mercredi 7 septembre 2016

Hublots de John Taylor-Françoise Daviet et Caroline François-Rubino

John Taylor (traduit par Françoise Daviet) et peintures de Caroline François-Rubino ; Hublots, Porholes, L’œilébloui, 2016.



Comment parler de ce livre ? d’abord parler non d’un livre mais d’un album… Mais Roland Barthes, dans sa Préparation du Roman, les oppose pour finalement conclure sur une « dialectique du Livre et de l’Album » (p. 351) ! Aussi ces quarante-cinq hublots inventent-ils une dialectique bien spécifique qu’accueille la maison d’édition l’œil ébloui (http://www.loeilebloui.fr), animée par Thierry Bodin-Hullin, qui non seulement porte bien son nom avec une telle œuvre mais montre combien les grands livres sont la résultante d’un continu de formes qui s’engrènent (textes, peintures, éditions) et d’une rhapsodie de circonstances devenues éblouissantes dans leurs rapports. Les peintures et les textes ici résonnent comme autant de « hublots » qui énoncent une expérience du « bleu profond » au « bleu clair », de « l’ombre de la nuit » à « la nuit enfuie ». Si les textes sont centrés-décentrés comme les peintures, ils tournent les uns et les autres dans une danse « à jamais / entre // les possibles » : « inaperçu encore / imprévu ». Tout le livre/album m’évoque Baudelaire et son phénakistiscope dans la Morale du joujou qui développe, chez les enfants (chez tous!), « le goût des effets merveilleux et surprenants ». Ainsi ces « hublots » de John Taylor et Caroline François-Rubino seraient-ils des petits dispositifs qui mettent en mouvement « le tournoiement bleu » où les dualismes habituels de la vision et de l’écoute, du voyage et du séjour, du langage et des images, de la nuit et du jour etc., se voient tous retournés, convertis. Cette metanoïa, comme on disait en grec, fait relation de relation : les peintures se font écoute fine des atmosphères, prosodie du bleu au sens où la main et ses gestes s’y entendent délicatement le plus souvent ou brusquement parfois ; et les textes se font résonance attentive des visions, prosodie des matières imaginaires au sens où la phrase et son phrasé légendent en forme de hublots une expérience énonciative qui associent les « bourrasques bleues » et « la douce / clarté »… La conversion est aussi traduction : l’anglais des Etats-Unis et le français (d’Angers ?!) puisque nous avons le texte dans les deux langues, sauf qu’il nous faut ne pas y voir deux langues, mais plutôt un passage, une relation, un poème... exactement comme pour les textes et les peintures, exactement comme le hublot qui n’est pas un dedans et un dehors, une vitre séparatrice, mais l’expérience d’une pluralité de passages, d’une épaisseur temporelle et spatiale à traverser, à vivre. En fin de compte, le livre-album aurait entretenu l’interstice du hublot au moins quarante-cinq fois et tous ces hublots resteraient dans la nuit de nos relations cette merveilleuse expérience plurielle qui maintient sur les « crêtes vives » le mystère et la légende de nos voyages, de nos vues, de nos vies, de nos voix. Comme Baudelaire concluait : « Puzzling question ! » ou poème...


mercredi 31 août 2016

Yannick Torlini sur Claire la nuit

Mettant de l'ordre, on retrouve des liens, des signes de vie et comme il y a bien longtemps que je voulais dire combien le travail, l'écriture, les livres de Yannick Torlini sont une grande découverte de ces dernières années, je veux lui faire signe en publiant ce beau texte qu'il m'avait adressé - ce texte a été publié sur son blog Tapages qui, me semble-t-il, étant donné toutes ses activités, est au repos...
Je n'oublie donc pas ses livres et tout le reste qu'on peut retrouver ici : http://yannicktorlini.wixsite.com/yannick-torlini



Yannick Torlini sur Claire la nuit (L’atelier du grand tétras, 2011)

Il y a des livres qui ne se laissent pas saisir puisqu’ils sont tout entiers construits sur un refus. Claire la nuit de Serge Ritman fait partie de ces refus : de la langue qui n’est pas geste amoureux, du dualisme de la relation et du dualisme du signe, d’un quotidien qui ne serait pas habité par la parole. Mais aussi : refus d’un refus qui ne serait qu’un simple acte négatif, creux, qui ne changerait pas tout non en oui.
Le livre de Serge Ritman a quelque chose d’insaisissable, ne serait-ce que dans la formulation oxymorique du titre : Claire la nuit, oxymore qui ne demeure que si l’on ne perçoit que le mot et non une individualité dans l’expression. Le mouvement est perpétuel, insaisissable, une volonté de « s’asseoir sans chaise », pour reprendre la citation de Ghérasim Luca, chère à Serge Ritman, et que ce dernier garde lui-même souvent à l’esprit, et à la bouche de l’esprit. Tout lecteur désireux d’être pris par la main sera déçu : Claire la nuit ne propose qu’une absence d’assises, au profit d’un mouvement de va et vient entre les contraires, mouvement qui cherche le mélange de ces contraires.
Il y a des opposés, certes, et d’ailleurs le livre de Serge Ritman se construit véritablement comme un dialogue entre ces opposés (entre le je et le tu, le clair et l’obscur, la voix du poète et les voix des poètes). Mais l’œuvre n’en reste pas là : plus qu’une dualité, c’est une fusion des opposés qui est recherchée – des mélanges, comme le rappelle le sous-titre. Encore une fois, le titre Claire la nuit illustre l’entreprise : fusion de l’ombre et de la lumière, mais également fusion de la fusion dans la femme aimée, Claire, l’écriture du clair-obscur :

profondeur du profond le noir
de ton nom illumine l’ombre
ma voix s’enfouit au plus
loin de ta proximité appelée quand
soudain l’éclair montre toutes nos nuits dans
ton envol
(p 16)

         La fusion, le mélange ne peut s’opérer, on le voit, que par la voix et la parole, qui transforment chaque acte de langage en acte amoureux, chaque bonjour en je t’aime (pour citer Langage et relation : et même dans Claire la nuit, ces bonjours reviennent ça et là) : le livre se fait tout entier geste, geste désirant, geste érotique. Dans la continuité des questionnements de Serge Martin (le véritable patronyme du poète), Claire la nuit est une poésie qui cherche – et trouve ! – la relation dans le langage : c’est bel et bien une écriture de l’amour que nous propose le poète, une écriture de l’amour qui ne tiendrait que par une écriture du corps-langage, car tout corps est fait de mot, et toute parole faite de chair :

nous nous faisons un
je-tu autour du corps
tes pieds dans ma
tête dans tes jambes
je te prends dans ta prise enroulée tu me
prends me renverse

au cœur de ta lumière
(p 14)

         Le corps permet le dialogue (et le mélange amoureux) de je-tu, ce jeu de questions-réponses qui aboutit nécessairement dans l’acte érotique au quotidien, en refusant que tout énoncé ne soit pas incarné et mouvant.
         C’est que Claire la nuit propose tout un réseau d’échos : échos, bien sûr, entre je et tu, mais également entre Martin et Ritman, et aussi et surtout : entre Serge Ritman et les écrivains qui sont sans cesse cités : Bernanos, Ingeborg Bachman, Celan, Hugo, Kafka, etc. Le poème réécrit, fusionne et mélange : mélange les voix dans la voix, la voix dans les voix, les corps dans le corps, pour atteindre au final, non pas une unicité, mais une unité :

Il n’y avait plus qu’à se répéter. Quelques bonnes paroles toutes faites. Quelques citations à comparaître. Paroles toutes faites. Comme celles qu’on chante. Sans plus savoir ce qu’on dit. Alors quand les marionnettes de l’histoire. Quand les idées de ceux qui savent qu’ils sont. Dans le courant de l’histoire. Quand elles ont fait leur petit tour. Et puis s’en vont. On entend l’inattendue. La parole qu’on n’attendait pas. La contre-parole. La parole libre. Celle qui ne nomme pas. Ni ne correspond à ce qu’on voit. Perçoit. Conçoit. Oui. (p 44)

Et cette parole est là, toujours hantée par Ghérasim Luca, et son poème « Prendre corps » :
Renversée je te corps d’amour, je te sueur mon frère mon poème mon amant de nuit

Renversée je te cri d’amour, je te double mon lit mon nuit des tous les jours bonjour très suant à travers ma fourrure tes étoiles

À la renverse de mon soulèvement je te fais la vie dans les poèmes je t’aime (p 22)

         Le livre de Serge Ritman se place au cœur du langage, pour atteindre le cœur de la relation amoureuse, dans l’écriture d’un je-tu qui devient mélange habité par la question du temps (« Seulement ce sable qui coule me fait aussi voir que le temps change l’espace : que ton corps emporte avec lui tous les airs qu’il a respiré et que je ne peux me contenter d’un ici : tu es pleine d’ailleurs. » p 62). Cette question du temps semble contrebalancée par une écriture du contraste (déjà présente dans le titre), contraste lui-même amené par le thème de la photographie, qui parcourt toute l’œuvre, la photographie comme acceptation et refus du temps qui change le tu :

il prend les corps dans son objectif
la révélation vient toujours après
alors que l’œil les a déjà pénétrés

son appareil fait une prothèse réglable
ses objectifs réglés le cadrage capte
l’invisible comme un déshabillage met à nu
[…]
oui on ne voit que ce qu’on nous montre
à moins d’aiguiser la vue jusqu’à voir
ce qui ne peut être montré mais deviné
non on ne capte pas l’instant autrement
qu’en l’inventant dans son érotique furtive
et en l’approchant jusqu’à la stupeur (p 110)


         Il faut retenir cette idée d’invention : Claire ne cherche pas le ressassement, mais une langue chargée érotiquement par le corps qui s’écrit sans cesse, le corps qui parle et fait le geste, au quotidien, le corps qui mélange et se mélange, se réinvente.

dimanche 28 août 2016

Le sixième sens

La Dame à la Licorne : A mon seul désir (Cl. 10834) - N° Inventaire : Cl. 10831 à 10836

















ça vient comme je te pousse du coude le doigt
au menton et j’oublie ta nuque pour l’avaler
des deux seins à la fois tu cherches la petite
bête d’un bondir grosse comme tu me nages
à bords renversés tu m’as dit pouce écoute
sans queue ni tête l’animal de cette histoire
à dormir dans nos renversements tes petits
cris et râles ça c’est plutôt quand je souris
à pleurer sous tous mes pavés tes barricades

ils sifflent la fin de partie mais je te joue gros

un air de rien ou c’est tout toi qui me déjoues
je te retiens dans toutes mes mains l’anneau
de nos combien tu dis je dis compte pour voir
quarante-sept comme Montaigne énumère
pas que et les sourcils et la tête et l’alouette
je te plumerai tout le cou soleil cou coupé
un soir de rayon vert tu me rougis jusqu’à la lie
la licorne de Cluny dans quel sens tu j’efflore
une de tes clartés en rébellion et tu me retournes


La Dame à la Licorne : la Vue (Cl. 10836) - N° Inventaire : Cl. 10831 à 10836







samedi 16 juillet 2016

ce souffle, ce rythme - à propos de la correspondance Paul Celan-René Char


De la correspondance Paul Celan-René Char (éd. Etablie par Bertrand Badiou, Gallimard, 2015), je ne retiendrai qu’un passage. Le voici aux pages 151-152 – c’est Paul Celan qui souligne :

Voyez-vous, j’ai toujours essayé de vous comprendre, de vous répondre, de serrer votre parole comme on serre une main ; et c’était, bien entendu, ma main qui serrait la vôtre, là où elle était sûre de ne pas manquer la rencontre. Pour ce qui, dans votre œuvre, ne s’ouvrait pas – ou pas encore – à ma compréhension, j’ai répondu par le respect et par l’attente : on ne peut jamais prétendre à saisir entièrement – : ce serait l’irrespect devant l’Inconnu qui habite – ou vient habiter – le poète ; ce serait oublier que la poésie, cela se respire ; oublier que la poésie vous aspire. (Mais ce souffle, ce rythme – d’où nous vient-il ?) La pensée – muette –, et c’est encore la parole, organise cette respiration ; critique, elle s’agglomère dans les intervalles : elle dis-cerne, elle ne juge pas ; elle se décide ; elle choisit : elle garde sa sympathie – elle obéit à la sympathie.

Tout est ramassé dans ce paragraphe d’une lettre, non envoyée à René Char mais bien enregistrée dans ses dossiers, lettre qui date du 22 mars 1962. Peut-être parce que Celan avance au plus loin de tout ce qui le tient au plus vivant du poème d’autant que la lettre met en garde René Char contre ceux qui le « singent », bref contre tous les faiseurs et autres suiveurs… Aussi ce passage tient-il ensemble une pensée corporelle du poème comme relation (ou sympathie) en acte et rythme de l’inconnu ou inconnu du sujet de la relation. Il faudrait souligner combien Celan oriente décisivement une telle pensée du poème du côté d’une critique non philosophique si ce n’est anti… comme critique dans et par le poème, c’est-à-dire invention d’un accueil à l’inconnu de la relation, du dire (« c’est encore la parole ») comme relation (« dans les intervalles ») : voix-rythme, souffle-relation.
Mais je ne veux rien expliquer, seulement souligner et donc répondre, « par le respect et par l’attente », à ce paragraphe qui n’est pas près de s’arrêter comme résonance vive d’une pensée du poème.