillir alors
où ne sait plus qu’attente
la jeune fille creuse
de celui qui viendra
l’appellera lui dira quoi

elle dit quoi j’avais trouvé quoi déjà que j’ai perdu depuis

elle lève les jambes
[…] (H, 9)
L’œuvre s’inaugurerait ainsi : si « la jeune fille danse » alors la copule d’un racontage (« c’est ») s’ensuit (l’engrenage du « et » biblique porte le phrasé à hauteur d’une épopée de voix) et l’ancrage déictique de ce présentatif vient comme situer la voix engagée au cœur d’une relation qui emporte à la fois dans un monde partageable et une parole échangeable – c’est la même chose certainement [14]. Il faut suivre un tel mouvement au plus près d’autant qu’il emporte l’œuvre entier : une prosodie y fait un phrasé qui y fait un rythme qui y fait un poème qui y fait un sujet-relation dans et par l’arrachement « aux langues ». La danse de cet arrachement est un « se lever » général : le désamarrage est le geste premier sans cesse répété de ce poème et il situe toute la poétique dans l’appel au sens que j’ai tenté de dire pour un autre poète Bernard Vargaftig mais ici avec une force décisive dans l’écoute de sa propre pluralité-altérité. Le « quoi » dans ses reprises ne se résout pas en une question ou un questionnement – le poème s’arrêterait à la station philosophie – mais libère un appel ancré dans l’interlocution directe, dans la cheville amoureuse d’un tutoiement généralisé interpelant l’autre mais aussi le monde et jusqu’au silence, dans l’infini d’une demande sans limite, d’un impossible sans définition.
Car il y eut le vent l’été dont elle fit provision. La neige est là. Et le bleu du cahier. Issu. Il y a le trou que fit un jour le poème et qui va jusqu’où il faut être. Au cœur. Avec le lys en la volée d’oiseau. Où il faut être. Mémoire retournée. (H, 32)
Le retournement n’est pas un retour à. Mais un ressouvenir en avant à la Kierkegaard en trouvant à même l’expérience singulière d’une telle écriture les conditions de la reprise « où il faut être » jusqu’à réécrire Balzac en poème (Le Lys dans la vallée) et surtout l’appel d’air du trou-poème : sa paronomase généralisée (je souligne mais il faudrait multiplier le tuilage paronomastique et sa dispersion infinie-tésimale) :
Le poème s’il fut
fut d’abondance et d’abandon
gloire au ban donnée
et s’il a trop pleuré le bateau la navrance
des aubes déferla sur mon ventre
avec jouir et condouloir (H, 54)
C’est ce que CSD nomme « le coup du poème » (ibid.) sans que ce dernier ne tombe dans une quelconque réduction de « l’impossible à l’illisible » (H, 55) parce que « le continu ne peut finir » (H, 59) et que « rien ne transcende rien » (H, 61).
Aussi, CSD inaugure son « Livre » par ce pas, « ce fut danse » (H, 111) – c’est l’excipit du livre qui suit sa circonstance écrite que je lis comme essai de situation dans et par l’épopée de voix : « où laissée » (ibid.). Le pronom relatif par son antécédent (« la blanche attente » qui répond à « l’attaque noire ») ne résout pas l’attribution définitive du sujet certes féminin mais pour autant à venir dans et par la lecture désormais ouverte par ce charivari dans les Lettres car il n’est plus de dé-finition qui vaille puisque :
Ah ! fuir encore plus fort et plus habilement mais ni l’autre ni moi. Je suis, je fuis, l’autre est partout. Non. Fuir ce qui d’ordinaire dans mouvoir se choisit. (H, 97)
La fuite par poème n’est pas une désaffection mais l’augmentation et l’intensification inouïes d’une altérité radicale et donc d’une relation sans cesse au travail hors termes puisqu’emportée : la danse, la jeune fille, le pas du poème font charivari dans les Lettres et dans les lettres, c’est-à-dire littérairement et littéralement : quelle langue choisie, connue, stabilisée tiendrait un tel défi d’autant qu’il résulte de « l’envie d’un danger coulant sur la littérature » (K, 34) ! Aucune langue, autrement qu’à se perdre ! Alors CSD refait le français dans toutes les langues ou plus précisément invente le poème hors langue par toutes. Est-ce rapporter le poème au traduire ?

La nomination dans l’appel ou le merci dans l’entre
Que se nomme s’entend-il quand un magyar dit köszönöm ? Il y a un défi fait à la traduction dans l’œuvre de CSD : traduire n’est pas tirer du sens à partir de l’incompris mais « s’étonner » (K, 21) pour que « sans préalable / touche venir » (K, 20). Un livre au titre qui écorche nos prononçables commence par défaire le traduire : Avant que tard dire en courant (K, p. 7) qu’on peut lire « avant de traduire en français courant » non comme on l’entend habituellement mais comme l’exigence du poème : ce paradoxe est au cœur de l’œuvre de CSD. Le français courant ou la langue se mettant à courir dans l’écoute de ce que l’étranger lui fait faire : voilà, par exemple, ce livre (au titre) étrange qui engage une politique de la langue en poème contre les assignations purement linguistiques : « On entend Que ce neume et c’est merci » (ibid.). Comme d’un souffle et c’est traduit !
Ce mot-titre qui dit donc littéralement merci en hongrois vient ici par le « déploiement » (K, 138) du poème augmenter les résonances d’un tel souffle sur plus de 157 pages d’un livre mais il faudrait certainement concevoir le livre comme le chantier ouvert par tous ces livres qui font un en cours du poème de l’appel. Les résonances (s’)ouvrent une politique linguistique qui est aussi une anthropologie poétique où la langue est arrachée à quelque identification que ce soit. C’est ce qu’il faudrait essayer non de suivre mais de vivre car aucune somme de savoirs ne s’en déduirait même en hypostasiant l’écriture d’autant que CSD fait un leitmotiv d’une genèse toujours rapportée à l’exode (par exemple en K, 11). Aucune hypostase de l’écriture même puisque c’est le mouvement de l’écriture qui porte l’écriture et non l’inverse tout comme c’est le souffle qui porte le traduire et non l’inverse :
Je noie ce que j’écris dans ce que j’écris. C’est de la vie qui passe. (p. 78)
L’écrire de CSD s’exerce à la défaite de tout réalisme dans et par la recherche d’un nominalisme actif à condition qu’on entende ce dernier comme une énonciation s’augmentant de ses appels sans termes « pour ne plus savoir de nommer qu’appeler » (Aa, 217). Les variations formulaires prises au mouvement pensif du poème de CSD attesteraient une telle affirmation par trop péremptoire quand le poème se refuse à asséner quelque vérité ; parmi d’autres : « Je ne veux pas désigner pour être comprise mais pour approcher, pour que m’approche » (K, 19).  De la compréhension à l’approche, le poème n’épouse aucune nostalgie linguistique ou déploration métaphysique ; il s’exerce toujours à une éthique du coup par coup « jonglant avec de minuscules déflagrations » (K, 20). Il ouvre à un étonnement toujours proche de l’expérience « comme dans les contes et dans l’amour » (K, 59): le poème cherche « comment dire sans dévoyer les mots dans la séduction ou la crapulerie » (K, 26).
Le traduire de CSD n’est donc pas le passage d’une langue à l’autre mais l’emportement discursif au sens anthropologique qu’a initié Emile Benveniste. Une formulation qui rime par les deux bouts engage ce mouvement traducteur : « L’annoncée ne se lève pas du tombeau général de l’énoncé » (K, 29). Disjoindre radicalement le sujet à venir de tout objet propositionnel assertif ou plus simplement le dire du dit, c’est porter toute l’écoute vers l’épopée d’une voix qui « tyrannise la langue pour s’échapper de langue et rejoindre le vent. Des mots tombent de l’écho » (K, 30).
Le risque est grand alors de tout perdre dans cette dérive où « ce n’est pas pour faire poème qu’on coupe sa phrase mais parce qu’on ne sait pas ce que je ne sais pas qui est entre » (K, 52). Cette traduction au sens d’un transport du je au on oriente tout le discours comme transsubjectivation vers un impersonnel radicalement discursif si ce n’est historique : « qui est entre ». Alors le transport devient rapport puisque c’est « qui est entre » qui prend toute l’écoute, toute l’écriture même au point d’en constater que : « Dans les poèmes le silence grandit. On dit dépouille et d’un mot l’esthétique est éthique » (K, 28). Traduire comme rapport opère un balbutiement où « je balbutie de peur pas du tout de principe. Je ne sens je que fondu dans le désir d’arrachement. Et d’abolition » (K, 59). Alors « chanter c’est parler étranger. Très » (K, 60). L’intensif refait la phrase à partir du phrasé (« étranger.Très ») et indique la dimension d’inconnu de l’expérience telle qu’engagée dans et par le poème (« Eveil par non appris », K, 60).
Mais on a gardé quelque chose : la certitude de n’être qu’en relation. Comme dans les contes et dans les pays pauvres. (K, 37)
 A ce point, le poème de CSD engage à proprement parler une anthropologie relationnelle qui associe poétique et politique au plus près du mouvement propre au poème réinventant d’ailleurs ces derniers domaines qu’on ne peut maintenir dans les anciennes notions.
 
La voix dans le vacillement ou la relation dans le tu
Il y a avec CSD un pari à tenir : L’essor d’une voie : une voix (K, 17). L’homophonie n’est pas un jeu de mots mais un déploiement de poème puisque « l’espace déployé défait les œuvres en conservant le déploiement pour l’œuvre » (Ibid.). Ce travail du déploiement dans l’œuvre de CSD serait la tenue conjointe d’une volubilité et d’une retenue. Je prendrais pour seul exemple ce fragment d’un alinéa :
Halluciné de fatigue, on griffonne trois mots pour ne pas oublier la pensée qu’on a eue dans le déploiement. Mais la pensée devait être dans ce qu’on n’a pas noté, dans les virgules et les temps. Dans le déploiement. Il ne reste plus qu’une liste de mots qu’on précipite. (K, 138)
Trois brèves lignes en italiques centrées le précèdent en six groupes (de souffle ?) séparés par des barres. Elles engagent un phrasé interrogatif sur l’attaque consonantique en /k/ :
Qui et qui sont / ceux qui s’en vont ? / quoi et quoi ? / ce qui s’en va / des camarades ? / qui viennent ? (K, 138)
L’alinéa est suivi par deux pages et demi de texte justifié à gauche et de corps beaucoup plus petit que les deux paragraphes précédents, le tout sur l’air d’un monologue conté[15] (rêvé, fantasmé ? avec, entre autres, la Belle et la Bête qui prend l’eau dans la mer rouge pour devenir l’oiseau bleu et se demander « pourquoi près c’est si loin ? »). Y est souligné le fait qu’« il nous faut être deux pour les métamorphoses » (K, 139) tout comme continûment « le poème marge le conte, ronge où il peut » (K, 137). Là encore c’est l’appel qui emporte ou, plus précisément dans les termes de CSD, « ce qui m’appelle que j’ignore » en se demandant successivement s’il s’agit de « la vase au fond des contes » ou des « couches d’eau du poème » (K, 84).
Que ce soit d’un point de vue générique ou d’un point de vue compositionnel, les pôles convoqués n’offrent aucune contradiction ; ils organisent une tension pour laisser résonner le mouvement même de la parole dans et par le poème. L’élargissement (on passe de trois mots à « une liste de mots qu’on précipite ») est aussi un resserrement (« il ne reste plus que ») et l’inverse car « si nous sommes le chemin, oublions-le vite pour encore une fois revenir les bras pleins » (K, 151) :
Alors en attendant qu’explose une fondrière avec le sens et l’ombre et l’intelligence et le désir, on rend le texte à l’obscur dans la délicatesse et la tristesse, afin d’en laisser croître les secrets qui font leur chemin, afin de préserver l’herbe et les rouages s’essayant à la machine langue comme on dit. Il n’y a pas de voix nouvelle mais d’homme à homme chaque voix est neuve. Alors on devient homme d’un jour dans la probité, un homme parlé par langue d’homme ce jour et jusqu’à dire ah voici le jour ou voici la nuit et c’est plus que le jour qui fut, te le dire. On laisse œuvrer les failles transformantes et les lisières car la langue ne sait pas revenir sur tout, la langue ne sait pas revenir au surgissement dont elle vient, la langue toujours fut et pourtant toujours grogne en sourdine : j’y arrive, j’y arrive. (K, 151-152)
Le syntagme te le dire resserre au plus juste le dialogisme fondamental qui fait le cœur de l’énonciation par poème de même que Benveniste parlait de celui qui anime le langage dit ordinaire (« Dire bonjour tous les jours de sa vie à quelqu’un c’est chaque fois une réinvention »). On voit par là comment CSD ne cesse de rapprocher politiquement et éthiquement le poème de l’expérience possible pour chacun du nouveau dans et par le langage : une telle expérience est désarrimée des postulats volontaristes voire sacralisants. Il s’agit d’attendre, de laisser croître, d’écouter la pluralité toujours au cœur de tout même quand il semblerait qu’un super-sujet (« la langue ») advienne puisqu’elle se met in fine à hésiter (« en sourdine ») ou à insister (« j’y arrive, j’y arrive ») – ce qui est peut-être la même chose renversante dès que relation. Aussi, « tous les livres se referment et dans les livres refermés, tous les mots se taisent en respect farouche du tu » (K, 154) : l’éthique emporte toute esthétique dans la relation éperdue où la poésie comme le poète deviennent ordinaires par leur force même :
Et voilà que le mot converti par le silence à ton souffle futur peut attendre et le veut, toi, moi, prochain matelot, premier brigand qui fendra le rocher, le livre enchanté. Aucun livre n’oblige, tous sont les obligés de celui qui lit. (K, 154)
C’est à ce point éthique qui engage le lecteur à hauteur de poète et le poète à hauteur de lecteur que la poétique de CSD me semble se resserrer dans des formes de vie et des formes de langage emmêlées qu’un mot valeur intensifie dans leur interaction même. Une séquence centrale au livre Köszönöm permet d’en suivre le fonctionnement au plus près. Le motif de l’orée l’ouvre aussitôt suivi par celui du cheval certainement emprunté à l’écrivain norvégien Tarjei Vesaas (1897-1970) dont le roman Les Chevaux noirs (1928) est emblématique :
Et voici le jour

Quoi ( ?) se lève sous le sabot d’un cheval qui se trouve justement [] sous la blessure de la jambe du cheval de Vesaas près de la barque tardive qui suffit bien oui mais voilà (K, 80)
S’en suit un récit emporté par son récitatif onirique non sans effroi jusqu’à ce que :
Et voici la nuit
Et voilà que tout vacille
Et voilà qu’une se lève pour entonner ses images dans la nuit
Et voilà qu’en moi tout vacille (K, 82-83)
Le vacillement caractérise ici une physique du langage : « La bouche plane beaucoup de choses planent » précède le fragment ci-dessus et indique bien que le récit est entièrement porté par le récitatif – ce que montreraient à l’envi les lancées raconteuses (« et voici » ; « et voilà ») jusqu’à cette coda dont l’énonciation impersonnelle (« on ») nous emporte au plus intime du conte, dans le conte du poème ou le poème du conte, sa voix éperdue :
[] On sait très bien que ça vient Tout plane depuis si longtemps On ne veut pas écrire dans la langue d’un enfant on veut marteler sonner cuivrer le chahut tendre l’arc à la parole et s’occuper de vérité mais seule la langue d’enfance apprivoise encore le vacillement On a blessé quelqu’un qui vous regarde blessé On ment comme un enfant on dit j’ai touché la forêt profonde on est resté dans la clairière près de la maison du potier On habite le frisson on est en prison du frisson sans même les barreaux à scier si loin de la parole claire dieu qu’on a peur À toute allure quelque chose dans la tête cherche partout dans une porte On voit de la lumière mais elle bondit trop vite dieu qu’on a peur dans l’ombre qui grandit sur l’herbe affolée Si au moins la lâcheté n’était pas un péché S’il s’avérait qu’un son très pur s’élève de cette fange et dire
Mon bien-aimé voilà que mon bien-aimé

mais je ne me souviens plus

Et voici que la nuit s’achève
Et voilà qu’une s’endort
Et voilà qu’en moi tout vacille (K, 83-84)
Le poème oscille et fait osciller tout ce qu’on croit qu’on sait non par l’argumentation logique ou la composition rhétorique ou encore par un quelconque devoir de mémoire qui fonderait la poésie en mnémotechnie, comme on le répète. L’oscillation qui n’est pas sans évoquer la culture enfantine des rondes et autres comptines déboussolantes s’accompagne aussi du chancellement au sens d’un inaccompli toujours en cours : et voilà tout va… scintiller mais faiblement quoique merveilleusement. Cette faiblesse constituerait justement la force dernière du poème en demandant qu’à la visée polyphonique on accepte un devenir cacophonique au risque de tout perdre, certes, mais peut-être de tenir alors la musicalité de tout[16] à condition de ne pas métaphoriser immédiatement en musique. C’est pourquoi la proposition apparemment incongrue de CSD est peut-être ce qui fait la force d’une telle écriture jusque dans sa poétique sauvage, si je puis me permettre :
La polyphonie est trop arrangée trop sublime pour la vérité. Cacophonie va mieux, je suis désolée. L’irrécupérable est aussi le boulot de la poésie. (Vent, 108)
Le poème de CSD alors même qu’il ne cesse de se nourrir de savantes études, de savoirs innombrables et surtout d’expériences merveilleusement reconsidérées n’en parie pas moins contre le poli pour le poly, contre le sublime pour le kakos. La voix dans sa pluralité même du poème blesse l’oreille trop éduquée, cultivée, qui sait se mentir à elle-même, quand la voix en poème inclut tout ce qui non seulement la nourrit mais en constitue le cœur battant :  ses consonances mêmes dissonantes, ses résonances mêmes repoussantes. Toute une politique du poème (« Les verbes sont à tous », Vent, 185) s’y entend alors de manière cacophonique, de faim à fin par exemple et ad libitum, dans ce moment clausule du même livre récent où l’apocope signe le vacillement généralisé du poème :
Fêt’ en faim

La rue la hord’
Pétéchies de pest’ noir’
Mèr ‘ goutt’ et berlue
Gourm’ à la têt’
Proie moie de moi
Même si
Bande plus que d’un’
Ta baston ma fill’

En pist’
Tiqu’ teign’ tarent’
Mes stars
Et poul’ et l’oie
Lamie qual’ et guêp’
Basse dans’ et gaillard’
Jusqu’au tourdion mes sœurs
d’et cætera de vie (Vent, 188-189)
CSD insiste sur « la lame de fond, l’étrange broussaille de sensations, analogies, qui afflue » (Vent, 109). Pour laisser « flotter au bord du néant des friches de langues ou d’histoires qui s’entêtent comme du chiendent » (Ibid.).
Savoir quoi que ce soit indiffère la poésie tant l’inquiète la venue. C’est un truc pour paresseux, pour idiots ou pour fidèles. Ce qui est presque dire pour tout le monde, juste pour tout le monde. La poésie est tellement à tous qu’elle n’est plus respectable et voilà ce qui effraye car il faudrait s’y risquer, aller aux putes : lire. (K, 114)
L’œuvre de CSD, si elle nous engage « au défaut des langues » avec Mallarmé, nous met également en défaut dès que nous oublions de « lire » (avec Mallarmé) « la musicalité de tout », c’est-à-dire avec CSD « un autre ordre qu’un ordre » (Vent, 107).



[1] Dorénavant : CSD.
[2] Dorénavant, les citations seront référencées en indiquant seulement le numéro de la page après les abréviations suivantes : ; At ; Vol ; ; Aa ; Vent.
[3] Je retiens parmi quelques autres chez Les Ennemis de Paterne Berrichon (Crest) : In petto, 1999 ; Comment dire ?, 1999 ; Les laissées, 2000 ; Une boussole pour Annie, 2002 ; La Tuade, 2002 ; Ich 2 ; Magnificat (avec Jean-Paul Héraud), 2009.
[4] Je renvoie à Langage et relation Poétique de l’amour, Paris, L’Harmattan, 2005.
[5] Sur cette notion qu’on ne peut limiter à la période 1945-1968, et donc au structuralisme, comme le propose Robert Estivals (Signisme. L’histoire du schématisme, t. 1, Paris, L’Harmattan, 2010), voir Philippe Païni, « Pour en finir avec le signisme », Résonance générale n° 1, L’Atelier du grand tétras, 2007. Ce dernier part de Henri Meschonnic, Le Signe et le poème, Paris, Gallimard, 1975.
[6] H. Meschonnic, « La nature dans la voix », préface à Charles Nodier, Dictionnaire raisonné des onomatopées françaises, Trans Europ Repress, 1985.
[7] H. Meschonnic, « Non mots mais phrases » (1970) dans Pour la poétique II, Epistémologie de l’écriture Poétique de l’a traduction, Paris, Gallimard, 1973, p. 149.
[8] CSD, Voir le ciel en marche et le blesser des blés qu’on fauche & Il n’y a rien à trouver en peinture, Crest, Les ennemis de Paterne Berrichon, 1995, np.
[9] « […] Trahie par ma parole j’ai cédé qu’elle dise avec ce qu’elle dit. Tout à fait au rebond des parois. Avec écume et bateau de bouchon. Être si attentif et dépourvu, si justement posé rien qu’un jour dans le monde que l’œuvre en soit l’essor. Intégrant l’inconnu. L’inconnue y délivre un petit jour. Ne réduit pas les développements de la nuit, non, lève autre chose sans équivalence : la lumière. L’autre face. Entre jour et nuit l’y besogne pendant que tourne le monde. […] » (K, 17).
[10] S. Mallarmé, Œuvres complètes, 1945, p. 364.
[11] Ibid., p. 368. Il s’agit du paragraphe conclusif de « Crise de vers ».
[12] « Hourvari dans la lette, disent les chasseurs pour dire qu’en fuyant la nuit des carniers, tu fus, chevreuil, acculé par l’océan à volte-face, à préférer les crocs, emportant d’océan jusqu’exploser le cœur : les requins, le galop des marées, le grand bœuf tacheté et la mort des marins » (quatrième de couverture – texte repris à la dernière séquence du livre : H, 101)
[13] Je reprends ici le titre d’un catalogue réalisé en « mémoire des œuvres éphémères et évolutives de Gérard parent et de Caroline Sagot Duvauroux sur les murs d’Espace Liberté. Crest – Eté 1994 », Edelweis noir & les Ennemis de paterne Berrichon, Crest, 1994.
[14] Voir à ce sujet : Rabatel Alain. Valeurs représentative et énonciative du « présentatif » c'est et marquage du point de vue. In: Langue française. Vol. 128 N°1. L'ancrage énonciatif des récits de fiction. pp. 52-73.
[15] Je ne peux m’empêcher d’évoquer ici Ingeborg Bachman avec laquelle CSD partage le goût prononcé des mélanges du conte et du poème, non comme genre mais comme aventure dans et par le langage où l’oralité est à son comble, comme avec les impardonnables qu’évoque Cristina Campo.
[16] S. Mallarmé, Œuvres complètes, op. cit., p. 645. Mallarmé écrit exactement ceci : « Son sortilège, à lui [« l’art littéraire »], si ce n’est libérer, hors d’une poignée de poussière ou réalité sans l’enclore, au livre, même comme texte, la dispersion volatile soit l’esprit, qui n’a que faire de rien outre la musicalité de tout ».

vendredi 30 septembre 2011

Tu pars je vacille (suite)



ta voix jamais ne sera enterrée
vive
je la porterai au plus haut d’en-bas
merci est à toi
vivante

à l’infini attacher
dans la salive d’un premier
baiser salive de ta voix et
dans mes dents le goût des
grains mûres écrasées dans tes doigts
défient frontières tracent les lignes courriers de nuit d’étoiles
filantes
toujours ma voix dans ta
voix

tu me traverses et je te
porte
t’embrasse avec mes
lignes vitesses

j’aime ton imparfait
j’aime tes préférences

tu m’énomces





les lèvres du ciel ont une âme j’aime tes prairies
y rouler tous nos corps te prendre sans répétition
sous tes lettres tes ailes et des pluies de fleurs m’ouvrent les bras ma peur te dit me prendre sans reproche toutes mes bêtes hurlent à la lune sous tes jambes sans arrêt et ton bonheur renverse ton sourire dans mes éclats nos nudités t’ouvrent




tout petits




nous priions des doigts mains jointes des voix mains clouées et ton oiseau libre nous traversait de rires mon ventre éclatait de pluie sous tes seins en fleurs j’avais tous tes doigts sur mes lèvres nos toiles et voiles racontaient toutes les saisons de ton rire sans gant nos mains libres volaient




grandeur nature











nous aimons nos
imperfections

lecture de l’un à l’autre diérèse ou synérèse écoute de peu tes
battements voyelles voyantes consonnantes
ta bâtisse à ciel ouvert de vers de proses pages
tournent au vent des voix mais une seule peut-être ou toutes
dans une

tu en silences ponctué syntaxe d’air
donc lecture avec ta venue mon épaule alourdie l’aile
de ton souffle ou quoi d’autre ta tête toute dans mon cou
ma gorge toute nouée aux murmures emmêlés à trois oui

trois nous et le poème ou la lectrice
parce que le temps ne s’arrête pas
pour retenir le sourire ou l’âme c’est pareil sur mon épaule
de lecture
la marque encore ce jour toujours
ta fossette d’écriture diérèse ou synérèse
voyelles en feu de voix la consonne




tout commence j’aime
écrire dans vivre
radicalement
ce même mouvement

tu arrêtes mon souffle
court
entre deux voix
féconder un coquelicot

en fleurs d’été le rouge
résiste
et les blés
n’iront pas au grenier

au creux du poème

je cours lier ou lire
délier la foule des fleurs
et délire
dans l’écriture de ton souffle

d’orée ses clartés nombreuses

je te lis
déliée dans écrire toujours
en boucle pas un jour sans
tu me dis

sans arrêter d’un seul
souffle

île belle reine mon purcell te compose fairy queen avec toutes mes abeilles en lumière
ne suis énée et resterai sucer ton encre claire entre tes lèvres tes cris comme un fruit prend feu



















notre orage

lundi 26 septembre 2011

Tu pars je vacille (début)


Marina Tsvetaeva – à elle les majuscules radicalement historiques – commence :


Il n’y a pas de réponses, il y a des apostrophes – des résonances


suivent
((faire suivre sans adresse indiquée))
lettres envoyées sans retour
aucune ne s’arrête c’est sans arrêt
la poste faisant mécréant le vrai visage est partout masqué où est le vrai le visage l’envisagement quand c’est
l’appel
aucune foi ne met la poste faisant à jour le facteur sonne
toujours ritournelle de timbres et vélos je cours je cours tu
roucoules à quelle distance de coups de crevaisons et de
j’en peux plus souffle viens c’est ta voix dans ma voix on
va s’arrêter d’envoyer tout en l’air les quatre faire l’amour
voilà le courrier je m’en veux de pas t’écrire quand



tu es ici



tu m’écris dans les rêves et je fais ma tournée depuis les années rouges
toujours à toutes celles que j’aime et c’est toi la seule adresse
quand une répond me voilà tout adresse en correspondance

et c’est toujours le geste avec la main du bras accueille ou repousse
il redentore et la peste à venise on ne me veut tel quel mais double
deux noms le prénom russe romain du pasolini polonais choletais
dans le connaître du tout amour se noue le méconnaître et bâtons
verges et coups bas tu m’élèves me signes je te singe te lève te lèvre


(tout)

pas confondre tout et totalité
tout c’est présent ça vient ça va – futur immédiat ou passé postérieur
trouver un poème de nous où l’amour peut (pas) où l’âme sait (pas)
vivre connaître à travers son mouvement la plus grande (folle) attention
ce qui survient surprend déprend s’annonce et nos rêves dans (hors) le monde
pas l’accepter celui-là même ses beautés quand c’est clichés pas regard tous les regards comptent et alors des mondes et des mondes
invisibles nos poèmes nos nuits d’écrire éclairs – pas de mesure de téléscope de télé ce que tu veux c’est direct dans les yeux tes yeux mes yeux crève-les

or d’aile : ta lumière
lève mes abeilles
mises à – ce miel
nous avec – écrire
mon impossible
nom de ce jour

oui je reçois oui je lis je rêve en vie la nuit dans le jour et le jour dans la nuit

c’est te trouver partout fée contes sans images tu agrandis tout tes yeux dans ma voix sous tes fleurs qui montent ciel d’un corps devant la mer et sans horizon second degré tes lignes brûlent mes vaisseaux dans le creux des mains te vois en nage tu sais faire passagère d’éternité ta voix a lié nos corps dans une nuit d’encre belle folie amour

je ne cesse de répéter nous théâtre de
voix nues tu as mes mains pleines de ta
beauté tu es avec été de toujours tu es

tu es mouvement je monologue tes tu tous tes poèmes mes imperfections dans tes imparfaits se couchent roulent tes syllabes en bouche d’hisse
me noient tes belles de nuit avec tout ton jour lumière comme une blessure aucune ne veux en ta robe mon cheval emporte sur mon premier baiser tes contes me récitent ta vie ma soeur chevauche dans l’appel de nous lève un poème serre je dans mon tu




je te rêve
tu me dors
tes bras mes brassées
je dors tes rêves
t’endors mes bras
deux enfants vivants
égaux en tout en ciel

tu n’es pas dans ma liste
tu es hors liste toute
oui

ta voix

pris le soleil des gorgées en plein vent me saouler ta lumière
dans la peau photographie sans image ni cliché nos sensibilités
je brûle vif toutes les étapes sous tes rayons alors ma peau rouge
sur tes pétales danser hurler mes mains s’accrochent aux nuages
et me couvre les plumes des oiseaux tout le chef pour murmurer
quelle prière sous tes ailes scalper ces tatouages t’écrire sur peau
neuve faire rouge-gorge le poème indigène cet été de mes mots
comme puisque du monde je suis le recommencement ce buisson


mille vers et un conte ont fui avec
la nuit mon âme a-t-elle fui ce matin un
cri on me dit dans la nuit a poussé le corps seul
comme abandonné demande si avec la tienne
âme
emporte-la dans la fête 

tu me reviens vite et ton vacillement
nos étoiles filantes

merci n’est pas à dieu

jeudi 22 septembre 2011

Sis (fin)


tu m’enverras le texte de l’issue je ne trouve belle pauvreté extrême défait en richesse pour tous mes jours
et vocalement embrasse deux fois puis mille et une en lèvres avec les doigts au bout de tes yeux
jamais ne lis dans mes phrases aucune flèche sauf le petit diable elles courent gagner ton cœur en pied
âme et corps mais oui souffrent leur inséparation dans l’immense c’est vraiment chose étrange
raconte manzoni avec ses fiancés que les saints tout comme les coquins aient toujours du vif-argent
dans le corps et je rajoute dans l’âme du bouche à bouche ils ne se contentent pas d’être agités eux-mêmes
et alors voilà la chute mais s’ils pouvaient ils entraîneraient dans la danse tout le genre humain
c’est pas l’apocalypse mais c’est une danse qui va recommencer va chercher ton cavalier dit le conte

n’est pas pouchkine qui veut
mais qui son inconnu et si c’était
l’époque j’accepterais mais refuse de toutes mes forces
la mort en duel dantès je t’appelle
et je vais partir à ékatérinoslav tu viens même si berlin
l’amour pas possession mais si tu
abandon
c’est toute la différence
ça se lit dans
les vers je sais que tu
abandon mais tes livres disent comment tu ne peux
sera écrit cela et personne
n’empêchera
pas déclarer écrire-vivre
vitrine ou quoi seuls lisent derrière
ceux qui ne se voient pas tu aimes ces photographies avec reflets du photographe en trufferais bien ce livre si possible dans le noir du papier
autoportraits ou signatures du regard
ne supporte pas les spectateurs le poème n’est pas
spectacle
savent-ils ce qu’est vivre
libre les vitrines j’en ai la main en sang tu te souviens
la banque de bilbao
quand le fascisme assassinait les militants et courir
d’un souffle d’un essoufflement d’un mourir
plonger sauter tomber
et nos abandons dans tomber nos vers avec beaucoup des miens
les tiens et l’emmêlement personne n’y pourra
rien ici comme en ciel
j’écris t’écrire
mes indices terrestres pas des livraisons
mais des liaisons

ruptures de souhaiter le vital l’impossible pas l’urgence oui l’impardonnable
mon nom n’est pas moi il où tu elle
ce qui vient vers
toi
le tien me traverse encore voix mille et
une
mercis tu connais la belle dame
keats écrit and no birds sing et celle
d’alain chartier suis pas libre ne se décrète
suis te suis en suivre totalement en rimes
prise abandon ne se contredit

reste à trouver s’écrire le silence
tu deviens encore plus
nos secrets en voix l’une l’autre dans par toutes les conjonctions de relation sens dessus dessous la liste ad libitum
murmures rouges écrasés en bouche derrière
les lèvres s’évanouissent au ciel et dis doigts
avec terre graines oui en toutes lettres
t’écrire ça pousse

l’éternité de ta rime et nous rimons encore
plus tout contre nos indices
terrestres quelque part c’est toujours ton
poème le mien glissé
et perdu en corps entre tes consonnes
le con c’est mon doigt qui change chaque fois ta queue

les initiales claquent je suis
face à la mer c’est soleil t’embrasse t’embrasse
t’aime
ta répétition par pour la voix et tu souffles du cœur
sur ma récitation en arriver
là pour qui veut pas posséder
nous ne connaissons que
l’abandon
et n’ai rien

réclamé exigé discuté arraché trompé jugé cogné arrêté
dernière pause on a oublié maurice bouchor pas
les écoliers des petites classes des générations
ses marionnettes le mariage de papillonne
au théâtre pour les jeunes filles et les vivants
son temps des lilas chausson la voix de jaroussky
théâtre de la monnaie le 19 avril et la chanson triste
debussy mais les poëmes de l’amour et de la mer
c’est rimes jusqu’aux bords de la dernière note
les lilas en fleurs et les belles roses et toi que fais-tu

entendre la brutalité qui vient d’où
jamais l’été claquemuré
nous la douceur forcenée se bat violemment

je ne sais pas grand chose
seule défaite de liberté ce n’est pas moi mais
je-tu

ce n’est pas toi que je veux
c’est nous que je-tu

comme un chien qui pisse je ferai
ne regrette que ce ton c'est mon je pleure une pluie en corps et poèmes défaits
sans jamais séparer écrire vivre j’essaie le continu au risque de payer
le prix fort tu sais partir

l’immense reste entre peines et pleurs rires et jubilations
j’écris pas un jour sans tu rimes claires les tristesses
et arrange tu pars je vacille en lettres sans retour
tu sais ce que tu m’as fait ne cesse te faire l’immense
est entré et s’infinit en jour l’été partout toute chaque nuit
et larmes nous écrivent d’en bas au plus haut sans rien dire
d’autre qu’une source intarissable où me noie en murmures
et silences tu connais nos rires et chanson maintenant

dis is di age af reality
soh mek we leggo mitalagy
dis is di age of science an’ teknalagy
soh mek wi hol’ di clarity
mek wi hol’ di clarity
mek wi hol’ di clarity
thank’s lkj
dernière dédicace

temps qui change
et ne suis plus mon temps
c’est selon pour l’un pour l’autre
et dit le violon dit la chanson
dit l’air du temps qui pour l’un
pas pour l’autre je sais le puits
est vide tu sa source découle
je sais tu suintes je t’entends
non revenir mais le violon va
et puits d’amour a pas changé couleurs
c’est le temps du finir qui revient pas
mais sais que tu attends mon temps
reviendra dès que tu mouilleras
prendras mon temps à pleines mains
à pleins seaux nous inonderons

même si pas cet été
ton poème serait entré
frappait fort depuis longtemps
je ne sais ce que fais
c’est emporté
mais s’il faut larmes ne les garde et donne
j’écris en confondant ovide et rilke tsvetaieva et
pasternak
c’est elle lui que j’aime à tes trousses avant toutes
et vive nous vivons depuis longtemps dans la chambre
où tu remontes et je descends dans tes yeux
pour faire le tour en vélo comme livres d’enfants
tous nos contes et rimes agrandissent le touffu de la bête
si la belle retenue et riquet la houppe volubile
viennent lire dans le jardin près la mer où
mille et une fois
pas la dernière
toujours la première
c’est toi debout


sis
(e)


a tout dit alors je n’ai rien appris alors je n’ai rien à dire alors il y a te dire alors tais-toi alors plus fort alors force le passage et












rime

mercredi 21 septembre 2011

L'impossible... touché


Armand Dupuy (avec une couverture de bobi+bobi), La tête pas vite, La Fermeté (58160), Éditions Potentille, août 2011, 7,70 €

Les trois moments de ce livre font comme trois tentatives de retrait. Le négatif ne cesse de travailler toute avancée comme maîtrise et pourtant ces trois essais aux allures beckettiennes en prise et déprise font un agrandissement (Baudelaire) de la parole comme approfondissement et élargissement du rythme-relation. Non au sens d’une quelconque victoire du langage voire du poème qui se voit remis à sa place ou du moins éthiquement considéré au plus juste :
rater mais quand même / toucher mieux /// quelque chose
Cet indéterminé – et c’est là toute la réussite quoique le poème modalise toujours à contre victoire, à contre trouvaille même (« Ah ! la belle image », moque-t-il p. 26) –, cet indéterminé est vraiment touché dans et par le mouvement de retrait même. Réussite donc parce qu’il n’y a « pas grand chose à dire » : et c’est ce « pas grand chose » qui agrandit, nous agrandit, agrandit notre inconnu où le dire dans sa modalité d’amuïssement (je déplace cette notion de phonétique historique à ce que me fait ce poème : le considérable d’un « pas grand chose »…) suggère intensément – immensément, je le redis – et n’en prendrai qu’un exemple, car je ne saurais expliquer autrement qu’à réciter :
Vert-de-gris tire.
Rangée de cyprès, sapins, je ne sais plus.
Des bouleaux, (Birke – et le nom colle Birkenau).
La tête rumine
Oui ! le poème, c’est ce tirage qui rumine jusqu’à ce que tel mot (mais c’est discours, expérience, combien de vies) « colle ». Alors, les trois mouvements du livre – mais mon exemple serait trop restricitf dans sa portée maximale même – ne cessent de creuser son écoute propre, interne à la surface même de son activité sans leurres ou qui ne cesse de les congédier. Ils creusent sans jamais peser – en allégeant et c’est le paradoxe qui me fait sans cesse penser à Paul Celan et à le relire autrement qu’on a l’habitude – et le ratage se constitue – nous constitue nous comme subjectivation impossible à l’œuvre au cœur du poème – non comme réussite mais comme impossible touché.
« Tu n’y crois pas » : un tel impossible nous a été donné : « c’est rien » mais « c’est tout ce que j’aime », disait Annenski. Bref, je n’aurais rien dit mais j’aurais essayé de ne pas toucher à « qui de rien / ravale un bruit » pour que « la tête, pas vite » : ainsi titre Armand Dupuy les trois mouvements de son poème – ce livre qu’ouvre une couverture réalisée par bobi+bobi à la hauteur d’un impossible… touché !


mardi 6 septembre 2011

sis (suite 1)


fallait bien une élégie ailée au moins trois essaye voir à voler il fait toutes les poches et les piles et dévalise les rayons les gisements les gisants elle est perverse et l’aime elle est innocente et c’est l’amour mais l’âme bref
ça court dans la voix plus qu’éperdus il elle s’attrapent leurs animaux et fol été s’embiblent par derrière devant dessous dessus les sens et les vagues ça algue et ça alpague il va encore dire volubilité et elle saura retenue
tu comprends pas obscure catastrophe en plein phare finissent toujours pas tomber mais comment c’est l’élégie qui l’ellébore le froid le pasternak jamais tiède terrible naïveté des enfants pas du siècle de l’heure à la minute près sur quel continent trouvé





on va symphoné les trois mouvements même si lamento pas poli du tout rythme narratif et suit pas le schéma de la partition sans répartir la phrase c’est parti tu pars je vacille avec des lettres qui sans retour inventent toutes les positions mais catalogue c’est comme les oiseaux à part les rouges-gorges et les rossignols y’a les martinets on va symphoné de bonnes chutes à la messiaen
j’ai bien pensé fin des temps mais benjamin l’apocalypse et tutti quanti le racontage retour de vie jtu veux pas mourir j’veux ta petite mort mille et une fois après on y crève ou pas tu sais pas comment chacun c’est maintenant mourir en plein vol de vivre tirer à vue
passons sur l’élégie passade pas sable c’était la mer le ciel combien chaque jour chaque côté de l’île et tourne-toi retourne-m’y












comment dire tout ce qui nous 










arrive vivre dans le mouvement de nous pour – jamais pour mais par
mieux respirer aller fonce cours défonce et parcours au plus court
vers tu m'as trouvé et je t'ai cherchée cache cachette qui s’y colle je n’arrête pas de compter j’ai perdu la mesure et l’arbre s’élève je tape à chaque nombre les enfants partout c’est nous
vers ciel et tout s'en trouve rompre les amarres à pleurer rire à 
faire corps à corps jacob avec l'ange on dit pas la lutte mais faire l’âme sans issue autre que nue 
en appel d'agrandir tout l'écrire infini en plein cœur c’est tout corps de vivre 
et rouler au cœur plein sable et le temps passe pas dans les doigts et les dents et jusque dans ton sexe des dunes hisser au long des écorces et tiges ô oui hisse lisse bis
de fleurs au fond des buissons écraser les mûres et rougir joues et toutes tes mains ça griffe
renverser en grande douceur avec force incommensurable brassées – tu nage ou tu trempes ou tu rampes à peau que veux-tu
de baisers de bras de mains des yeux des seins des cuisses des pieds on liste pas on hisse et l’infini c’est corps à corps
et marcher sans savoir l'élan marcher le paradis en pleurant riant
à deux à nos nombreux infiniment les sembles nos poèmes vies
faire claire


tu inondes d'ailes
chaque sans totalité
possible passage
continu de voix
continue tu


le silence est entre nos lèvres il prend – c’est pas la colle mais la parole
tes yeux deux fermés où tombent délices (encore hisse)
et tout à coup l’éclair ton sourire le bleu – pas le fond d’œil mais ta vague et toute la mer qui suit et même que l’océan sourit
ouvert plein ciel des deux yeux j’y fonds – les cieux pas de prix ou c’est beaux draps

c'est tous les doigts dans la bouche et le petit aux commissures


jeudi 1 septembre 2011

sis (début)




sans début ni fin – ni queue ni tête

ce livre n’est pas sans souffrir et rire c’est tout d’un souffle mais s’épuise vite ou alors rebonds quelques-uns suffiraient et ça tiendrait sans couture ni doigt dessus on va en voix inconnue de la vie toute crue pas du vécu mais du vers tristes on trinquera bientôt et larmes ou jouir de boire à nos amours c’est ma sœur la vie qui l’a dit

si l’adjectif sis, sise du participe passé de seoir, signifie « situé » (1290) et ne s’emploie plus qu’en droit (depuis 1671) ; l’ancien provençal siza se disait (1350) de la position d’un vers (le robert dictionnaire historique de la langue française)
va pour un dictionnaire c’est clair mais pas s’asseoir dessus ou alors on fait peau-rouge avec isi, prénom féminin donnée par la tribu amérindienne des choctaws (missisipi, alabama, louisiane), signifiant « cerf » de quoi bramer qui j’entends au fond des bois pas la saison mais c’est chaque jour depuis quand on va pas dater ou localiser c’est ici maintenant à toi

on peut penser bien évidemment – si on a suivi les cours du professeur en poniaisie 5e année – à une apocope d’isis la déesse mère et on évoquera alors la fin du poème de schiller das verschleierte bild zu sais  – on donne la version française mais faudra retraduire tout de suite après – malheur à qui va à la vérité par une voie coupable :
 elle ne sera jamais pour lui réjouissante – c’est adolphe régnier ; essayons ceci : dire vrai n’importe comment et la joie c’est pas demain ou tu vas pas nous la raconter sinon tu vas morfler
et si le poème symphonique de georges enescu alors le live d’isis à la maroquinerie le 9 décembre 2008 en chamaniques guitares
peux rire dans souffrir pour laisser voir des vers de maladie d’écrire frôler folie un des deux tomes comme chez ovide ça coupe et ça entretient pour se complaire coupable la grande culpabilité lhassa c’est délices et le beau corps lapidé il n’arrête pas de prononcer son nom
c’est nuit c’est jour

c’est claire issue

sans début ni fin – la tête où la queue et se faire la belle – toutes les circonstances du poème





lecture c’est pas solution médicament arrêt
la basse continue avec ses cris hoquets et larmes marina je te renverse sur ta plage saint-gilles tu fais la croix de vie – pas de e muet mais tu féminin mon inconnue depuis des verstes que tu cours et c’est ta robe dans mes épines et c’est la biche qui nous saute allongés dans la forêt de meudon tu t’abandonnes vite et puis c’est russie dans les fourrés les bouleaux ta peau tes rimes dire que tu es belle dans ton cri cruel n’écris pas répète marcelline comme marina et ses tu en vers frappés tapés cognés embrassés croisés rimés
lecture c’est la main donnée et jamais refusée exige et porte à la fois j’en sue et n’en sais toujours rien d’autre qu’emporté dans ton emportée
Marina Tsvetaieva :
Mais peut-être que tout cela est de l’histoire ancienne. Admettons. N’oublie pas que, dans les poèmes, tout est éternel, en état de vie éternelle, c’est-à-dire en devenir. À même de prolonger l’action qui l’accomplit. Les vers sont là pour ça.

Je ne veux ni registre, ni poésie lyrique – mais rimer (il ne s’agit QUE du mot) en tant que toi
Mon unique métaphore personnelle (toi et moi rimés ou embrassés, ou croisés) tu la transformes en monnaie courante en l’adressant à une autre. À partir de maintenant, tout le monde va bientôt se mettre à parler comme ça. Alors à ce moment-là, c’est moi qui capitule. Ne m’oblige pas à ce cri cruel (…) :
- Tu n’es pas ma rime.
Cela tu n’as pas osé le dire, tu n’as pas osé y renoncer, tu n’as pas osé y porter atteinte.

elle exige l’unique et seule le sait qu’elle mais jamais l’unique exclut et se mélange on n’élimine jamais mais devenir oui c’est tout qui s’oriente pas direction mais constellation on va voir ou plutôt ce sera l’écoute fine dresse chaque pore pour écouter les rimes tristes lient tu es ma rime ma rime à je te suis l’orient l’orée la clarté du venir de
elle refuse plus d’une métaphore : ici depuis toujours rien qu’une : je te suis
bon je sais les confesseurs m’en trouveront plein les dents les vers mais je leur cracherai mon dentifrice à l’amante et sans indemnités
je me fous de la poésie lyrique pas de l’illyrie je me tape – tape dessus – des registres (enregistrez ils crient au château et pas dans le ton ils sifflent au premier rang) et autres genres (t’as du genre ou pas) pas de l’âme ta rime en corps






encore disent les enfants
on recommence tu recommences toi
à toi tu entends je suis ta rime si tu
rimes à quoi
tristes
ris
c’est clair pas clair
c’est claire la nuit de
plein jour
rimons


– (pas) ramons & âmons –




tout