mardi 19 janvier 2010

Le poème engage la relation contre la célébration avec Henri Meschonnic


Ci-dessous ma communication faite au colloque « Relation du poème à son temps : interrogations contemporaines », Université de Haïfa (Israël), faculté des Lettres, département de langue et littérature françaises, Groupe de recherches sur la poésie et la poétique contemporaines, 11-12-13 janvier 2010. La photo ci-dessus a été prise sur la plage d'Haïfa en 2008.


La relation du poème à son temps pose au moins deux problèmes: qu’entend-on par poème et par temps du poème d’une part et d’autre part qu’entend-on par relation ? Aussi faut-il préciser tout de suite que si les problèmes s’enchaînent, l’habitude est souvent prise de régler le premier en réduisant le second à l’évidence : la relation se voit déshistoricisée parce que portée par ses termes et non l’inverse ; les termes étant naturellement essentialisés ou sacralisés si ce n’est banalisés ou fonctionnalisés. Bref, le poème est rendu à la poésie et le temps à la philosophie qui ensuite s’échangent les termes pour éliminer les problèmes. Or, il s’agit ici de les maintenir pour penser autant d’historicités que de poèmes, autant de sujets devenant sujets que de relations des poèmes à leurs temps, chaque fois invention d’une temporalité que seul le poème peut engager comme subjectivation dans et par une relation de devenir-sujet à devenir-sujet[i].

1. et le présent… de monde en monde

Le temps du poème, c’est d’abord l’invention d’un présent contre tous les présents qui s’imposent ou se posent comme tels : qu’ils soient présents d’énonciations ou d’énoncés, présents des actualités ou des commémorations, présents des collectifs ou des cultures, présents des manières ou des rhétoriques, présents de la présence ou de l’absence, présents de l’être ou de l’avoir comme on dit être de son temps ou avoir son temps…

Le temps du poème, c’est son inconnu même : par exemple, quand on peut lire ceci à la dernière page du dernier livre[ii] publié par Henri Meschonnic juste avant qu’il nous laisse sa vie le 8 avril 2009 :

et le présent

le présent de tous les présents

un cri

qui immobilise le temps

on l’entend

de monde en monde

C’est d’abord une relance ou si l’on préfère une reprise avec le « et » lançant biblique, ce « et » plein d’oralité, qui porte tout le livre qui le précède pour entraîner le continu de son écrire dans son lire, et surtout pour continuer la vie de « ce présent » : reprise par la définition qui n’arrête pas comme le ferait la philosophie puisque la définition tient ici par la valeur, « le présent de tous les présents » comme on dirait « le poème de tous les poèmes » ou « la vie de toutes les vies » ad libitum… Refrain lançant d’un passage du présent par le présent du poème qui exige de l’écouter, ce présent, au plus près du langage qu’invente le poème dans cette reprise, « un cri / qui immobilise le temps », quinte stridente de la voyelle, jusqu’au hiatus annoncé par la consonne répétée /k/. A ce moment de ma lecture, je ne peux que faire référence à « La rime et la vie », ce texte qui fait le cœur du livre éponyme d’Henri Meschonnic. Texte qui venait préfacer les traductions de Marina Tsvetaïeva par Eve Mailleret. Ce texte construit ce qu’on peut appeler un universel poétique qui me semble constituer une première tenue du double problème qu’ouvre ce colloque : « La rime sait d’avance. Elle est dans les mots cette relation qui sait d’eux avant eux non pas ce que vous voulez qu’ils disent, mais ce qu’ils disent de vous. Ce qu’ils montrent de vous »[iii].

Et si je suis les développements de Meschonnic en partant de sa remarque sur la « poétique du cri » de Tsvetaïeva où « la rime est un cri parce qu’elle crie une vérité » finissant par « devenir non plus une matière seulement, mais sujet du poème », c’est-à-dire « où la rime et la vie se sont rejointes en une même matière de langage », c’est bien pour entendre ce qui continue dans cette dernière page « la rime-rythme (…) comme une forme de vie », « la rime-vie » qui « fait de la vie une écoute ». Exactement ici l’écoute d’une résonance qu’il faudrait suivre partout ailleurs et ici de Tsvetaïeva à Meschonnic, du « a-a-a » que significativement ce dernier cite en exergue et commente dans un passage central à sa Politique du rythme, Politique du sujet, intitulé « Rythme, poésie, éthique, chez Marina Tsvetaïeva, de poète à poètes[iv] ». De Tsvetaïeva à Meschonnic, cette résonance continuée, c’est « inséparablement, une interrogation sur le rythme, le sujet et l’éthique du poème : ce que le poète doit au poème seul, et que le poème doit à ceux qui le lisent, si le sujet est celui qui par un autre est sujet ». Et Meschonnic ajoute : « cette interrogation, ce prolongement du poème, ces recommencements vers d’autres aventures du poème et du sujet, c’est ce que j’appelle l’allégorie de la poésie chez Marina Tsvetaïeva » qui « se ramasse » pour lui dans ce « dire un gémissement : a-a-a » où « l’impossible est aussi l’inévitable », « une relation entre récit et récitatif, qui fait le poème du sujet. Dans le a-a-a ». Et sa résonance ici dans le « an-an-an » repris en deux séries (« et le présent / le présent de tous les présents » puis « le temps / on l’entend ») comme échos d’« un cri / qui immobilise le temps ». Deux séries continués par le « on-on-on » incluant un dernier écho aux deux séries précédentes, et donc si l’on veut la relance finale de cette page et du livre voire de l’œuvre toujours en cours : « on l’entend / de monde en monde ».

Cette dernière page fait une outrance rythmique où le plus grand spectre phonologique des voyelles avec les nasales (/an/-/on/) entourant l’orale fermée antérieure (/i/) est combiné à un système consonantique qui lui fait écho (les bilabiales, /p/-/m/, s’opposant à la palatale /k/) ; elle amplifie ce défi que Tsvetaïeva engageait et que caractérisait précisément Meschonnic : s’interdire « toute autre politique que celle de la poésie même, tout autre parti que le parti de la rime – de la vie »[v].

et le présent

le présent de tous les présents

un cri

qui immobilise le temps

on l’entend

de monde en monde

Ainsi, cette dernière page défait-elle tout essentialisme spatio-temporel, et c’est un bonheur que cela passe pour le moins par une activité de langage faisant l’amour sous les mots. Elle défait surtout l’essentialisme heideggérianisant que bon nombre de poètes français ont adopté comme « habitation poétique ». Cet essentialisme rapporte le temps à l’espace, le présent à la présence comme « résidenceté » (Anwesenheit[vi]). Contre cette présence-substance, ce dire-possession, la dernière ligne de la dernière page du dernier livre de Meschonnic – et donc son titre – engage autant de rapports que de mondes, autant d’historicités, à inventer dans et par le poème comme relation infinie, relation toujours en cours : récit et récitatif mêlés pour penser « ce que Heidegger empêche de penser » avec tous ses suiveurs-répétiteurs-repreneurs : le poème, le présent du poème.

Le temps du poème, « ce n’est pas moi / ce n’est pas toi / c’est la vie / qui marche / en toi en moi » (p. 53)… Le temps du poème, « c’est la vie / qui marche », c’est le pari que la vie du poème est au plus près du temps qui fait la vie, de la vie qui fait le temps qui compte sans compter, ce temps du poème qu’aucune métrique sociale ou philosophique ne peut assujettir autrement qu’à rendre sourd au rythme, sourd à la vie. C’est pourquoi ce qui compte « c’est la vie / qui marche » dans et par le poème, par ses rimes qui nous demandent ainsi d’écouter ce qui passe sous les mots, les discours, avec le langage : « Pourquoi tout poëte, qui ne sait pas au juste combien chaque mot comporte de rimes, est incapable d’exprimer une idée quelconque », disait Baudelaire[vii] sachant bien qu’aucun dictionnaire, aucune stylistique et encore moins aucune maîtrise rhétorique voire politique n’assure d’un tel savoir puisqu’il est une écoute qui ne cesse de se travailler, de se refaire dans tous les sens du terme… Le temps du poème c’est donc un et de la rime infinie par le rythme et la relation contre le et de la juxtaposition heideggérienne qui accroît l’autonomisation de la pensée, sa séparation déshistoricisante et démoralisante. Il n’y a pas le poème et le présent, juxtaposition de termes ne permettant pas de penser leur relation, mais le présent du poème et le poème du présent ou alors leur absence qu’impose le premier syntagme pris dans cette mauvaise habitude de l’essentialisme résidentiel.

Jusqu’à exiger l’impossible, rimons « de monde en monde »… avec le présent du poème et le poème du présent.

2. je vis … quand on peut se taire ensemble

Un diagnostic plus précis sur l’état de la relation qui nous préoccupe ici est toutefois nécessaire. Il semble que rien n’ait changé depuis qu’Henri Meschonnic a écrit dans Célébration de la poésie : « L’état des problèmes de la poésie montre que nous sommes des sous-développés de la pensée du langage. Et ce sous-développement de la pensée est aussi un sous-développement de la société. Le fait qu’on n’en ait pas conscience le confirme et l’aggrave »[viii].

À ce jour, pas un seul poète de langue française dont les médias accueillent un tant soit peu l’œuvre et il en est plus qu’on ne croit ou ne dit, n’a posé un tel diagnostic s’agissant par exemple de l’existence depuis 2007 d’un ministère de l’immigration de l’intégration, de l’identité nationale et du développement solidaire dans le gouvernement actuel de la France avec ce qui s’en est suivi depuis lors : vague massive d’expulsions totalement aléatoires d’immigrants voire de réfugiés, « grand débat sur l’identité nationale » ouvrant la voie aux pires attitudes… J’entends bien que beaucoup de poètes en citoyens s’opposent à cette politique mais ne font-ils pas le contraire de ce qu’ils disent – et c’est redoutable quant aux poètes et aux écrivains plus généralement, bien plus que s’agissant des politiciens, des commentateurs et autres journalistes… Ce sous-développement de la société est facile à condamner quand on met la poésie, la littérature, l’art, la culture au-dessus de tous ces « monstres froids », pour parler comme De Gaulle qui empruntait à Nietzsche[ix], et qu’on ne voit pas le pire des monstres froids qui domine et même anime la poésie française : son tropisme pour la langue, sa défense de la langue. Mais ce tropisme consubstantiel à la scène littéraire française n’a pas ses meilleurs représentants chez les néo-conservateurs et autre défenseurs réactionnaires de la langue française, il s’étend comme un consensus jusque chez les vangardistes ou ultra-contemporainistes. En effet, depuis Sartre[x] – ce que Meschonnic ne cesse de rappeler[xi] parce qu’on ne fait que l’oublier, l’affirmation que « les poètes sont des hommes qui refusent d’utiliser le langage » fige dans le marbre philosophique la séparation de la poésie et du « langage ordinaire », confine la poésie dans l’anti-arbitraire du signe et dans la poétisation, son seul engagement qui en fait une démobilisation généralisée et de l’auteur et du lecteur, et du poème et de la poésie… William Marx récemment voulait « en finir avec l’essence de la littérature » tout en ne cessant de nous la refaire, par les voies plus qu’empruntées de l’histoire littéraire, quand par exemple, il écrivait : « La littérature en général, personne ne sait ce que c’est, sinon peut-être qu’elle est un usage particulier du langage »[xii] : ce dernier syntagme répète mot pour mot Sartre…

Un ouvrage tout récent[xiii] dont le promoteur, Gilles Philippe dédicataire de celui de William Marx, vient comme achever aujourd’hui un tel dispositif réitérant comme à l’habitude la séparation prose/poésie instaurée par le même Sartre et devenue un pont-aux-ânes de la critique et des débats poétiques depuis lors. Je me contente de retenir ce passage qui conclut le chapitre introductif (« Une langue littéraire ? ») et qui place significativement Michel Deguy dans la voix de Richard Millet, lequel réalise pour Gilles Philippe l’apothéose de la pensée de « la langue littéraire » avec Renaud Camus[xiv] :

Cette hantise [d’une disparition du français au profit de l’anglais] justifie que, depuis 1980, le consensus réapparaisse soudain autour de l’idée que la littérature doit « faire quelque chose pour la langue » et qu’il faille un terme au conflit apparu cent ans plus tôt entre langue littéraire et langue normée : quand Michel Deguy déclare que les œuvres doivent « protéger la langue », quand Hector Bianciotti affirme qu’une des missions de la littérature est de « ralentir l’évolution de la langue »[xv], ils retrouvent étonnamment, mais dans un contexte résolument nouveau, des formules qu’on lisait à la fin du XIXe siècle.

On n’a pas assez entendu cet étonnement qui n’en fait pas un dans ce livre mais qui renforce le consensus du néo-classicisme de l’époque, ainsi que la conclusion du livre l’écrit dans un finalisme qui est là pour désespérer le premier et le dernier venus du haut d’un savoir-pouvoir responsable :

Tout se passe donc comme si, après l’expérimentation débordante, était venu le temps d’usages réglés, maîtrisés, de possibles dont on connaît désormais à la fois la disponibilité et les risques. L’histoire de la langue littéraire en France depuis Flaubert pourrait donc bien être lue comme la longue et lente configuration des pouvoirs et des responsabilités du langage à travers les imaginaires de la littérature et des discours[xvi].

Le « désormais » vaut ici son pesant de téléologie même s’il pointe la cohérence logique des discours conservateurs et expérimentateurs comme le signalait Meschonnic qui tenait les uns et les autres pour les « gardiens du dépassé » évoquant par exemple Yves Bonnefoy et Jacques Roubaud, la « grandiloquence » et la « ruse »… autant de variantes de cette « autosatisfaction » qui fait souvent le discours des académismes contemporains[xvii]. Et de la langue à la poésie, de la poésie à la langue, c’est exactement la même situation qui se renouvelle, se répète, se durcit parfois et que Meschonnic dégèle, resitue et refait ainsi :

Car il y a la poésie, et il y a les poèmes. Ce n’est pas la même chose. Certains poèmes sont écrits par la poésie. Du coup, je pose qu’ils ressemblent à des poèmes. D’autres sont écrits contre. Il y a l’amour de la poésie. De tout temps l’amour de la poésie a été la mort de la poésie[xviii].

Mais pour écouter les poèmes dans le bruit de la poésie, il y a des impostures qui rendent sourds et qui durent toujours. Une d’entre elles que pointe Meschonnic – il est encore une fois le seul à le faire dans la géopoétique française – c’est celle que répète André Velter en 1999 :

André Velter a accueilli dans Orphée Studio, Poésie d’aujourd’hui à voix haute[xix], trente poètes, à partir de lectures qui se sont tenues de 1995 à 1999.

Ce recueil annonce un « retour de la vie prodigue dans la poésie » (p. 7), après un « mutisme qui prétendait se parer des vertus du silence » (p. 7), comme si le règne du grand blanc dans la poésie française avait été l’effet des massacres de masse, « après le règne exterminateur de l’innommable » (p. 7), alors qu’il vient droit des pages du Coup de dés, comme un effet de poétisation, de culte de la poésie pris pour la poésie. Et ce prétentionnisme du blanc, cette imposture dure toujours[xx].

Cette imposture est multiple. L’« effet Celan » y participe. Meschonnic n’a cessé de montrer qu’il ne produit qu’un « après-Celan » qui est une célébration pour un effacement[xxi]. J’ai montré ailleurs[xxii] qu’il se couple maintenant avec un effet-Luca, Ghérasim Luca (1913-1994) dont la pseudo pathologie bégayante viendrait remplacer l’hermétisation de Celan, ce passage du secret au sacré, une autre forme de maladie du langage. Deux déshistoricisations qui « inscrivent le poème lui-même dans l’herméneutique », comme dit Meschonnic pour Celan, ou dans une pseudo-pragmatique de la performance vocale pour Luca, c’est-à-dire sa disparition pour les discours sur et après. Tous discours qui légifèrent et qui obligent à écrire sur, après et non avec, qui obligent le poème à servir de témoignage, de prétexte et donc de document d’un anti-arbitraire du signe : « c’est une variante de la poésie-écart-sortie du langage ordinaire », comme précise Meschonnic et par conséquent une « désubjectivation » du poème. Quand le poème fait tout contre ces désubjectivations, c’est là son plus grand rapport au temps du sujet, à cette temporalité du sujet qu’il fait venir, sentir, toucher même par l’écoute qui est son éthique :

la douleur

pour cesser ce mouvement ivre

cherche l’issue d’un cri

sous l’écoulement des visages

c’est son image

quand elle oscille dans les corps

comme une prière mûre

et l’homme est une pierre

au fond des cris

il tremble au bord d’un mot

il rend tout le silence

de son corps

Ce poème est pris à l’avant-dernier livre qui continue les tout premiers poèmes publiés[xxiii] dans un mouvement de reprise pleine de résonances puisque s’y mêlent les enfants de la guerre d’Algérie aux enfants des rafles de l’extermination nazie des juifs d’Europe. Ce poème est d’abord la recherche du propre que manifestait la déclaration inaugurale de l’œuvre poétique avec ce troisième poème de Dédicaces proverbes dont je retiens le début et la fin : « J’étais la voix des autres / […] / je passerai ma vie à ressembler à ma voix ». Et cela passe ici par cette recherche « au fond des cris » avec ce renversement que seul un poème peut réaliser puisque cette chute de l’homme comme une pierre « rend tout le silence » du corps douloureux… C’est ce continu que seul le poème trouve qui invente un impossible de la pensée en le réalisant. Plus qu’à réifier l’impossible dans l’innommable ou l’impensable comme y oblige la philosophie de l’« après-Auschwitz » ou des catastrophes rapportées à cet essentialisme effaceur des noms[xxiv], ici le poème invente l’impossible dans et par sa force. Cette force que le dernier poème du livre montre par sa transsubjectivité gnomique[xxv] :

je vis pour démentir les oracles

on sait de quoi on parle

quand on peut se taire ensemble

L’historicité de ce « de quoi on parle » est une rencontre plus qu’un contenu, c’est même un renversement du nommer (« de quoi on parle ») en un suggérer (« se taire ensemble ») comme Meschonnic ne cesse de rappeler ce test baudelairien pour savoir si le poème est un poème. L’historicité de cette rencontre, c’est une relation plus qu’une communication, c’est un silence qui fait taire les oracles et autres bruits informationnels ou herméneutiques qui eux ne peuvent connaître « de quoi on parle » quand ils se font souvent les instruments de destruction des vivants, du vivant des vivants. Le poème résiste avec sa « parole rencontre » : « je vis … ensemble » résonne avec le début du livre qui engageait ce corps-langage inouï[xxvi] : « je plonge mes bras dans le vivier / des morts ». Deux fois vie dans « vivier » ! Car seul un poème comme ceux qui nous font écouter « les cris de ces yeux / qui gouttent sur l’herbe » peut échapper à toute la poésie qui, comme toutes les autres célébrations, enterrent deux fois les morts…

Alors le poème et son cri ne sont ni inaudibles ni assignables à un hors-langage : il sont au plus près de nos vies, au plus près d’une écoute toujours possible qui seule peut continuer ce cri comme cette vie de « tout le silence » des corps, des morts, des vivants.

3. le silence entre… nous le passage

Il semble qu’il y ait une suffisance française s’agissant de la responsabilité de la poésie, de son évidente innocence si ce n’est de son impossible responsabilité dans ce qui arrive de terrible aux hommes dans ce pays et dans le monde… autrement qu’à dire qu’elle est toujours et forcément du bon côté. Si l’on passe sur les escarmouches, tout ne serait que différences de manières mais en aucun cas on ne pourrait soupçonner la poésie, tel poète de participer à autre chose qu’aux idéaux de l’humanité… Henri Meschonnic outre le diagnostic concernant le rapport étroit du sous-développement de la société et de celui de la pensée du langage quant à la poésie en France note ceci : « Alors, ainsi, la poésie serait un lieu culturel où l’intention paverait les chemins du paradis, et pas de l’enfer. Quelle aubaine ! Quelle exception aussi. Pas étonnant qu’elle attire peu de lecteurs »[xxvii].

Il y aurait donc bien une exception française incluant ce déni qui en fait justement la spécificité française car ailleurs il semble que la poésie soit plus reconnue comme une activité discursive parmi d’autres. Aussi, comme précise Meschonnic, pointant un paradoxe de la situation française où philosophie et poésie ont vu leurs eaux mêlées depuis la phénoménologie dominante : « que fait-on du devoir d’intelligibilité ? De l’intelligibilité du présent ? On laisse lâchement se faire le une-main-lave-l’autre de l’établissement » (Ibid.). et Meschonnic de noter à contre sociologisme qu’il faut par là comprendre une certaine désaffection qu’il ne s’agit pas de limiter à la notion de public mais bien d’entendre comme une faiblesse de l’appel, un refus intelligent de beaucoup de répondre à des sirènes. Certes, comme en politique, il se peut qu’une dépoétisation s’exerce comme on signale une dépolitisation mais que je sache s’inventent aussi des formes nouvelles et les formes de vie s’entendent toujours dans des formes de langage qui restent souvent dans le contemporain inaudibles pour ceux qui ne veulent ou ne savent pas entendre ce qui vit, ce qui fait relation.

La réponse quant à l’intelligibilité du présent vient toujours dans et par le poème, son risque et ses refus. Par exemple dans ce poème qui ferme Nous le passage[xxviii] :

nos yeux ne relâchent

que la fuite du visible

ils en retiennent la lumière

qui devient du temps en nous

notre temps nos yeux eux-mêmes

c’est sur nous qu’ils se referment

quand ils transforment ce que nous avons aimé

notre matière

maintenant

invisiblement

tant que toutes les choses qui sont dans la vue

n’y sont plus que des allusions

c’est pourquoi on ne peut plus

rien décrire

Ce livre dont un des premiers titres était Le silence entre nous[xxix], continue ce travail de la relation, récit et récitatif mêlés contre toutes les intentions qui déresponsabilisent le poème à bon compte. Ici, le poème invente une responsabilité décisive par une éthique du refus : un écrire contre un décrire. Le refus de parler de qui est toujours le procédé par lequel s’exerce une certaine déresponsabilisation : parler de désécrit parce qu’il décrit. Il y a à reprendre ce que Mallarmé notait dans son compte rendu du Forgeron de Banville à La Revue indépendante en 1887 :

Voilà, constatation à quoi je glisse, comment, dans notre langue, les vers ne vont que par deux ou à plusieurs, en raison de leur accord final, soit la loi mystérieuse de la Rime, qui se révèle avec la fonction de gardienne et d’empêcher qu’entre tous, un usurpe, ou ne demeure péremptoirement : en quelle pensée fabriqué celui-là ! peu m’importe, attendu que sa matière discutable aussitôt, gratuite, ne produirait de preuve à se tenir dans un équilibre momentané et double à la façon du vol, identité de deux fragments constitutifs remémorée extérieurement par une parité dans la consonance[xxx].

Si Mallarmé métaphorise l’opération de consonance que j’appellerais de résonance et que Meschonnic appelle le rythme du poème, « à la façon du vol », dans le dernier poème de Nous le passage, Meschonnic associe « la lumière » à ce « qui devient du temps en nous » dans et par le poème ou encore dans l’« équilibre momentané » de ces trois lignes qui consonnent en définition-valeur : « notre matière / maintenant / invisiblement ». S’agit-il de l’amour ? certainement ! mais ce serait immédiatement arrêter le mouvement de consonance pour une « pensée fabriquée » ou comme dit aussi Mallarmé l’usurpation péremptoire du poème par le signe, du dire par le dit, de l’écrire par le décrire. Oui, « la lumière amoureuse / et nous le ciel sur la peau / jusqu’à / jamais et un jour[xxxi] » demande de ne pas arrêter cette diffusion d’une force infinie qui défait toutes les catégories spatiales ou temporelles de l’habitude pour que le poème les refasse à l’aune d’un impossible qui est l’utopie du poème, ce « jusqu’à » qu’il réalise chaque fois dans un « accord final » qu’il faut entendre ni comme un consensus ni comme une fin mais bien toujours comme une relation en cours, un « nous sommes toujours au commencement d’apprendre[xxxii] ». Alors, chez Mallarmé, la métaphore du vol n’en est plus une puisqu’il s’agit bel et bien d’une transformation, d’un envol comme devenir maintenant. Ce que le premier poème de Nous le passage suggère avec toujours autant de force[xxxiii] :

aujourd’hui nous sommes plus jeunes que nous-mêmes

parce que nous sommes l’un l’autre

le regard avec l’instant

Ce « l’un l’autre » qui n’est pas et est « l’un et l’autre » avec toutes ses variantes relationnelles : « avec », « par », « pour », « dans », « sur », « contre », etc., invente ce que Meschonnic posait à l’orée de l’œuvre poétique comme manifeste d’une « expérience en cours » et donc comme mouvement continu à continuer continûment : « Je commence un langage qui n’a plus rien à faire de la distinction utile ailleurs entre dire et agir, qui n’a plus rien à faire de l’opposition entre l’individuel et le social, entre la parole et la langue. Comme entre dire et vivre une interaction sans privilège de l’un des termes constitue l’écriture, ainsi dans la poésie qu’on croyait personnelle se produit la poésie impersonnelle »[xxxiv].

L’engagement qu’ouvre « je passerai ma vie à ressembler à ma voix »[xxxv], n’est pas un projet solipsiste puisque la voix qui est l’utopie du poème en devient sa matière, sa matière toujours au présent : ce que j’aime appeler une matière relation, un « nous le passage », cet « intime extérieur » que je lis dans le dernier poème de ce premier livre[xxxvi] :

Je te donne lieu et temps je te donne le meilleur jour

depuis que j’ai pris sur toi la mesure de notre langage

nous savons entendre des yeux ceux qui donnent signe de livre

ceux qui donnent signe de vie nous reconnaissent.

Je te donne ce qui me sert

parler se taire ne sont naturels qu’avec toi

loin de toi je n’ai avec eux que des compromis

chez nous ils trouvent leur centre et leur gravité

ni toi ni moi ne sommes endormis.

Le poème ne confond pas « signe de livre » et « signe de vie » sinon il n’est que littérature ; aussi engage-t-il d’abord par le continu-relation qu’il est le seul à pouvoir exiger, lancer et entretenir. Cette politique du poème est un don du lieu et du temps non pour un ailleurs ou un avenir, promesses que l’intention tiendrait toujours fort bien, mais pour un ici et maintenant qui met la lecture à hauteur d’écriture et l’inverse : « le meilleur jour » est à la fois la lumière d’une connaissance irréductible à quelque dévoilement herméneutique ou apparition pragmatique mais irrésistiblement en acte de langage et de vie, et l’ordinaire du temps, des travaux et des jours, rendu à son extraordinaire, ce « légendaire chaque jour » qui titre le livre éponyme de 1979. C’est ainsi me semble-t-il que le poème, s’inventant sans cesse dans et par un je-tu, engage la voix, ce qu’il y a de plus physique et de plus indicible paradoxalement par le langage, dans une aventure, une épopée, qui n’a rien d’une conquête ou d’une affirmation autrement qu’à penser l’agonistique et l’individuation dans et par une érotique qui est un faire relation dans et par le langage, le corps-langage. Cette activité inassignable défie et défait la poésie, la littérature, la culture et plus généralement tous les programmes qui instrumentalisent le discontinu de la définition et de la valeur, du langage et de la vie réduisant la poésie à des « petites manières »[xxxvii]. Ces « petites manières » sont l’accompagnement du néo-classicisme dominant ; elles sont ce qui fait le plus de mal à la poésie puisqu’elles font toute la cérémonie de la célébration quand on a besoin, grand besoin, des fêtes de la vie.

je ne mets pas les noms du

monde comme

on s’habille en paysage

la fête entre les fêtes c’est

ce qui ne cherche même pas un

nom[xxxviii]

C’est heureux et mystérieux : avec le poème, le cri ne cesse jamais dans les silences bruyants des célébrations. Pour ne pas être endormis par leurs mensonges bruyants, ce cri, « le présent de tous les présents », « nous en connaissons / la voix »[xxxix]. Ce qui exige un « nous le passage », comme écoute du silence entre nous. Le temps du poème contre la poésie de l’époque. La relation contre la célébration. Le poème.


[i] Ce travail vient poursuivre, sans compter les livres de poèmes, d’autres essais, entre autres ce qui suit. Deux livres : Langage et relation, Anthropologie de l’amour, L’Harmattan, 2005 ; La Poésie dans les soulèvements, Avec Bernard Vargaftig, L’Harmattan, 2001. De nombreux articles parmi lesquels : « Il y a la littérature engagée et les œuvres qui engagent », colloque « Littérature de jeunesse et engagement », IUFM et Université de Strasbourg, 12-14 novembre 2009 (à paraître) ; « Henri Meschonnic et Bernard Vargaftig : le poème relation de vie après l’extermination des juifs d’Europe » dans A. Schulte Nordholt (dir.), Témoignages de l’après-Auschwitz dans la littérature juive-française d’aujourd’hui. Enfants de survivants et survivants-enfants, « Faux titre n° 327 », Amsterdam / New York : Rodopi, décembre 2008, p. 136-150 ; « Engagés, les poèmes-relations de Bernard Noël » dans F. Scotto (dir), Bernard Noël : le corps du verbe, Colloque de Cerisy, Lyon : ENS Editions, 2008, p. 69-82 ; « Avec Henri Meschonnic, la pensée, le poème comme un continu du vivre langage », dans Continuum n° 5 (« Henri Meschonnic »), avril 2008, association israélienne des écrivains de langue française, p. 63-73 ; « Déverse ta colère – déverse ! Contre « la solution finale de la question juive » et ses hoquets essentialistes : aujourd’hui défendre les vivants pour vivre leurs noms et leurs silences » dans Résonance générale n° 2, Mont-de-Laval : L’Atelier du grand tétras, mars 2008, p. 19-44 ; « Henri Meschonnic, poète libre » dans Résonance générale n° 1, été 2007, Mont-de-Laval : L’Atelier du grand tétras, p. 55-60 ; « Le poème, un retour de vie. Actualités du Kaddish » dans M. Bercot et C. Mayaux (dir.), Poésie & Liturgie XIXe-XXe siècles, coll. « Littératures de langue française », Bern, Berlin, Bruxelles, Frankfurt am Main, New-York, Oxford, Wien : Peter Lang, 2006, p. 261-276 ; « Pour une poétique de la relation » dans Gérard dessons, Serge Martin et Pascal Michon (dir.), La Pensée et le poème. Meschonnic à Cerisy, Paris : In’Press, 2005, p. 186-201 ; « Un poème du langage relation », dans Nu(e), n° 18 (« Henri Meschonnic »), Nice, 2002, p. 89-97 ; « Il y a pli & pli. Penser avec le sujet du poème », dans Europe n° 851 (supplément au n° 850, « Littérature et philosophie »), mars 2000, p. 202-212.

[ii] H. Meschonnic, De Monde en monde, Arfuyen, 2009, p. 93.

[iii] H. Meschonnic, La Rime et la vie, Verdier, 1989, p. 216. Le texte, « La rime et la vie » (p. 208-231), devait préfacer Tentative de jalousie (trad. des poèmes de M. Tsvetaïeva par E. Mailleret, La Découverte, 1986). Les citations qui suivent y renvoient.

[iv] H. Meschonnic, Politique du rythme, politique du sujet, Verdier, 1995, p. 452-463. Les citations vont dorénavant à cet extrait.

[v] H. Meschonnic, La Rime et la vie, op. cit., p. 231.

[vi] « Aus Anwesen, Anwesenheit, spricht Gegenwart » que Meschonnic traduit : « C’est à partir de la résidence, de la résidenceté, que parle le présent », dans Le Langage Heidegger, PUF, 1990, p. 253.

[vii] C. Baudelaire, Œuvres complètes, Club du meilleur livre, 1955, t. 1, p. 915 (cité par H. Meschonnic, Laz Rime et la vie, p. 214).

[viii] H. Meschonnic, Célébration de la poésie, Verdier, 2001, p. 10.

[ix] Charles de Gaulle, Conférence de presse tenue à l’hôtel Continental, 7 avril 1954, in Œuvres complètes, Discours et Messages, t. II : Dans l’attente (1946-1958), Plon, 1970, p. 287-290. « L’État est le plus froid des monstres froids » écrivait Nietzsche dans Ainsi parlait Zarathoustra.

[x] « Les poètes sont des hommes qui refusent d’utiliser le langage » écrit Jean-Paul Sartre dans Qu’est-ce que la littérature ?, Gallimard, 1947, p. 18.

[xi] Par exemple, dans Célébration de la poésie, p. 25…

[xii] W. Marx, L’Adieu à la littérature. Histoire d’une dévalorisation XVIIIe-XXe siècle, Minuit, 2005, p. 15.

[xiii] G. Philippe et J. Piat (dir.), La langue littéraire. Une histoire de la prose en France de Gustave Flaubert à Claude Simon, Fayard, 2009.

[xiv] Ibid., p. 55.

[xv] Cités dans Richard Millet, Le Sentiment de la langue, [P.O.L., 1986], p. 213-214 [Note de G. Philippe].

[xvi] G. Philippe et J. Piat (dir.), La langue littéraire. Une histoire de la prose en France de Gustave Flaubert à Claude Simon, op. cit., p. 534. On retrouve encore à cette dernière page le nom de Richard Millet auquel il faudrait ajouter ceux de Pierre Michon et de Pascal Quignard qui font consensus…

[xvii] Voir Célébration de la poésie, op. cit., p. 105 et suivantes.

[xviii] Ibid., p. 86.

[xix] Orphé studio, Poésie d’aujourd’hui à voix haute, présentation et choix d’André Velter, Poésie/Gallimard, 1999. Les poètes sont classés par ordre chronologique d’intervention [note de H. Meschonnic].

[xx] Ibid., p. 134.

[xxi] H. Meschonnic, La Rime et la vie, op. cit., p. 169-174.

[xxii] S. Martin, « La relation contre la religion. Avec Paul Celan, Ghérasim Luca et Henri Meschonnic. Pour un humanisme radicalement historique » dans Faire part n° 22/23 (« Le poème Meschonnic »), mai 2008, p. 174-192.

[xxiii] H. Meschonnic a déposé ses archives (1969-2005) à l’IMEC fin 2006 : ce fut l’occasion pour lui de relire ses premiers poèmes et de les reprendre (poèmes parus dans Europe n° 393, janvier 1962 (« Poèmes d’Algérie ») ; n° 415-416, nov.-déc. 1963 (« Après nous la sagesse ») ; sept-oct. 1965 (« Le matin vient ») ; et dans La Nouvelle Critique n° 24, mai 1969, cette dernière publication portait le titre éponyme. Parole rencontre (L’Atelier du grand tétras, 2008) est issu de cette expérience. Le poème est pris à la p. 30 de ce livre. Voir Le Magazine littéraire n° 480 (1er novembre 2008): « Retour aux quais de cannelle chaude ». Entretien de Henri Meschonnic avec V. Marin La Meslée.

[xxiv] Il faut redire à ce propos l’importance d’un titre comme celui d’Henri Meschonnic : Combien de noms (L’Improviste, 1999). Le poème de la page 78 rassemble son engagement : « quand les noms les ont quittés / ils sont devenus un fleuve / et ce fleuve coule en nous / je ne sais rien faire d’autre / que d’être son mouvement / qui nous emporte / dans le bruit nous nous crions / nos / noms ».

[xxv] Ibid., p. 67.

[xxvi] Ibid., p. 11.

[xxvii] H. Meschonnic, Célébration de la poésie, op. cit., p. 136.

[xxviii] H. Meschonnic, Nous le passage, Verdier, 1990, p. 92.

[xxix] Archives IMEC, boîte « Nous le passage », dossier « manuscrits de travail ½ », liasse 1, f. 1.

[xxx] S. Mallarmé, Œuvres complètes, La Pléiade/Gallimard, 1945, p. 333.

[xxxi] H. Meschonnic, Nous le passage, op. cit., p. 12.

[xxxii] Ibid., p. 33.

[xxxiii] Ibid., p. 9.

[xxxiv] H. Meschonnic, Dédicaces proverbes, Gallimard, 1972, p. 10.

[xxxv] Ibid., p. 15.

[xxxvi] Ibid., p. 120.

[xxxvii] H. Meschonnic, Célébration de la poésie, op. cit., p. 140.

[xxxviii] H. Meschonnic, Combien de noms, op. cit., p. 41.

[xxxix] H. Meschonnic, Légendaire chaque jour, Gallimard, 1979, p. 81.

N4728 n° 17



Le dernier numéro de la revue N4728 vient de paraître avec trois poètes invités: Lucien Suel présenté par Jacky Essirard, Jean-Claude Schneider présenté par Antoine Emaz et Nicolas Pesquès présenté également par Antoine Emaz. Un très beau texte pensif de Jacques Ancet vient clore le numéro: "Quelque chose" qui cite entre autres ce passage de Mallarmé: "Dans le papier, l'artiste se fait" et le commente ainsi: "Un acte de langage qui est indissolublement un acte de vie". De quoi défaire le mallarméisme toujours aussi conformiste de bien des contemporains si l'on excepte le décapage réalisé par Henri Meschonnic...
Parmi beaucoup d'autres, on peut lire des poèmes de Tobias Burghardt traduit de l'allemand par Rüdiger Fischer, et deux poèmes de Serge Ritman.
On peut surtout s'abonner pour 25 euros chez Paul Badin, 6 quai de port-Boulet, 49080 Bouchemaine.

lundi 18 janvier 2010

Luca en anglais américain

Une bonne nouvelle: L'inventeur de l'amour vient d'être traduit en anglais américain. Je reviendrai bientôt sur son traducteur Julian Semilian.

vendredi 15 janvier 2010

Haïti, terre d'histoires bousculées: tes oiseaux volubiles nous sont chers


Terrible, ce tremblement de terre sur une île qui n'a cessé de trembler...

Le texte ci-dessous pour dire la force de ses habitants, de ses voix malgré les malheurs et les périls. Il est paru dans la revue Triages en 2008.

Je viens d'apprendre que Frankétienne était vivant. Il l'a toujours été et le sera toujours.


Frankétienne :

la volubilité d’un oiseau écouté au phénakisticope

1. De la cinémanimalité

La « Morale du joujou » de Charles Baudelaire[1] est, me semble-t-il et cela n’aurait pas été vraiment considéré, une œuvre majeure en poétique des œuvres et peut-être même livre-t-elle les prolégomènes d’une éthique du poème comme éthique du langage et plus précisément, de la relation dans et par le langage.

Aussitôt je voudrais dire les raisons de ce détour comme autant d’hypothèses que l’œuvre de Frankétienne me fait poser. Je vais suivre le texte de Baudelaire pour lire un fragment du texte monstrueux de Frankétienne[2]. Je tiens à ce qualificatif comme Baudelaire met au cœur de son texte sa fable du « joujou vivant » qui donnera ailleurs Le Joujou du pauvre dans les poèmes en prose du Spleen de Paris. On sait que « ce joujou que le petit souillon agaçait, agitait et secouait dans une boîte grillée, était un rat vivant ! ». De la même manière, Frankétienne agace, agite et secoue dans sa machine à écrire et à peindre-découper un oiseau schizophone « tiré […] de la vie elle-même », comme dit Baudelaire du rat offert à l’enfant par ses parents pauvres… Il y a non une activité de représentation que l’on achèverait en la situant dans des biographèmes et autres contextualisations mais bien une activité de spectacularisation que l’on a tout intérêt à comprendre comme du théâtre non à faire mais se faisant, comme du théâtre non à adapter, interpréter mais auquel il nous faut assister. Dès la première page, c’est le spectacle du poème, la parade de l’Oiseau schizophone. Un tel livre contient sa propre théâtralité et peut-être même ce que j’oserais appeler sa « cinémanimalité » en posant ce mot-valise qui mêle à l’art cinématographique du cœur même de l’écriture un devenir-animal au sens de Deleuze-Guattari[3] et plus certainement ce que Jürgen Trabant signalait à partir de Humboldt :

Penser par le langage est en soi-même un besoin instinctif de l’homme et n’est pas fondé sur d’autres besoins (ce besoin linguistique a un modèle corporel dans la créativité sexuelle, qui n’en est pas pourtant pas le besoin sous-jacent). La créativité du langage est « plaisir de production de sons » - « le poétique, une étincelle qui jaillit dans l’obtusion animale » - « relatif à des pensées » qui est en même temps « besoin de communication sociale » (VI : 156), c’est-à-dire besoin de création poétique qui est aussi besoin d’union amoureuse avec l’autre. Seule la générosité, poétique et érotique, est spécifiquement humaine et explique la multiplicité et la richesse du langage[4].

« Cinéma de voix en marche », comme le dit lui-même Frankétienne dans sa « présentation » (11), sans compter tout le poème liminaire programmatique envisageant un « psykinérama » (7), le poème monstrueux ouvre au cinéma du poème. Je me contenterai pour le fragment choisi du phénakisticope baudelairien. Cet ancêtre du cinéma situera ma tentative comme approche rudimentaire de l’œuvre tout en déplaçant la perspective de la vérité (de la vue ou de la psyché ou de… l’œuvre) à la tromperie (phenakizein)… mais comme dit la locution qui s’applique d’abord à une femme aux charmes plus apparents que réels, la tromperie sur marchandise est peut-être le meilleur moyen de savoir qu’on ne peut prendre un sujet pour un objet ! Qu’on ne peut confondre un oiseau schizophone avec un perroquet, la cinémanimalité avec une poésie exotique. La cinémanimalité de l’oiseau schizophone est le spectacle d’un poème inouï qui fait son cinéma : le cinéma du poème.

2. Du continu (hét)érogène

Frankétienne possède « cette admirable et lumineuse promptitude qui caractérise les enfants, chez qui le désir, la délibération et l’action ne font, pour ainsi dire, qu’une seule faculté, par laquelle ils se distinguent des hommes dégénérés, en qui, au contraire, la délibération mange presque tout le temps » : il fait comme Baudelaire enfant qui s’empara « immédiatement du plus beau, du plus cher, du plus voyant, du plus frais, du plus bizarre des joujoux » de la chambre où l’avait introduit « la Fée du joujou », cette dame Panckoucke.

Il y a un geste continuel dans l’écriture-Frankétienne : l’écriture se jette dans l’écriture en allant au « plus beau, au plus cher, au plus voyant, au plus frais et au plus bizarre ». Cette « écriture ambrée d’imprévisible où s’enflûtinent les signes azaïrés de mythes et s’agglutinent les voix ormaïlées de rêves » (49) est un flux d’hétérogénéités. Ces « interventions » continuelles le long du livre qu’on pourrait associer aux pratiques artistiques du collage à la fois perturbent le bon déroulement et assurent le flux continuel ! Cette titraille débandée ne cesse d’empêcher l’homogénéisation du flux langagier ; au contraire, ce flux emporte d’autant plus qu’il est porté par toute l’hétérogénéité de ses matériaux et de ses manières. Il faut ajouter que le graphisme typographique, graisses et corps, justifications et obliques, se poursuit jusque dans les encres dessinées, lesquelles prolongent les coulures verbales, les dégoulinades textuelles, les rets et arabesques des phallus, vulves, yeux et autres bouches qui renversent sans cesse la violence instrumentalisée des zozobistes en « feu de joie sans fin » (58), mieux en « nos élans dans l’amour / nos vieux démons déments / leur densité de vie / leur mesure d’émotion / la terreur suicidaire des amants que nous fûmes » (55).

Car, en considérant l’écriture de Frankétienne dans l’hétérogénéité de sa palette graphique et typographique, il y a un emportement qui mêle la délibération à l’action et au désir. Le flux est premier : la promptitude fait de cette activité d’écriture un commencement perpétuel, un recommencement incessant. Exemple :

« Une effolerie de sabres et de glaives enflammés défournichaient la fourquine vanillée de chair vive » (62) : pas un mot qui ne soit emportés par le mouvement sémantique du vif. La paronomase n’est pas seulement lexicale produisant l’engendrement des mots entre eux : on peut dire qu’ici « four » est une unité prosodique-sémantique qui est entièrement activité. Comme ailleurs, les substantifs qu’il ne faudrait pas trop facilement associer à une accumulation d’images statiques, sont pris dans un tel mouvement prosodique qu’ils deviennent des verbes. « Four » est pris dans « enfourner /défourner » si ce n’est dans et par « fourrer » voire « foutre » ou encore « fourrager »…

Frankétienne en roi mage ou plutôt comme cet enfant qui, sans coup férir, prend le morceau avec la fève, a la main juste. Ces pages qu’on lit comme une épopée monstrueuse qui n’est pas sans évoquer Agrippa d’Aubigné, enferment la fève qui rayonne sur elles :

« Dans le silence marvinescent, la voix bleue de Milouna rivolianait avec un accent de tendresse envoûtante » (67) : vol du vin dans la voûte de la voix ? Peut-être ! Sujet-fève qui murmure et remue « floumoussement en zézayant et en susurrant d’interminables alcius, des cris, des gémissements et des râles mêlés » (67).

3. De l’oiseau volubilionnaire

Par conséquent, comme Baudelaire, Frankétienne préfère de loin « un grand magasin de joujoux à un bel appartement bourgeois » :

Toute la vie en miniature ne s’y trouve-t-elle pas, et beaucoup plus colorée, nettoyée et luisante que la vie réelle ? On y voit des jardins, des théâtres, de belles toilettes, des yeux purs comme le diamant, des joues allumées par le fard, des dentelles charmantes, des voitures, des écuries, des étables, des ivrognes, des charlatans, des banquiers, des comédiens, des polichinelles qui ressemblent à des feux d’artifice, des cuisines, et des armées entières, bien disciplinées, avec de la cavalerie et de l’artillerie.

Comme chez Baudelaire, il ne s’agit pas à proprement parler d’une liste mais bien d’un récitatif qui « infinit » la vie. Aussi la vie chez Frankétienne y est « beaucoup plus colorée, nettoyée et luisante que la vie réelle » : non que ses éléments soient plus nombreux, plus riches, plus extraordinaires, plus fantasmés, plus symboliques et donc moins réalistes, moins sociologiques, moins scientifiques... Ce serait ne pas comprendre le mouvement d’une telle écriture que d’en lister les mots, les trouvailles lexicales et de répéter à satiété la richesse exotique d’une bimbeloterie des îles… plus certainement, ce sont des recherches de langages qui mettent tout l’ordinaire non au diapason de ses unités, de ses mots et de ses maux, mais au rythme de son phrasé qui met tous les termes dans un continu : le cinéma du poème. Bref, la liste chez Frankétienne n’est pas la somme de ses éléments mais le mouvement de son phrasé, le rythme de son oralité. Entendons bien par liste cette force énumérative qui ne compte pas à la dépense énergétique. Franckétienne est un volubilionnaire :

L’ellipse dévore le vide, la chair chienne au chiendent, la crudité des viandes engluchées de ratures, la fraîcheur des blessures marysées de hachures d’où suintent les liqueurs ginées de guirandine, les odeurs des juments au vertige de la mort, les corps éparpillés au fond des écuries dans le sang des boucheries fleuroselles vénéneuses jaillies d’un volcan braque au souffle malourâcre, pulvérisant la jarre des songes précipités, le govi du destin en brisure débrisure, tous les bruits des débris d’un vaisseau qui chavire en crevant les tympans des marins spantufiés, voyageurs paniqués par l’iris de l’abîme, aprhodite éventrée, erzulie crucifiée par les croches trémindeuses et les cloches voluptueuses du hasard dévêtu en fragments de mémoire et d’oubli successifs. (49)

Chaque mot y est traversé par la phrase qui l’emporte ou chaque mot porte sa phrase au point que chaque mot perd son unité syntaxique-sémantique pour participer d’une unité toujours supérieure, toujours d’abord prosodique qui met alors le syntaxique-sémantique dans un mouvement perpétuel où ce qu’on entend (comprend, perçoit, pense mais aussi tend entre) c’est l’infini de la vie dans et par le langage ; de la vie comme relation, perpétuel passage où même la rhétorique y perdrait son latin : comment dissocier paronomase, allitération, apophonie, cacophonie, musication et autres échos sonores. Car ce ne sont pas des figures qui apparaissent mais bien plus une écoute de ce qu’on ne saurait arrêter : la relation généralisée. La relation comme épopée de la voix, d’une voix pleine de voix.

« L’azur enflaune ma voix » (50), écrit l’oiseau de Frankétienne. Que la voix s’enfle de cette multiplicité, c’est obligé mais elle est prise dans un mouvement qui s’infinit au cœur du langage. L’azur mallarméen ne met pas la voix au régime d’une disparition mais bien d’une incorporation faunesque, d’une dilatation langagière, d’une cinémanimalité monstrueuse où s’entend ce qu’on ne voit pas et se voit ce qu’on n’entend pas d’habitude. « Croches » et « cloches » d’un poème-relation qui fait tout voir-entendre.

4. Du monde engrossenfantin

Mais qu’on ne s’y trompe pas, Baudelaire pas plus que Frankétienne ne supposent que « la poésie enfantine » tienne du prix des joujoux, c’est-à-dire de leur « perfection physique et mécanique » ! Comme les enfants qui « témoignent par leurs jeux de leur grande faculté d’abstraction et de leur haute puissance imaginative » : « Ils jouent sans joujoux » ! Non comme « ces petites filles qui jouent à la madame » mais comme ceux qui « jouent à la guerre » : « non pas dans les Tuileries avec de vrais fusils et de vrais sabres, je parle de l’enfant solitaire qui gouverne et mène à lui seul au combat deux armées ». Car l’un et l’autre ont une économie fort singulière, disons primitive :

Analysez cet immense mundus enfantin, considérez le joujou barbare, le joujou primitif, où pour le fabricant le problème consistait à construire une image aussi approximative que possible avec des éléments aussi simples, aussi peu coûteux que possible : par exemple le polichinelle plat, mû par un seul fil ; les forgerons qui battent l’enclume ; le cheval et son cavalier en trois morceaux, quatre chevilles pour les jambes, la queue du cheval formant un sifflet et quelquefois le cavalier portant une petite plume, ce qui est un grand luxe ; - c’est le joujou à cinq sous, à deux sous, à un sou -

Et Baudelaire de conclure :

Croyez-vous que ces images simples créent une moindre réalité dans l’esprit de l’enfant que ces merveilles du jour de l’an, qui sont plutôt un hommage de la servilité parasitique à la richesse des parents qu’un cadeau à la poésie enfantine ?

Il y a avec ce foisonnement, immense mundus, du poème-Frankétienne, disons même, osons même, un bas prix pour la critique à considérer son fonctionnement, sa merveilleuse simplicité. D’aucuns parleront certainement de réalisme fantastique s’agissant de cet « étrange tournoiement d’images apparemment sans lien dans un rêve en relief chromatique » (108), comme dit le narrateur. Mais le fantastique ici n’est rien d’autre que la réalité, la réalité mise à nue par ses acteurs, même… Ce que disait Breton de Duchamp et de sa plaque de verre (La Mariée mise à nu par ses célibataires, même) est ici pleinement justifié : « aucune œuvre ne me paraît jusqu’à ce jour avoir fait si équitablement la part du rationnel et de l’irrationnel ». Il suffit d’évoquer le passage qui (dé)confond la torture et la jouissance de Milouna (67) dont la sortie montre qu’il s’agit bien d’obtenir le maximum de réalité, un engrossement du monde par le langage et l’inverse :

Quand elle se réveilla en saute-gril de ce maloufreux cauchemar, un filet de sang coulait de son nombril ; et la viloriane sirupeuse dégoulinait de sa belle fente illuminée d’or et de fluorine. […]

Instransparence du silence aux angles sacrés du mystère. Rire de sable et d’écumes plus obscur que la noire épongerie de la pierre tarderosée de cahir. (68)

5. Des divertissements des divertisseurs

Frankétienne comme Baudelaire est un de rares personnages souvent caractérisés comme pervers dans nos sociétés qui goûtent ce divertissement :

Quand vous sortirez le matin avec l’intention décidée de flâner solitairement sur les grandes routes, remplissez vos poches de ces petites inventions, et le long des cabarets, au pied des arbres, faites-en hommage aux enfants inconnus et pauvres que vous rencontrerez. Vous verrez leurs yeux s’agrandir démesurément. D’abord ils n’oseront pas prendre, ils douteront de leur bonheur ; puis leurs mains happeront avidement le cadeau, et ils s’enfuiront comme font les chats qui vont manger loin de vous le morceau que vous leur avez donné, ayant appris à se défier de l’homme. C’est là certainement un grand divertissement.

Le divertissement est bien double : celui du donneur et celui du happeur. Les deux sortent du chemin tracé par les sociabilités convenues, les conservatismes du plaisir, les cadres de la décence. L’un et l’autre se méfient des académismes de la foule humaine. Promeneur et joueur solitaires. Divertisseurs qui cherchent non à faire voir grand mais à changer les yeux de dimension. Bref, des transformateurs du corps par le langage et du langage par le corps, faut-il ajouter…

La volubilité[5] du poème peut sembler perverse voire redoutablement onaniste. C’est qu’effectivement elle génère une érotisation générale qui n’est pas à proprement parler thématique mais prosodique :

Sous le coffrage de la misère et de la peur, une joncherie de corps délabrés, une impitoyable bousculade de bidonvilles défaïtaillés déboundarés débidonnés, on eût dit les ravages d’un cyclone zinglindeux à travers la désolation et les saragailles d’un horrible champ de bataille.

La violence arrogante, massive et drue, s’enfloreillait dans les marécages du quotidien. (66)

Oui cela enfle de l’oreille : cela s’enfloreille. En d’autres termes, l’écoute, ça bande…pour que nos yeux s’agrandissent démesurément. Leçon baudelairienne parfaitement comprise : la lecture devient vision quand l’écoute est bandée par ces petits riens, ce « chant sous le texte », comme disait Mallarmé. Chant qui pousse toutes ces « peintures vagouleuses d’une violerie sauvage, frivole, indescriptible » (66) qui animent le cinéma du poème comme un corps vivant, un cadeau inouï.

6. Des bizarreries boulimiques

Mais il y a chez Baudelaire comme chez Frankétienne des bizarreries. Je garde celle-ci prise au texte du premier pour aussitôt l’appliquer au second :

Le phénakisticope […]. Supposez un mouvement quelconque, par exemple un exercice de danseur ou de jongleur, divisé et décomposé en un certain nombre de mouvements ; supposez que chacun de ces mouvements, - au nombre de vingt, si vous voulez, - soit représenté par une figure entière du jongleur ou du danseur, et qu’ils soient tous dessinés autour d’un cercle de carton. Ajustez ce cercle, ainsi qu’un autre cercle troué, à distances égales, de vingt petites fenêtres, à un pivot au bout d’un manche que vous tenez comme on tient un écran devant le feu. Les vingt petites figures, représentant le mouvement décomposé d’une seule figure, se reflètent dans une glace située en face de vous. Appliquez votre œil à la hauteur des petites fenêtres, et faites tourner rapidement les cercles. La rapidité de la rotation transforme les vingt ouvertures en une seule circulaire, à travers laquelle vous voyez se réfléchir dans la glace vingt figures dansantes avec une précision fantastique. Chaque petite figure a bénéficié des dix-neuf autres. Sur le cercle, elle tourne, et sa rapidité la rend invisible ; dans la glace, vue à travers la fenêtre tournante, elle est immobile, exécutant en place tous les mouvements distribués entre les vingt figures. Le nombre des tableaux qu’on peut créer ainsi est infini.

Cet étrange intérêt de Baudelaire pour le phénakisticope, intérêt qui va jusqu’au raffinement de la description technique, me semble offrir une prose que ne renierait pas les signataires du manifeste du spiralisme. Plus précisément, nous avons là une tentative de description de L’Oiseau schizophone qui me semble d’une extraordinaire justesse.

Ce monstrueux ouvrage est la multiplication de tableaux, multiplication suggérant bel et bien l’infini, d’une seule figure : oui, jongleur ou danseur cet oiseau. Il y a une « unité fabuleuse de la spirale » (97) que peut masquer « la polyphonie incantatoire » (119) mais qui justement est d’abord mouvement. C’est que si l’autobiographie constitue certainement la recherche, elle ne peut la contenir, l’assouvir mais bien au contraire, elle est portée par ce qui ne peut s’en satisfaire, ne peut s’y contenir : l’épopée d’une voix pleine de voix qui emporte toutes les dichotomies dont la cinémanimalité du poème ne peut se contenter. Une formule me semble lancer cette démesure jusque dans la technicité nécessaire à son activité d’emportement : « vitre indiscrète exacerbant la rhapsodie des vorgalises campant les risques de l’écriture » (60). Les « vingt ouvertures » du phénakisticope sont ici les vingt registres de cette « rhapsodie des vorgalises » : orgue pour vocalises, poème pour et par voix qu’exacerbe l’indiscrétion de la vitre, de la transparence opaque de l’écriture.

boulimie de la langue la lumière sémantique chauffait les clitoris déflorait les pucelles bouline et débouline

De la boulimie au déboulé, il a fallu que le corps-poème s’engrosse en prenant le vent de côté, en naviguant à la bouline : que l’oiseau passe au phénakisticope pour le moins.

7. Du puzzle de l’oiseau en puzzle de l’oiseau en puzzle (ad lib.)

Mais il faut ajouter encore un mot, un dernier, sur ce parallèle que je voudrais achever sur les remarques de Baudelaire qui généralisent ses réflexions et renforcent sa poétique jusqu’à la dimension politique et à la force éthique. Tout d’abord, Baudelaire s’en prend au « protestantisme » de ceux qui « ne connaissent pas et ne permettent pas les moyens poétiques de passer le temps ». Il s’agit de ces parents qui ne veulent pas donner de ces joujoux à leurs enfants :

Ce sont les mêmes qui donneraient volontiers un franc à un pauvre, à condition qu’il s’étouffât avec du pain, et lui refuseront toujours deux sous pour se désaltérer au cabaret.

Il y a aussi les parents, quand ce ne sont les enfants eux-mêmes, qui diffèrent l’utilisation du joujou. Mais Baudelaire passe sur ces « personnes ultra-raisonnables et anti-poétiques » pour conclure sur l’énigme que constitue l’obsession des « marmots » à vouloir « voir l’âme » de leur joujou, « Puzzling question ! » précise-t-il in fine. Et après que l’enfant « tourne, retourne son joujou, il le gratte, il le secoue, le cogne contre les murs, le jette par terre. De temps en temps il lui fait recommencer ses mouvements mécaniques, quelquefois en sens inverse. La vie merveilleuse s’arrête. L’enfant, comme le peuple qui assiège les Tuileries, fait un suprême effort ; enfin il l’entrouvre, il est le plus fort. Mais où est l’âme ? C’est ici que commencent l’hébétement et la tristesse. »

Il y a certainement avec Frankétienne et son oiseau schizophone un moment, pas forcément dernier, qui s’interroge sachant bien que la réponse ne peut venir autrement qu’à différer la question, qu’à la renvoyer au puzzle à refaire sans cesse.

Fenêtre entrebâillée par où imaginer le parfum de la cible l’écriture dévêtue le texte déshabillé la jalouïsie de l’œil entiché de mystères. (59)

De Baudelaire à Frankétienne et de Frankétienne à Baudelaire : l’écriture mise à nu par la relation, même. Le cinéma du poème y fait d’abord une éthique et une politique du langage : « eh bien dansez maintenant ».


[1]. Première parution le 17 avril 1853 dans Le Monde littéraire ; Baudelaire tira de cet essai « Le Joujou du pauvre », poème en prose.

[2]. Je vais lire L’Oiseau schizophone, Paris, éditions Jean-Michel Place, 1998, p. 48-68 [plus loin les indications chiffrées entre parenthèses renvoient aux pages de cette édition]. Ces dix pages correspondent à peu près à un « chapitre » (p. 85-126) du « premier mouvement des métamorphoses de l’oiseau schizophone », D’Un Pur Silence inextinguible, La Roque-d’Antéron, Vents d’ailleurs, 2004. Il faudrait comparer cette réécriture qui est aussi une réédition, à la première. Je ne m’y aventure pas ici.

[3]. Voir en particulier le chapitre 10, « Devenir-intense, devenir-animal, devenir-imperceptible », dans G. Deleuze et F. Guattari, Capitalisme et schizophrénie 2, Mille Plateaux, Paris, Minuit, 1980.

[4]. J. Trabant, Humboldt ou le sens du langage, Mardaga, « Philosophie et langage », Liège, 1992, p. 136. Trabant fait référence à Humboldt et à l’édition de ses œuvres en 17 volumes par A. Leitzmann et al. Chez Behr à Berlin de 1903 à 1936.

[5]. Pour une réflexion critique sur le concept de volubilité (Beredsamkeit) dans la théorie du langage de Humboldt telle que Henri Meschonnic la promeut dans sa systématicité et dans une historicité qui la retire aux lectures néo-kantiennes ou cartésiennes, voir notre chapitre « La volubilité, une force amoureuse » dans Langage et relation, Poétique de l’amour, Paris, coll. « Anthropologie du monde occidental », L’Harmattan, 2005.

mardi 5 janvier 2010

Lhassa de Sela: la marée montante d'une voix


Pour Lhassa de Sela disparue le 1er janvier 2009, sa voix qu'on entend longtemps...

la marée montante du poème

ta main m'ouvre les yeux et
le monde se renverse d'un seul
ciel une autre écoute commence
dans tes yeux qui m'appellent

http://www.youtube.com/watch?v=onAq58mIsNc&NR=1

dimanche 3 janvier 2010

"Inactualité" du théâtre : avec Kertész



Non, dis-je

pour Jean-Quentin Châtelain

l’âge de mon père dis-je à ma femme

mais écrivais-je le fils serait le père

de son fils et donc pensais-je Dieu

mais il a commencé exténué la tête

dans les mains toutes les paroles

non, pas un monologue : un dos


l’image du père comme exacerbation

des vertus inculquées écrivait-il c’est

Auschwitz et les circonstances fis-je

éternelles il a continué à s’époumoner

avec les deux mains dans son couvre-

chef tremblant de solitude criais-je

non, pas du théâtre : ouvert ici


épuisé oubliant de s’asseoir sans

chaise s’asseoir en marchant effondré

criait-il l’ordre du monde avait changé

et le même continue la voix huilée

hurlait-il tremblais-je en te prenant

très fort la main la même tirant ses

cheveux si fort sans rien demander

non, pas une prière : une démarche


l’indélicatesse des philosophes

précisait-il la tête penchée contre

le dialogue envahit comme Dieu

un enfant je suis jouait-il avec l’air

dans les nuages pour creuser plein

de bouches traduisait-il de tombes

donc faisait-il ce silence à haute voix

tous les spectateurs ruminant fort

pour ne pas entendre l’explication

non, pas un raclement : une gorge


dans l’anus du monde l’enfant religieux

et sa petite musique grinçais-je

le témoignage refusait-il le bourreau

récurait l’évier de l’histoire qui

continue morte pour mieux vivre

dis-je en lisant ses deux mains

il défait les lacets chaussettes et

retourne voyais-tu le cauchemar

inexplicable qu’on fasse l’amour

non, pas un après : une force


c’est l’instituteur qui a fait ça

expliquez-moi si vous pouvez

ce que peut un corps avec tous

ces nuages qui suggérait-il

creusent nos certitudes de silence

tu me l’as dit aussitôt je tremble

encore mon amour véritable

comme un enfant sans père

il précise pas du tout comme une

notion abstraite ou alors le rire

non, pas un manque : un corps


indestructible ce corps de face

de dos au mur répétait-il sans fin

tout contre le nihilisme souriait-il

ton destin unique dans mon refus

ni de propriétaire ni de propriété

réécrivais-je dans la nuit il revient

pour saluer sans la moindre erreur

non dis-je tu n’es pas au passé

non, pas un souvenir : un venir


c’est bête mais je mens fuis souvent

criais-je dans ta voix je te suis ma voix

et j’ai l’âge de notre amour dis-tu

non, pas un revenant : un allant


(texte écrit fin 2005 avec Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas de Imre Kertész mis en en scène par Joël Jouanneau et interprété par Jean-Quentin Châtelain au « théâtre ouvert », Paris-18e)


vendredi 1 janvier 2010

Amis : 2010


Amis, des rimes nouvelles - heureux ?
Forcément, si le mot devient la force
La résonance - qu'est-ce d'autres hors
Plein de résonances fortes - la Vie ?
Car rien d'autre : le métier de vivre
Tient - tous les autres morts : fâcheux ?
Amis, nous nous entendons en rimes
& résonances : déjà toujours chaque
Jour de bouche en bouche - 2010 ?

lundi 21 décembre 2009

Lire-vivre tout l'inconnu des Jours avec Antoine Emaz


Note de lecture sur

Antoine Emaz, Jours / Tage, Editions En Forêt / Verlag Im Vald, Collection Sources / Quarante-cinquième volume (traduction en allemand par Anne-Sophie Petit & Rüdiger Fischer, décembre 2009 (www.verlagimwald.de ou info@verlagimwald.de), 12 €

Est-ce un journal qui commence le 17. 03. 07 et s’arrête le 9. 06. 08 passant par le 23. 03. 07, le 26. 05. 07, le 21. 06. 07, le 29. 07. 07, le 4. 08. 07, le 21. 10. 07, le 26. 11. 07, le 17. 01. 08, le 16. 02. 08, le 20. 02. 08, le 2. 03. 08 et le 23. 03. 08 ? Si l’on en croit les « titres » de ce que l’auteur appelle « poèmes » dans son remerciement aux revues qui en ont accueillis certains avant cette publication (p. 135), il faut le croire. Ce journal de poèmes est très intermittent (14 jours sur une année), à moins que cette intermittence ne soit la résultante d’un montage, d’une écriture en livre de poèmes. On put avancer l’hypothèse que ce journal fait poème doublement : ce serait le poème d’un journal et le journal d’un poème au sens encore double que le poème fait la vie et la vie fait le poème et en entendant ces expressions dans tous les sens car avec Antoine Emaz, rien ne peut s’arrêter : ni date qui fixerait tel souvenir ou événement, ni poème qui figerait telle forme ou pensée. Depuis Soirs (Tarabuste, 1999) Antoine Emaz nous offre ces « moments pour tenter d’écrire-vivre », comme il m’écrivait dans une dédicace le 11 novembre 1999…

"On revient"... Il faut recommencer à dire comment l’opérateur pronominal réalise la tenue du plus subjectif à l’impersonnel et donc au plus transsubjectif : le « on » engage le lecteur dans un « je » qui jamais ne peut se réduire à l’exploration solipsiste du « moi » même celui du lecteur et encore moins celui du narrateur si ce n’est de l’auteur ! J’en voudrais pour preuve que le mouvement psittaciste (« on revient / sans envie / ça revient », p. 9) est plus un appel qu’un surplace, une relation qu’une répétition. Si en effet, « la mère » fait peut-être le sujet de ce poème du journal, « momie maman » (p. 9) n’en est pas pour autant l’objet puisque c’est de l’ordre d’un ressouvenir en avant que peut-être seule l’écriture (se mettre / au travail », p. 11) construit un peu comme « en se lavant les mains » (p. 13). Parce que justement si elle est venue dans et par cette activité, c’est que seul le travail du poème, tant dans l’écriture que dans la lecture, oblige d’abord à voir ce « papier-peint de tête » (p. 15) ou cette berceuse « summertime » qui font l’implacable : « la mort » qu’il faut arriver à entendre-vivre comme « une longue note tenue / à n’en plus finir / on » (p. 19). Est-ce à dire que la venue de cet impersonnel fait disparaître l’expérientiel, le sujet ? Ce serait ne rien entendre ou plutôt ne pas rester à l’écoute de ce « et quoi vient » (p. 21) qui ne cesse de tenir tendue la corde de la vie, du poème : ce travail de réduction (« la table c’est bien / tranquille deux mètres carrés », p. 27) pour « fermement / se tenir » jusque dans la force d’un « stoïque toc » (p. 29) qui résonne dans le rire ou dans le délire ou encore dans l’écoute d’une « voix rayée plainte », celle de sa mère ou de n’importe quel instant qui côtoie « toute une envie rance ressort » (p. 41). C’est que « ça continue » (p. 43) et alors « le poème » (p. 49) a à voir avec le réel peut-être même « malgré », c’est-à-dire contre « les siècles d’art / et la composition ordonnée des discours ». Et le poème écrit « non » (p. 49) comme refus de la célébration (du « chant », p. 51) pour faire « bloc » (p. 57). Pour faire du « bloc » comme feraient le cinéma et « son travail de treuil deuil » (p. 61) non pas pour décoller mais bien coller à « aujourd’hui » (p. 63) même avec « un paysage de poche » (p. 67) tout en tenant à la fois au tangage du poème entre « désir de plus loin » et « cette table // une table ancre enclume » (p. 69). C’est le moment de refuser ce qui réduirait le travail d’Emaz à un minimalisme de la voix quand elle est le maximum d’écoute et donc d’appel. Les mots ne disent pas ce qu’ils disent : s’ils font une « valse pauvre » (p. 75), leur « tournis lent » (p. 77) invente une voix qui revient : « on commande encore aux choses » (p. 85) sans pour autant jouer au « théâtre » (p. 89) et « l’infirmière résume la nuit » (p. 91) dans une reprise de voix qui multiplie les résonances au ras du vivant. C’est qu’avec Emaz on cherche de tels résumés jusqu’à « l’énergie froide / de la lumière / sur le jardin » (p. 95) pour forcer le dehors ou le dedans. Mouvement de forçage avec toute l’angoisse qui ne cesse de tenailler pour que les mots « soient / encore en lutte » (p. 103)… C’est à proprement parler paradoxal et on ne peut faire d’Emaz le poète du néant quand cette parole ne cesse de le tirer au poème : « "j’attends / je ne sais quoi de toi / mais j’attends" » (p. 107). Voilà il a trouvé la formule : le poème comme l’écoute « d’un ultra-son de vivre » (p. 109) même si c’est « la peur » qui est son énergie et que la peur ne manque pas de rappeler « que l’on était / poreux » (p. 112) où s’entend « peureux ». C’est que la condition anthropologique se retourne avec la patience mais elle s’y tient : « de toute façon / pas de rechange à vivre » (p. 117). Cette « partie d’échecs » (p. 120) qu’il faut jouer sous « une grande page de ciel sans lignes » (p. 121), c’est un rapport tout contre pour « encore vivre / quoi / vivre » (p. 129) où deux « vivre » se cognent à « quoi » comme condition d’un « encore ». Alors l’appel résonne en douze tercets – il faudrait dire blocs de trois lignes tellement le formel est étranger à cette écriture (je n’ai pas dit la forme car c’est un langage qui comme sa vie ne cesse de travailler à se former) – pour « juste de l’énergie qui vibre éclats » (p. 133). Oui !, « enfin » (ibid.) : « scintillation d’être multiple clignement » (ibid.) comme un dire qui nous traverse multiplement ou qui nous emporte « dedans dehors lavés / à grande eau par la lumière le ciel le calme » (ibid.). Emaz met les Jours à hauteur d’une lessive labiale qui renverse le « passé passé » (p. 89) en présent présent d’une voix-relation pour qu’« on se déplie » (p. 115) infiniment : après ça on n’arrête pas de lire-vivre tout l’inconnu des Jours, de chacun nos jours à hauteur d’un poème-journal dans et par la lecture de ce nouveau livre d’Antoine Emaz.

Merci à Rüdiger Fischer d'avoir publié ce grand livre dans sa belle collection Sources et de l'offrir ainsi aux lecteurs germanophones en même temps qu'aux lecteurs francophones.

lundi 14 décembre 2009

Ton nom dans mon oui



plaie devient mot
mot devient geste
geste poème
mon oui dans le non
Ilana Shmueli


Ce poème fait comme je te parle. Ce poème fait comme tu me parles. Comme tu me parles dans mon écriture qui appelle. Sait-elle qui ? Je sais que c’est toi mais tu me fais autre et alors je monologue autant de tu que tu me multiplies. Ce poème fait comme nous nous parlons. Je fais silence ou je suis volubile. Tu es le silence de ma volubilité et je suis volubile avec tes silences. Tu attends que je te dise et tu parles d’autre chose pour que j’entende. Nous nous parlons par-dessus tout ça sans nous entendre toujours. Nous nous entendons parfois. J’élève la voix et je me tais. Tu viens et tu pars. Tu demandes sans rien dire et tu appelles sans cesse mon nom. Je l’entends loin, très loin de moi. Mais plus tu appelles, plus il s’approche. Il me pénètre. Tu m’envahis de mon nom. Il ne m’appartient plus. Il m’envahit de toi, de ton souffle. Mon nom me traverse plein de toi. Mon nom est ton appel. Nous nous comprenons par-dessus tout ça sans nous entendre toujours. Nous nous entendons souvent. Ce poème nous fait. Tu me fais ce poème comme je t’écris et je te fais ce poème comme tu me parles. Ce poème nous fait parler. Ce poème nous parle puisque nous nous entendons très loin. Ce poème nous fait très proches. Nous venons dans ce qu’il nous fait. Nous nous faisons tout entier dans sa venue incessante. Nous nous emmêlons dans son inaccomplissement. Il ne peut cesser tout pendant qu’il nous cherche. Je te réponds dans son recommencement. Tu m’appelles dans sa voix infinie.


Buée de buées, a dit le Sage des Cinq Rouleaux. Buée de buées, tout est buée dit tout autre chose que vanité des vanités. Vanité ne répond pas ta tristesse. Ta tristesse quand je ne veux plus voir ni entendre. Voir les noirceurs de ce qui nous encercle. Les noirceurs de ce qui part en cercles autour de nous quand nous perdons la vitesse de nos marches. Nous nous perdons dans la buée. Nous ne voyons plus nos pas. Nous voyons nos pas qui piétinent sur place. Je marche dans tes pas et tu marches dans mes pas et nous nous piétinons dans le noir de la noirceur. Le noir de tes lunettes qui voient le noir de mes yeux. Pupille de ma pupille, je te vois tout voir en noir. Et mes yeux se renversent en malheur du jour. Ce jour qui nous encercle dans le gris de tous les jours d’un toujours encore plus noir. Tout le passé s’éclaircit dans ce demain qui fuit. Dans nos pas qui piétinent dans nos yeux. Nos pas font le noir de nos yeux qui font des cercles. Nos yeux font des cercles dans nos pas qui piétinent en rond. En rond de ronds. Alors la spirale de nos noirceurs dans le gris des jours élargit la lumière du noir de tes yeux. Tes yeux illuminent mes pas qui éclairent le noir de mes yeux. De tes yeux qui brillent d’une lumière noire pour que mes pas portent ta lumière. Ton désespoir porte mes pas vers ta lumière noire. Ton désespoir fait l’éclair de tes yeux pleins de buée. Tu éclaires le cercle de nos buées.


C’est bien toujours dans tes yeux que je vois le ciel pour la première fois. Sans y croire du tout, le voilà comme chez Tiepolo même s’il change en si peu de temps. Ce sont tes yeux qui me demandent de ne pas rester dans quelque extase. Dans cet arrêt du mouvement quand les nuages passent toujours au gré du vent qui souffle dans tes cheveux. Dans nos regards échangés si vite parce que le silence suffit pour comprendre que l’heure vient. Le renversement du bleu dans ton noir étoilé. C’est encore dans tes yeux que le ciel plein de nuit me guide sur la mer des jours. Les jours et les travaux se nourrissent du ciel de tes yeux toujours changeants. Tes yeux font mon ciel qui continue la première fois chaque fois qu’un nuage bouge. Chaque fois que la lumière change, chaque fois qu’un ange traverse tes yeux. Je ne crois pas au ciel hors de tes yeux. Je crois au ciel de tes yeux qui cache derrière ses nuages mon ange gardien. Il ne le cache même pas puisque chaque fois qu’il change c’est mon ange qui étire ses ailes. Il étire ses ailes pour que tu cilles. Pour que tu me fasses signe que ton ciel est encore la première fois. La nuit et le jour quand tu fermes les yeux, ton ciel vient dans mes yeux que je ferme. Je ne ferme jamais les yeux sans garder ton ciel. Le ciel de tes yeux met tout mon corps au ciel de ma nuit intérieure. De mon jour qui commence toujours dans le ciel de tes yeux.


De près tu veux dominer la mer. Tu veux toujours la voir apparaître. Cette immensité qui arrondit la terre. Qui nous fait tourner et retourner l’un sur l’autre au ras des herbes qui volent. Des folles herbes sèches des dunes. Elles nous arrondissent pour nous voir venir au bord du monde avant de tomber. De rouler le long de l’océan qui n’arrête pas de divaguer sur ses bords. D’aller et venir. Non, de partir et de ne jamais en revenir de ces courbes qui l’observent au gré du vent. Au gré des lunes qui tournent. De tout ce qui se plie à tes courbes et à nos enroulements. Les roulements de résonances que font toujours les vagues qui avancent et reculent. Qui longent cette bordure à peine frisée d’une écume blanche. La dune fait tourner la terre pleine de mer dans l’écume de ton ciel. Tes yeux renversent le ciel qui tourne comme la mer sur la dune. Sur les herbes folles qui courent en rond. C’est le vent de la dune qui arrondit toutes les lignes qui vont et viennent. C’est la ronde de tes dunes qui fait le vent des caresses de l’herbe. Le vent des vagues qui caressent le bas de la dune. Qui touchent de leur écume la folie des herbes face à la mer. Face à l’immensité du temps qui entasse le sable des dunes où nous roulons depuis toujours. Et la mer continue d’arrondir la terre. De tourner autour de cette dune. De ta dune qui tourne sans jamais dominer la mer. En voyant toujours la mer apparaître pour la première fois au prochain tournant de ta dune.


C’est celle qui toujours se lève la première. Celle que je vois quand tu portes le ciel dans tes cris. Celle que je vois se multiplier dans les larmes de ton égarement qui m’emporte. Je me perds dans ta voie lactée. Pas de métaphore quand elle se lève toujours la première. Cette étoile qui toujours se lève la première m’aveugle longtemps dans ta clarté. Je n’ai jamais pu adapter ma vision à cet aveuglement. Il me tient la main dans le bonheur. Il m’aveugle dans le malheur de savoir qu’il est là fragile comme une étoile dans la main. Comme la lueur que je peux éteindre si j’oublie ma main. On ne commande pas sa main quand elle est tendue. Tu attires ma main comme l’étoile la boussole. L’étoile qui là-haut ou là-bas nous guide dans nos obscurités. Dans les obscénités. Ces dérangements qui nous mettent en boule et parfois même nous égarent l’un contre l’autre. Je n’ai pas oublié de faire un vœu quand filait ton étoile. Quand tombait la mienne sur l’horizon éclairé par la ville lointaine. Ton étoile filait pour rattraper la mienne sans nous éclairer davantage. C’était encore l’obscurité de tes mains qui gardaient le noir pour voir. Pour voir encore toujours celle qui se lève la première. Pour m’endormir les yeux ouverts avec ton étoile dans le creux de ton rêve. De ton rêve qui m’emporte jusqu’au firmament de ton étoile. Celle qui se lève toujours la première dans ma nuit. Sans oublier le vœu de sa lumière.


C’est pour nous perdre que les arbres s’approchent les uns des autres. Nous nous perdons dans le cœur de leurs attouchements. Il nous reste ces bouts de ciel qui éclairent notre solitude. Nous nous rapprochons dans leur enlacement toujours plus proche. Seule une biche une fois débusquée dans cette immensité de ciel nous a montré qu’il pouvait se réduire à un mouchoir. La fulgurance du saut de la biche sur nos corps enlacés dans les racines mettait le ciel à l’envers. Le ciel de la forêt est dans l’odeur de son humus. Nous respirons autrement dans les bras enlacés des arbres et cherchons l’air des enfouissements. Si la mort vit dans l’étagement des saisons, elle met le ciel sous nos pas et nous couche. Nous nageons dans ces couches de temps qui sentent fort la mort au point de donner vie à tout ce qui résiste aux intempéries. La forêt nous perd. Tu serres plus fort ma main et je mets plus près mon pas dans le tien. Avec la forêt nous savons que nous sommes perdus. Que nous nous sommes perdus à vie. Que nous sommes dans la mort qui bruit dans le silence de nos souffles. Mais la biche qui fuyait nous a réveillés. Nous croyions nous être retrouvés alors que nous étions bien perdus. C’est toujours perdus que le chemin se trouve. Les arbres nous montrent le chemin en nous perdant toujours plus dans notre forêt. Notre forêt où nos cris se perdent dans le ciel de nos morts et se répondent dans la terre de nos vies.


C’est tout l’un ou tout l’autre, comme disent les gens raisonnables. Il est tout ce qu’on voit ou alors ce qu’on ne voit plus tellement il est toi. Tellement je te vois sans te voir et lui avec. La beauté tient à un grain. À ce grain qui met le regard dans ta beauté. Ta beauté qui ne tient pas à ce grain mais que ce grain tient. Que ce grain ouvre à tout ce qui ne se voit parce qu’il est si voyant. Parce que je ne le vois plus autrement que comme le signe de ta beauté. Il est le signe que je ne remplace jamais par ta beauté mais que ta beauté m’envoie pour que je mette tout mon regard dans la bouche de ta beauté. Dans ton grain de beauté qui est la bouche de mon regard. La bouche de mes yeux qui oublient toujours qu’ils te parlent de ta beauté. Qu’ils répondent ta beauté en oubliant qu’ils te voient dès que ton grain les avale comme la bouche avide de ta beauté. C’est ta beauté qui met tout ton grain dans l’aveuglement de mes yeux pour qu’ils vident ton grain. Pour qu’ils remplissent ta beauté dans le grain qui fait de mon regard une bouche pleine de ta beauté. Ton grain de beauté oublie que mon regard fait le plein de son oubli pendant que ta bouche aveugle mes yeux. Ouvre mes yeux à ton grain pour que ma bouche boive ta beauté sans rien voir d’autre. Sans rien voir, mes yeux redoublent ton grain de beauté. Tu m’aveugles de beauté avec ton grain que je ne vois plus dès que je le vois comme toute ta beauté.


Les étés ne passent pas sans quelques gros volumes. Sans quelques poids que je traîne partout avec ton aide. Que tu soulèves et que je soupèse pour que les forces joignent nos lectures. Pour que la gravitation trouve au même point de voix l’attraction. Ces travaux d’été que nous observons aux bords de l’univers. Sur les chemins des fourmis et dans les ailes des aigrettes. La marée et les étoiles filantes conjoignent des forces pour que la volubilité et la retenue empêchent les voix de tomber en rhétorique. Tu ponctues les volumes d’exclamations quand j’interromps tes rêveries de citations. Tu aimes encore t’endormir dans les voix des pages qui parlent tout haut. Les pages tournent sans jamais achever aucun volume. Aucun volume n’est fini parce qu’aucune édition n’est définitive. Tu ne finis jamais les livres parce qu’ils ne finissent jamais quand tu les fermes. Tu continues mes lectures qui te continuent et nous nous perdons dans les gros livres des jours d’été. Dans les jours d’été qui traversent les volumineuses lectures comme les travailleurs de la mer. Ton nom écrit sur le sable des étés se lit dans les volumes énormes de l’amour. Dans les livres qui passent de tes yeux dans mes yeux. Nous nous enfouissons ensemble sous le poids hugolien du sable des lectures d’été.


Il est toujours minuscule. Les voisins et tous les autres le trouvent trop petit et moquent ce jardinage étroit. Ils rient de ce goût prononcé pour pas grand chose d’original toujours. De prétentieux comme si un jardin à la française pouvait se serrer à l’anglaise dans si peu d’espace. Il est toujours immense. Et alors la prétention devient si modeste jusque dans le méticuleux qui laisse pousser au hasard des vents et saisons. Au hasard des humeurs de tes genoux et des bonnes actions de mes mains. Au bonheur de tes travaux et au malheur de mes loisirs. C’est cela, je dessine et tu as le dessein. Je butine et tu as la main. Le jardin nous met au monde dans cette nature acculturée pendant que les lézards explorent notre culture en naturistes. En peau nue et froide au soleil des murs du jardin. Des dallages tantôt longuement aguerris par tes soins tantôt rapidement ajointés dans mes rêves. Il est toujours, le jardin, la miniature d’un agrandissement. Il est toujours l’agrandissement de nos corps si petits sous le vent et la pluie. Il est nos corps emmêlés dans les senteurs et les couleurs des feuilles. C’est le liseron. Ce sont les autres mauvaises herbes qui poussent comme nos désirs. Tu les recueilles dans un embellissement. Dans un dégagement de nos formes. De nos poussées. Ton infime est mon immense. Ton immense est mon infime. Jardinons toujours mon anglais dans ton français et mon français dans ton anglais. Comme au premier jour. Comme au paradis.


Nous ne nous voyons pas la nuit quand nous nous touchons. Si près nous touchons de nos mains et de toutes nos peaux la lumière de la nuit. Je l’appelle nos clairs de lune. Pour rire des vieilles lunes. Pour moquer les rossignols. Et il arrive que nous ne nous voyons pas le jour. Quand nous nous touchons nous ne nous voyons pas. Nous voyons la lumière. Nous voyons ce que seule la nuit peut faire voir. Nos clairs de lune sont cette lumière. La lumière de nos corps qui se touchent sans que nous puissions nous voir. Pourtant nous disons souvent que nous n’arrivons pas à nous voir pour dire que nous sommes loin. C’est justement quand nous sommes si proches que nous ne nous voyons pas vraiment. Mais ces clairs de lune nous font voir. Nous font voir ce que nous ne pouvons voir autrement. Nous font voir ce que nous aimons quand nous disons que nous voulons nous voir. Nous font voir ce qu’on ne peut pas voir. La lumière de notre nuit. C’est la lumière de notre nuit que nous voyons quand nous nous touchons sans nous voir. Et cette lumière qui envahit nos gestes résonne dans nos corps. Tu l’entends toujours plus vite que moi. J’entends ton écoute du bout des doigts et ton écoute parcourt mon corps. Tout mon corps jusqu’à mes doigts qui entendent tes clairs de lune. À ce moment, je ne te vois plus parce que la lumière m’éblouit. Seule ta voix me pénètre. Je te résonne. Tu m’illumines. Nous nous écoutons dans la lumière. Avec nos clairs de lune.


C’est toujours cette première fois. C’est encore la dernière fois comme la première. La fois comme toujours plusieurs et une seule. La fois qui n’arrête pas d’éblouir ma vue. Avec ce qui vient dans les yeux, c’est tout le corps jusqu’à toute la peau qui frisonne. Tout le corps sans qu’intérieur et extérieur ne trouvent les limites. L’air de ta nudité éblouit tout l’espace qui devient tout mon corps. Tout ton corps qui devient tout mon corps. Ce n’est pas le corps, c’est la lumière. La lumière de ta nudité ne fait plus seulement un corps nu mais la nudité de toute la vie ici toujours. La nudité de tout ce qui est le plus vivant. La peau qui résonne des milliers d’étoiles de ta voie lactée qui me ferment les yeux. Je ferme toujours les yeux pour mieux te voir nu parce que les yeux fermés je te voix dans tout l’espace du vivant. Ta nudité envahit ma nuit intérieure et toutes les nuits extérieures que fait le monde. C’est que le monde de ta nudité n’a rien à voir avec aucune image qu’il faudrait décrire. Ta nudité transforme toutes les nuits en lumière et tous les jours en nuits lumineuses. Ta nudité invente les jours et les nuits d’une lumière toujours nouvelle. La lumière de ta nudité la première et la dernière fois. Je ne peux que les confondre et ta nudité recommence. Comme la dernière fois, c’est la première fois.


Tes pas s’allongent et je m’essouffle. Ça s’orage, disent-ils par ici. Tu me le répètes quand rien n’apparaît. Oui ça apparaît. C’est toujours au loin mais c’est toujours très près. Toujours trop près et nous allons vite. Ils sont loin les orages qui enroulent tout dans leur colère. Tu sens toujours la colère qui gronde dans le monde. Juste à côté. Loin de nous mais si près quand il faudrait tout faire pour prévenir. Oui, ça gronde depuis longtemps et nous courons. Nous sommes essoufflés depuis bien des élections et des pérégrinations. Toujours tu sens l’orage et je m’essouffle à te suivre courir. Tu me prends la main et nous courons sur les premières flaques. Un jour tu es tombée et ça fait très mal. Tu te relèves toujours avec ma main dans ta main qui tire pour courir devant les orages. Les orages de toutes sortes qui défont les horizons de ceux qui cherchent la vérité. Tu sais seulement vivre vraiment avec les orages toujours près. Toujours loin et près à la fois. J’aime cette odeur qui devient la tienne. L’odeur de tes orages. De tes peurs qui tirent ma main plus fort pour courir avec l’orage dans le dos. Dans ton dos et je regarde l’orage pour te dire de courir encore. C’est toi qui me fais regarder l’orage et tenir dans ta main pour courir juste devant. L’orage approche. L’orage est notre course. Mon essoufflement. Tes pas qui s’allongent dans mon souffle. Je cours avec ton orage. Je cours dans tes pas. Dans tes pas qui allongent l’orage de mon souffle.


Tu dis que je ne comprends pas quand je t’attends depuis longtemps. On ne peut arrêter de chercher cette incompréhension. Cette compréhension qui ne peut jamais s’avouer. Avouer à l’autre cette attente. Te montrer ou toi me montrer que l’attente peut se réduire à des signes. Ni l’un ni l’autre ne pouvons réduire ces signes de vie à un code. Nous ne pouvons nous faire signe dans aucune langue ni grammaire ni conjugaison. Nous inventons chaque fois différemment langue, grammaire et conjugaison pour nous trouver à neuf, tout autre, vraiment. Pour retrouver ce commencement du nous qui jamais ne fait disparaître le tu de ton étrangeté. C’est cette étrange rencontre de ton inconnue qui augmente le désir. Qui augmente la retenue pour augmenter l’étrange. Pour que le face à face préserve ton étrangeté. Pour que tout le corps devienne visage dans le rougissement. Dans la rougeur qui monte du visage dans tout le corps du face à face. On ne se reconnaît plus derrière ce rouge de la pudeur qui augmente le désir de l’inconnu. De ton inconnue qui ne peut se montrer sans retenue. Sans la volubilité de la rougeur qui envahit le visage puis tout le corps et augmente la chaleur de la rencontre. Augmente tout ce qui fait relation dans le corps à corps du face à face. Dans le corps de ta pudeur et le visage de ma retenue. Dans le visage de ma pudeur et le corps de ta retenue. Tu ne comprends pas que ton appel reste sans réponse dans la réponse de mon appel. Mon appel que tu ne comprends pas. Que toujours tu entends sans comprendre. Que toujours j’entends sans comprendre cette incompréhension qui nous met dans le désir. Dans la réponse à l’appel incompréhensible de ta pudeur dans ma retenue et de ta retenue dans ma pudeur. Je te prends quand tu me prends. C’est ça, exactement ça, tu me prends quand je te prends.


Il y a dans la nuit ton cri. Tu le répètes au moins trois fois. Je ne l’entends qu’en m’affolant. Tu cries avec les étoiles. Tu cries avec ton ventre qui déchire. Je dors dans la surdité de l’écrasement. Je ne t’entends pas. Mais les étoiles traversent mon rêve. Les déchirements de ton ventre m’ouvrent les yeux. Je t’entends tomber. J’entends ton cri descendre me prendre. Dans la nuit éblouissante. Je m’accroche à ta chute. Tu tombes à la vitesse de mon réveil. Et tu m’emportes dans l’oubli de ton corps. Tu m’élèves dans tes jambes qui ne tiennent plus. Tes yeux ne peuvent voir derrière. Ils me renversent dans ton ciel très bas. Ils me voient au fond de tes étoiles. Je te crie que je viens. Tu ne réponds plus à mon vertige. Ton cri résonne longtemps. Et ton corps se réchauffe au mien. Mon corps s’engourdit quand tes yeux blancs m’éclairent. C’est que nous avons étreint notre mort. Ta vie tient à mon vertige que tu fais vivre. Tu vis dans cette nuit. Ta douleur crie à la mort. Ton cri ouvre au silence d’un sommeil. D’un sommeil plein d’étoiles. Elles filent jusqu’à notre lit. Dans nos nuits pleines d’un jour éblouissant où nous tombons. D’une obscurité vertigineuse où nous montons comme ton cri qui se hisse dans ma voix.




mardi 8 décembre 2009

Rendez-vous avec Philippe Païni

(SAUTE-FRONTIÈRE, MAISON DE LA POÉSIE

TRANJURASSIENNE - SAINT-CLAUDE (F)

QUATRE POÈTES À PROPOS DE L'EXIL

DANS LES MONTAGNES DU JURA

avec FRANCINE CLAVIEN (Suisse)

FRANÇOISE DELORME (France)

FERENC RAKOCZY (Suisse)

& PHILIPPE PAÏNI (France)

(samedi 12 décembre > 18h00

En coopération avec la bibliothèque populaire de Lajoux et Françoise Delorme,

poète et critique littéraire pour le site Culturactif.ch, lecture-rencontre

et débat avec quatre poètes réunis autour de l'exil.

avec

Francine Clavien (Suisse), éditions Empreintes

Françoise Delorme (France), éditions Atelier du grand tétras et Tarabuste

Ferenc Rakoczy (Suisse), éditions l'Âge d'homme

Philippe Païni (France), éditions Atelier du grand tétras

SAUTE-FRONTIÈRE MAISON DE LA POÉSIE TRANSJURASSIENNE

17 grande rue - Cinquétral - 39 200 Saint-Claude (France)

Entrée libre

SAUTE-FRONTIERE, MAISON DE LA POESIE TRANJURASSIENNE

17 grande rue CINQUETRAL 39 200 Saint-Claude

00 33 3 84 45 18 47

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www.sautefrontiere.fr

Contact : Marion CIREFICE