mardi 2 juin 2009

Onze verges pour Pierre Michon


Ci-dessous une lecture critique du roman de Pierre Michon. Si vous voulez commencer par l'encensoir, allez sur le site des éditions Verdier, il y en a à la pelle... Je n'ai pas encore lu à ce jour une seule question qui dérange la lecture de ce roman: quand le confort guette, les "grandes oeuvres" même courtes académisent...

1. Il faut lire Les Onze de Pierre Michon. Il faut l’avoir lu si j’en compte les passages sur France Culture – quand mesurera-t-on plus que l’audimat le battage ? Je ne comprends pas encore pourquoi une telle radio qui prétend à la pluralité ne l’engage que dans la répétition du même : entretien en direct avec la litanie des questions et réponses qui s’enchaînent toujours de la même façon en multipliant les clichés culturellement corrects sur la littérature contemporaine… Passons avec ce qui ne passe pas trop bien !

2. Donc je l'ai lu ! et je me suis senti floué par l’exergue admirable pris à Baudelaire : « C’est une immense jouissance que d’élire domicile dans le nombre ». Oui, ils sont « onze » et il y a la litanie des noms ! Oui, il y a quatre parties – mais le nombre est bien trop compté et ne fait pas rythme. Oui, il y a foule d’adjectifs : (première phrase) : médiocre, effacé, fiévreux, sombre, arrogantes et obliques – torves : soit 6 pour  5 substantifs… Oui, il y a un paquet de références culturelles et certainement historiques (moins !) bien évidemment du côté de la peinture : de Tiepolo à Goya en passant par ce Corentin sans oublier Véronèse, David, Ingres, Rembrandt, Denon et d’autres parfois seulement évoqués. On savait que Michon avait le goût pour la peinture jusque dans le détail biographique – ce qui vit dans la peinture – depuis Maîtres et serviteurs et Vie de Joseph Roulin… Et oui, il y a de la métaphore, plein de métaphores et ça file même assez vite :

« Ainsi les hommes filent : et si les hommes étaient faits d’étoffe indémaillable, nous ne raconterions pas d’histoires, n’est-ce pas ? » (22)

3. Tout ça est bel et bien, « n’est-ce pas ? », autant de signes qui inscrivent presque dans le marbre de l’histoire littéraire telle qu’on se la figure par apprentissage, par innutrition si ce n’est imposition magistrales… et de figures, Michon nous en met plein (la figure !) : de la grande figure et nous sommes invités à y aller voir pour croire et célébrer… Célébrer quoi ?

« Allons, je vois bien qu’à mon tour, quelle que soit ma hâte à bondir vers la fin, à commencer par la fin, à faire tenir debout cette histoire des Onze par la seule existence indubitable des Onze, je vois bien qu’avant d’en venir au fait il va me falloir raconter à grands traits cette histoire si souvent racontée – puisque c’est bien du même homme que je parle. » (23 – fin de la première partie)

4. Le « à mon tour » est explicite : l’histoire qu’on va nous raconter n’est pas tout à fait celle qu’on croit ou alors c’est bien celle de la Littérature (« cette histoire si souvent racontée ») qui , avec sa majuscule, est qui fait l’« Histoire ». Et le « Monsieur » qui joue l’interlocuteur met le racontage à hauteur d’une certaine éternité (« éternelle comme on disait quand ce mot avait un sens », 33) : à la fois la revendication, la volonté plus que le désir ( ?), d’une sortie de l’époque et donc de l’histoire au sens où elle engagerait un tant soit peu un « je-ici-maintenant » (Benveniste) et une hauteur sur toute énonciation qui ne serait pas dans la continuité d’une époque élevée au rang d’étalon : un passé, rien que du passé qui n’a pas de présent autre que cette célébration. Ce passage sur les « belles qualités » de Corentin enfant :

« Il les montra très jeune, avec de la curiosité et de l’esprit ; et comme, il arrive toujours en ces dispositions, dans le siècle de fer et de la douceur de vivre comme dans le nôtre sans que rien en ces matières ait bougé d’un cheveu, ce dont on doit se louer, il fut très vite remarqué et pris en main par qui de droit, c’est-à-dire alors par quelque bon père, jésuite ou oratorien, subit la bonne férule et le bon apprentissage, lut le latin comme vous et moi et Monseigneur le Dauphin de la Maison de France, et prit à quinze ans le petit collet avec la tonsure – enfin, la tonsure symbolique de ces temps de beaux abbés » (39)

5. Je relève – souligne – ne serait-ce que « la bonne férule » et « le latin » (lié à « la Maison de France » comme si l’Europe ne lisait pas latin en ces temps… certes, je vois du pétainisme partout mais ça sent fort !) ! mais plus grave, comme disent les pauvres gens d’aujourd’hui, je surligne le « comme vous et moi » qui me méprise (méprise le moindre lecteur à moins qu’il n’émarge à l’élite, à l’aristocratie latiniste seule apte à comprendre…) : enfin qui met combien de lecteurs hors du « bon apprentissage » et donc sous la puissante férule de l’Auteur dans le paradoxe même que Michon exhibe plus loin. Oui, le lecteur « y voit que ce qui est, même et surtout si ce qui est paraît beau, l’écrase comme du talon on écrase une taupe » (40). Car voilà :

« De cela, Monsieur – et aussi de ce que Corentin le père bien sûr ne savait pas lire, mais encore à peine parler, et seulement patois, excellait seulement dans le savant mélange de vins violets et d’alcools blancs ; de ce que sa présence, sa vie, était à elle seule, pour qui lit Virgile, une honte inexpiable (ce qui bien sûr quand on lit Virgile, quand vraiment on le lit avec le cœur, et non pas à la façon déboussolée d’un écolier limousin, est un solécisme inexpiable, mais ceci est une autre affaire) ; de ce que, privé de langage, le père l’était aussi de ce qu’on appelle l’esprit ; que d’ailleurs s’il s’était avisé d’avoir de l’esprit et de jurer lui aussi que Dieu est un chien cela aurait donné quelque chose d’informe qu’on peut transcrire à peu près par Diàu ei ùn tchi, une sorte d’éternuement – de tout cela découle, tout ce qui nous intéresse : […] » (41).

6. On a bien lu : l’analphabétisme rime avec bien plus que l’illettrisme (un « savant mélange de vins » ne permet certainement pas d’accéder aux « Belles Lettres », à « Virgile » - cette façon de le redire ici comme quand le maître d’école vous tire les deux oreilles au cas où vous n’auriez pas entendu !). L’analphabétisme rime avec l’aphasie, à condition de considérer – ce que fait Michon – le patois comme une langue de chiens, pardon !, de malades atteints de rhinite aigue… J’ai bien lu aussi que « le langage » et « l’esprit » allaient de paire mais j’ai aussi bien entendu que, quant au langage, au beau langage, pour Michon, il s’agit toujours de langue et de faute à ne pas commettre à moins d’avoir la capacité naturelle ou acquise (!) d’expier dès que solécisme… car ceci est bien la même affaire puisque dire que c’en est une autre fait bien antiphrase, pour le moins dans ces cas qui illustrent le génie de la langue française.

7. Mais, je sais bien, tout chez Michon est l’art d’un renversement et je ne verrais que ce premier saut quand il y a un triple saut… « Le Tiepolo de la Terreur » reste « Tiepolo » et justement tout est à l’avenant pour nous le rappeler car tout ce montage historiographique est un pieux mensonge autour d’une seule chose : la célébration en des temps d’apocalypse du « pouvoir de la parole », des « hommes de lettres » même refaits en peintres ou hommes politiques… J’ai prononcé « apocalypse » et je lis : « Car s’il arrive que les Limousins choisissent les lettres, les lettres, elles, ne choisissent pas les Limousins » (51) : vous recopierez cent fois cet adage avant de donner votre copie au premier éditeur venu… car :

« et la pure gloire, en ce temps, comme dans les autres, vous venait par la littérature, qui était le métier d’homme » (52).

8. Je ne me trompe pas de discipline – c’est bien de Belles Lettres dont il est au fond question – et la peinture n’est qu’un tableau dont il faut lire le sens ou la légende (ce roman n’est que le cartel des Onze mauvais littérateurs et fait la leçon à tous les nègres et autres Limousins). Tout Michon consiste à rappeler la règle à partir de ses belles exceptions, « car il faut bien que l’exception confirme la règle » (57), nous rappelle l’instituteur et sa bonne férule !

9. On peut tomber sous le charme mais il faudrait plutôt dire l’autorité (auctoritas et je devrais majusculer) d’une telle parole : ce serait le cas dans la scène on ne peut plus sexuelle (je pourrais compter le mot « besogne » mais je sais que la métaphore file depuis déjà longtemps et que je ne vais pas me mettre à compter tous les fils : les besogneux n’y manqueront pas sous la férule de l’académisme) avec tout ce qu’il faut de boue pendant laquelle « un Limousin regarderait un tableau » : « les deux femmes […] les jupes » (71).

10. Mais ce qui me fait rater le jouir du langage c’est qu’en fin de compte, toute cette scène plus que toutes les autres et parce qu’adressée plus qu’exemplairement (« Descendez en esprit dans la boue, Monsieur », 71) afin de « descendre » au niveau de tout ce qui est méprisable, aurait dû renverser cul par-dessus tête notre « Monsieur » (mon « Monsieur » à moi lecteur…) ! eh bien non ! car vous (me) voilà devenu « chien » bon à « trousser et forcer, et saillir sans façon à la mode des chiens » (73). C’est à ce point que le politique et l’érotique ne font qu’un et que le tableau de Michon est de bas en haut, de gauche à droite, un pamphlet contre tout ce qui est « peuple » qui ne voit rien quand Michelet lui a « vue » (125) comme Michon (tiens : Michelet/Michon !). Car Michon ne veut qu’une chose en fin de compte et il l’a dit sur France-Culture : « ma façon d’écrire voudrait être despotique sur le lecteur ». Mais le bât blesse : Michon se contredit et montre plus qu’une volonté, : il montre un mépris quand, par exemple, il se compte parmi les hommes qui « accourent de très loin pour les contempler, terreurs et massacres, ils accourent sous couvert de déplorer les massacres » (132) pour aussitôt non pas se mêler un peu à cette contemplation et peut-être voir qu’elle est bien diverse, bien multiple, bien chatoyante, bien polymorphe, bien cacophonique, que sais-je ?, mais s’extraire vite pour discourir sur « les foules de toute la terre » qui « passent en flèche et sans la voir devant La Joconde » (132), etc. Une politique e tune érotique à la Céline : on continue ! Le peuple est la foule qui passe… et dont on peut se passer en n’hésitant pas à le faire passer sous les fourches du mépris condescendant : ici avec morgue, là dans le grotesque. Lui, Michon, et son « Monsieur » restent « là devant ». Devant « les onze hommes vivants » qui  « sont l’Histoire en acte, au comble de l’acte de terreur et de gloire qui fonde l’Histoire – la présence réelle de l’Histoire » (133). J’aurais aimé pour bien comprendre voir une majuscule à la « présence réelle » et pourquoi pas deux… Mais inutile de les mettre : elles sonnent comme à la messe avec tous les enfants de chœur de la « Littérature » qui sont ses servants.

11. Le renversement final est prodigieux puisque les onze deviennent ces « puissances » que les hommes de Lascaux peignaient au fond des grottes. Le roman viendrait comme agir à rebours de « l’Histoire » qui avance rappelant non un passé établi mais une force, une « puissance ». Renversement de sacralisation, de « Progrès » (« Révolution ») en « Apocalypse » (« Terreur ») par la fascination devant l’image, l’Image des « puissances de la langue », le « Roman » à la Michon. Le roman ainsi défini par sa valeur est alors un acte de Terreur et on n’oublie pas Paulhan. On peut refuser une telle Terreur non parce qu’on craint les histoires mais parce qu’on n’admet pas qu’on nous les fasse passer par « l’Histoire » : ce qu’écrit Michon aujourd’hui avec une bonne férule sur tout ce qui peut gêner, il l’écrivait dès ses débuts : « Avançons dans la genèse de mes prétentions » (Vies minuscules, 9).

Il y a chez Michon un refus de « l’interlocuteur providentiel » (Mandelstam) et une fascination pour le viol comme l’annonçait (« une Annonciation et comme une Annoncée », 16) la métaphore (allégorique) de l’écriture en Afrique qui certes va se perdre comme l’explorateur mais pour « en revenir » (Vies minuscules, 17) toujours…

Et je lis les deux caractères (valeurs-définitions) de Michon en relisant la fin de son premier texte (« Vie d’André Dufourneau ») : harmonie et sournoiserie, « cohérence sombre », « écho sarcastique et déformé d’une parole » (Vies minuscules, 24). J’ai toujours l’impression avec Michon de perdre la parole soit parce qu’on se moque de moi, soit parce que je ne peux lui répondre - répondre une oeuvre comme Claudel disait répondre les Psaumes me semble constituer l'activité de tout lecteur qui lit en étant lu - autrement qu’en passant pour un « déformé ». J’espère que je me trompe. Lisez donc Les Onze pour me détromper.

8 commentaires:

Angèle Paoli a dit…

Oui, j'ai lu et relu Les Onze (sans avoir préalablement lu ou écouté quelque critique que ce soit) et mon point de vue ne va pas de pair/de paire avec le vôtre. En vous lisant, j'ai l'impression de lire l'un de mes proches au Figaro littéraire.

Serge Martin a dit…

Je ne me sens pas du tout en consonance avec le Figaro littéraire d'autant que je critique justement le purisme linguistique de Michon et son déni d'un langage-pensée autre que celui qui s'arrime (fiction!) au génie de la langue française (si génie il y a, c'est celui des oeuvres...).
Merci pour votre réaction et je le répète, il faut le lire, mais j'ai une gêne éthique et donc poétique avec Michon... et il me semble l'apercevoir dans le ton Michon, sa hauteur qui frise le mépris mais je me trompe peut-être. J'avoue aussi en avoir assez de l'encensement du "grand écrivain" qui la joue très fausse modestie.

A.F. a dit…

pourquoi les deux ou trois bonnes idées de cet article sont-elles noyées dans le jargon vingtiémiste permanent, le sous-meschonnic non moins permanent, la propension indéfinie à se payer de mots ?

Serge Martin a dit…

pas de chance pour vous, AF (?) mais je suis du XXIe siècle en étant né au XXe... et j'ai lu tout Meschonnic et tout Michon. Se payer de mots: vous savez à qui vous parlez? Je ne sais qui me parle... mais je ne parle pas avec des mots mais avec des expériences et du vivant. Voilà!
Maintenant j'attends de lire votre lecture: où et quand? pour écouter voir.

Ed a dit…

Bien vu, l'article. Et puis il est salutaire de déboulonner un peu les icônes, n'en déplaise aux professionnels du dogme soigneusement entretenu, et de la génuflexion (qui sont nombreux, sur France Culture et ailleurs).

Arnaud Maisetti a dit…

Bonsoir,
N'étant pas d'accord avec votre critique, mais très sensible à vos propos, et à leur justesse souvent, leur cohérence et leur pertinence, je l'avoue, je me permets de vous envoyer ce que de mon côté, ce récit a provoqué chez moi :

http://www.arnaudmaisetti.net/spip/spip.php?article130

Il est, je crois, une différence notable entre nous : il me semble, mais vous me direz, que pour vous Michon ferme une porte derrière lui (et c'est cela que je comprends quand vous parlez de son mépris), quand c'est une porte qu'il ouvre devant moi (mais c'est sans doute une porte étroite, une porte exigeante, et l'on ne passe pas sans douleur)

Au plaisir de vous lire,
sincèrement,

arnaud

Arnaud Maisetti a dit…

(j'ajoute qu'on peut aimer Michon sans passez pour un dévotieux, un adorateur, ou que sais-je. La caricature, dans les deux cas, est, je crois, aussi ridicule...)

Serge Martin a dit…

Cher Arnaud Maisetti,
merci pour vos propos qui demandent résonance: j'ai lu votre note bien plus rédigée que la mienne mais effectivement nous ne lisons pas de la même façon les Onze et certainement tout Michon et peut-être au-delà de grands pans de la littérature. C'est heureux! il ne peut y avoir que des points de vue sur les oeuvres: non que l'on puisse s'autoriser à dire n'importe quoi ou à s'épancher - je ne confonds pas subjectivation et subjectivisme, pour employer de grands mots! - mais que l'on doive s'engager dans ce qui engage. Votre note et donc votre lecture jusque dans son exigence engagent justement une conception de l'histoire (du récit aussi et par là-même d'une implication des deux notions - vous remarquerez que j'écris sans la majuscule quand Michon et vous la posez aussi bien pour l'Histoire que pour le Récit) que je ne partage pas car, pour moi, l'histoire n'est pas légendaire (ou alors "chaque jour" pour citer le titre d'un livre de poèmes de Meschonnic) tout comme l'histoire écrite - ce serait alors autant d'histoires que d'écritures- jusque dans la littérature n'est pas forcément récit et donc d'une certaine façon téléologique si ce n'est théologico-politique - ce que j'aperçois très nettement dans les Onze. Toutefois nous aurions certainement à nous entendre autour de cette porte qui s'ouvre ou se ferme: une porte doit-elle être ouverte ou fermée?... La porte battante est relation...
On se lit et on continue,
bien à vous,
Serge Martin-Ritman