lundi 18 mars 2019

je te suis complice



https://lundi.am/16-mars-Emeute-sur-la-plus-belle-avenue-du-monde

depuis ce dix-huitième jour où
les lucioles éclairent la nuit
assourdissante des représentants 
en éléments de langage rodés 
la cité dans ma rue ne fait plus
les vitrines d’exploitation des travailleurs
chinois quand j’ai marché avec tes mains
jetant tout ce qu’elles trouvaient contre
les reflets d’une consommation 
aux ordres des pas de petits profits
toute ma grande complicité a hurlé
comme si le cri de tes pas nombreux
remontaient les champs utopiques
pour voir dans les vitrines éclatées
toutes les résonances des droits
ça ira que tu as répété dans mon souffle
avec les vivants jamais seuls tellement
nous avons nos mains qui vont
plus loin que nos rêves tout jaunes
comme si le soleil était complice
de la révolution en courant vite
dans tes pas eux ils ont peur de perdre
tout ce qu’ils ont volé à la cité qui vient
depuis tes recommencements je vole
et toute ma complicité jubile


                                18 mars 2019, aux GL

mercredi 6 mars 2019

vers Antoine Emaz : tu ne

tu ne

vers Antoine Emaz


tu reprends voix
par le on
dit de l’air 
tu me l’as redit je t’écris

et dans nos souffles
courts

je t’écoute
comme l’écriture
précise d’une poignée
de porte nos mains 
comme ouvrières jusqu’à tous
ces silences miens et
les tiens

à moins que peu
importe la toile cirée
te fasse rire jaune et
me voilà tout rouge
tout contre ton bleu

et la mer
pour la soulever
comme ces notes
en plein vent et
sable ou encore
un mur

où tu endosses 

mais si je te demande
alors c’est ton énergie
comme un envoi
vers qui au milieu du chemin

oui toute voix
est une panique 
comme Reverdy
un cri de nuit 

tu l’écris je le redis
ton dire en noyau
d’énergie

Au marché de la poésie, place Saint-Sulpice, Paris, juin 2017.

On peut demander à s.martin@sorbonne-nouvelle.fr le document de 16 pages "avec Antoine Emaz" au format pdf qui comprend entre autres de nombreuses recensions de ses livres.

lundi 11 février 2019

Camus en haute mer



J’ai toujours eu l’impression de vivre en haute mer, menacé, au cœur d’un bonheur royal. 
(« La mer au plus près », L’été)

Maria Casarès [9 mars 1951] : 
[…] je crois que tu es là simplement pour dire d’une certaine manière des choses qui lues par des êtres amis, « solidaires » – comme tu dis – auront le charme nécessaire pour recréer dans leur esprit ce qui régnait dans le tien lorsque tu les as écrites, et non pour les dessiner fidèlement – laisse ce dernier soin aux littérateurs qui se bornent à décrire ; toi, tu es là pour créer, pour prévenir, pour annoncer, et sur ce terrain on ne peut pas tout dire ; souvent il faut se soumettre à suggérer.
Oh ! que j’ai envie de lire ce livre ! Que j’ai envie de te retrouver toi, que j’aime tant en dehors de toi !
 
J’ai d’abord été du côté de Ponge mais j’ai vite ressenti le poids d’une autorité par trop fascinante par sa maîtrise rhétorique, « une science prestigieuse du langage » disait Camus de lui. Cette belle rhétorique pongienne me rendait mutique. C’est, entre autres, Camus qui m’a permis non d’attendre voire d’atteindre « une parole absolue » (Lettre au sujet du Parti pris de Francis Ponge, 27 janvier 1943), mais de chercher avec tout un chacun un poème-relation par une écriture en « je-tu ». Aussi, je partage avec Camus un rapport au langage lié aux insuffisances respiratoires où l’emballement, la volubilité, l’énergie de vivre, s’associent avec la retenue, la solitude, l’angoisse, le désir de solitude mêlé au dégoût de la solitude. Alors, ce qui me prend chez Camus, c’est L’Homme révolté. Et même si je lis avec bonheur L’Eté, je vais tout droit à « L’énigme », à ce refus d’une « littérature désespérée » qui, précise Camus, « est une contradiction dans les termes ». J’aime alors la puissance de sa réflexion sur Eschyle à la fin de ce très fort texte qui est à contre-temps du nihilisme des « fins » (de la littérature, de la langue française, de la poésie…) trop répandu chez les littérateurs !

l’énigme heureuse

ton silence noir comme si je criais
et alors je m’abaisse comme ton dos 
penche
tu as mal et m’éblouis
sans savoir mais le siècle
y tient les brûlures de tout l’insoutenable
indicible qui pousse à dire
puis une caresse et toute ta peau brune
m’illumine juste
t’appeler et me retourner
pour entendre dans ta voix
mon nom un soleil enfoui
je te réponds avec toutes
tes clartés 
dans ma bouche ton nom

            On a tort de séparer l’écrivain du journaliste, l’homme de l’œuvre, etc. Camus est indéchirable ! C’est comme dans un poème, on ne peut rien retirer et surtout quand c’est la jubilation qui tient tout. Avec Camus, on retrouve dans le contexte français ce qui souvent reste séparé : la liberté et la justice. Il y a chez Camus une reprise de bien des combats certes souvent perdus – ceux d’abord des syndicalistes révolutionnaires (voir « La pensée de midi ») – mais qui ont constitué les interférences décisives de notre histoire : encore une fois, tenir ensemble liberté et justice – voyez son premier article dans Combatle 8 septembre 1944 ! Camus sait faire entendre les incertitudes du passé, ses possibles qui travaillent encore sous nos yeux, dans nos voix. Dans le feu de l’action, ou comme on dit dans le flot des actualités, il sait souvent faire entendre la force de l’inaccompli qui rompt avec les continuités historiques construites par ceux qui croient maîtriser le passé au service d’un présent qui en dépendrait. Aussi Camus tient ferme : « c’est la justice qui devrait représenter la France » (Combat, 10 mai 1947) ! 

au plus près

j’ai lu que le printemps exagère
            comme toi j’ai envie de tuer le temps
            et si nos anciens amis de Nanterre 
la folie Djibouti et les Aurès voisinent
            en terre étrangère ma frontière
            ira loin avec toi 
            aucun détail dans nos histoires la petite
            jusqu’à Cergy la contagion
            d’un je t’aime et nous revenons
            nous ravaler dans les cabanes
            sous le RER c’est la grande qui meurt
            quand on surplombe
            mais tu es l’égalité avec tous les visages
            que tes yeux voient jusque
            dans ma voix tout en bas avec 
            leur dignité

            Camus lutte contre l’éloquence : il sait toutes les pentes des facilités rhétoriques et j’aime dans sa volubilité, la pente des phrases, toute la retenue, ses incises, reprises, qu’il organise pour « un été invincible ». Alors il n’est pas plus poète qu’écrivain, son métier est celui de vivre. Aucune hauteur ou distance autre qu’une responsabilité qu’il nomme artistique quand elle est au fond éthique – pas sans mains comme la plupart, mais avec les mains du langage, même quand ce sont « les mains vides » (« L’exil d’Hélène »). Voilà le poète de la vie, de sa vie, de la vie de qui continue sa force – et c’est comme une orientation pour tout un chacun : « Et si nous ne sommes pas des artistes dans notre langage d’abord, quels artistes sommes-nous ? » (« L’artiste et son temps »). Ce que j’aime chez Camus, contrairement à la grande majorité des intellectuels français (citons toutefois Péguy qui la refuse obstinément), c’est sa répugnance absolue pour la séparation naturalisée et tellement bien organisée des régimes tant scolaire (primaire et secondaire) que linguistique et littéraire (populaire et savant), depuis le siècle de Louis XIV, et que la République n’a pas vraiment défait – parce qu’elle est si peu sociale dans une tenue du langage et de l’éthique, des discours et des actes. Alors, avec Camus, c’est l’enfance non pas retrouvée mais entretenue (voir la lettre à René Char du 30 octobre 1953) ; c’est l’enfance continuée sans cesse pour que l’égalité soit posée concrètement, exactement comme Baudelaire conclut « le joujou du pauvre » ! 

des garnements confus
            
mais j’ai grandi et tu as toujours
            l’âge de me remuer
            l’émerveillement sur des plages
            sales nous nagions tous les cris
            la neige pour ne plus voir
            ta nudité et la mer pure
            ont prodigieusement duré
            un peu plus loin la vie
            dure t’éloigne légère je ne respire
plus quand
            l’enfance est impossible
            alors je cours toute la République
            heureux comme avec
            ton enfance le doux voile
            auquel je crois et me voilà
            dans l’odeur d’un café du matin
            chez toi réfugié chez toi
            interdite toute 
l’humanité

J’aime Camus pour le rapport fort qu’il entretient, à chaque phrase, à chaque ponctuation, entre l’intime et le politique, son idéal et l’époque, l’amour et les solidarités, dans un dire qui dépasse le dit, un dire qui sur-dit, un rythme qui invente à chaque mot « un avenir encore inimaginable » (« Appel pour une trêve civile »), pas pour la galerie mais pour nos Algéries : « Demain, peut-être, nous partirons ensemble » (« Le Minotaure ou la halte d’Oran »)… 

Pour les plus simples d'entre nous, le mal de l'époque se définit par ses effets. Il s'appelle l'Etat, policier ou bureaucratique. Sa prolifération dans tous les pays, sous le prétextes idéologiques les plus divers, l'insultante sécurité que lui donnent le moyens mécaniques et psychologiques d eta répression, en font un danger mortel pour ce qu'il y a de meilleur en chacun de nous. De ce point de vue, la société politique contemporaine, quel que soit son contenu, est misérable. […] C'est notre société politique entière qui nous fait lever le coeur. Et il n'y aura ainsi de salut que lorsque tous ceux qui valent encore quelque chose l'auront répudiée dans son entier, pour chercher, ailleurs que dans ses contradictions insolubles, le chemin de la rénovation.
 ("Pourquoi l'Espagne? Réponse à Gabriel Marcel", Combat, 25 novembre 1948)



samedi 19 janvier 2019

comme si c’était maintenant depuis longtemps



si je te parle dans le brouillon de nos vies
alors l’air de ta peau frémit comme
ces mélanges où tout fond dans le bonheur
de t’écouter avec au loin cette tache rouge
l’éveil de nos énigmes ou ton chapeau
contre toutes les rayures de mon souffle
la casquette d’un toit et les nuages fous
saluent nos bribes de paroles en baisers
volés derrière ou devant la tente rayée j’aime
tes robes comme l’air de cette après-midi
comme si c’était maintenant depuis longtemps


Édouard Vuillard, Conversation dans le jardin (Tente rayée), 1908, Musée d’art et d’histoire de Genève, 3/12/2018.


anges ou démons les enfants
n’ont pas peur de l’étendue
et les roches comme un bateau
de papier font l’ancre avec l’inconnu
je rêve d’écrire ton nom sur l’eau
de ces jeux aux bords d’un ciel
amarré à nos montagnes ici ou
là les cris des enfants nous signent

Félix Vallotton, Plage de Bellerive à Ouchy, 1898, Musée d’art et d’histoire de Genève, 3/12/2018.



ton noir vient ou c’est qu’il s’en va dans 
un carré
comme une mouche dans l’œil qui écoute 
tes brûlures à vif tout le rouge qu’on voit 
si je brûle à toucher ce qui s’égare
de nous dans le rêve d’un nuage sombre
le voilà
il s’ouvre à la plus grande lumière et 
nos débordements sans limite écoutent
ta venue

Mark Rothko, Untitled (Black, Red over black on red), 1964, Centre Georges Pompidou, exposition « Sigmund Freud, Du regard à l’écoute », MAHJ, 27/11/2018.


mardi 1 janvier 2019

2019 : nos interférences

2019

Dorénavant, on peut lire le poème en entier sur le site de Lundi matin : https://lundi.am/nos-interferences

les ronds-points devenus agoras
je te dis qu’on va souffler fort
circulez pas y’a tout à dire
démodent à toute vitesse les vieilles
rhétoriques des jeunes gestionnaires
en économie libérale hors-social
politique reste à trouver
au cœur de la colère les paroles
libres d’un vivre des égalités
solidaires sans les dualismes séparateurs
je respire à pleins poumons tes reprises
de vivante en utopie quotidienne
avec toute l’inventivité de nos peuples
rebelles qui passent les frontières
et tournent les ronds-points
à contre-sens des histoires officielles
tu me dis qu’on va faire résonance
ici et tout autour de nos méditerranées
ça tourne rondement avec 
nos interférences


Serge Ritman
avec tous mes vœux pour une année pleine de solidarités


N.B. « Le progrès ne se loge pas dans la continuité du cours du temps, mais dans ses interférences : là où quelque chose de véritablement nouveau se fait sentir pour la première fois avec la sobriété de l’aube. »
Walter Benjamin, Paris, capitale du XIXesiècle.


vendredi 7 décembre 2018

Ghérasim Luca : soirée poétique le 12 décembre au Centre Georges Pompidou

PAROLES

SOIRÉE POÉTIQUE GHERASIM LUCA

« APOCALYPTIQUEMENT FORT »

à 18h30 (1h30)
Petite salle - Centre Pompidou, Paris
Entrée libre dans la limite des places disponibles
image
Gherasim Luca, « Sans titre », 1960
Ghérasim Luca est tout d’abord « un nom et un égarement », identité singulière, « hors la loi », poète apatride en perpétuelle transgression du langage poétique. Il entame une profonde transformation de l’écriture poétique, dans le registre des « ontophonies phonétiques », par des mots travaillés dans leur métamorphose incessante, « bégaiements poétiques » qui dissèquent le langage pour mieux démultiplier les sens. 
Né en 1913 à Bucarest, dans une culture plurilingue qui pratique sans distinction le roumain, le français, l’allemand et le yiddish, il participe à la dynamique éclectique et frondeuse de la deuxième vague avant-gardiste roumaine autour de la revue Alge [Algues]. Associé à la cause prolétaire, il arrive à Paris en 1938 où, en compagnie de Victor Brauner, Jacques Hérold et Gellu Naum se livre au rituel des cadavres exquis et à l’écriture automatique.
De retour à Bucarest en 1940, il forme le groupe surréaliste, avec Gellu Naum, Paul Pun, Dolfi Trost et Virgil Teodorescu. Pendant la Seconde Guerre mondiale, il cristallise les directions de sa pensée poétique, notamment les principes pour une conception « non-œdipienne » de la vie capable d’une transformation profonde du réel par la découverte du désir exacerbé et par la « négation de la négation ». Il choisit le français comme langue d’élection.
Figure culte et discrète, aimant le milieu artistique français, il collabore avec Edouard Jaguer, Alain Jouffroy, Claude Tarnaud, Georges Henein ou Gilles Ehrmann et réalise de nombreux livres-objets en complicité avec Victor Brauner, Jacques Hérold, Max Ernst, Wifredo Lam, Micheline Catti, Pol Bury et Piotr Kowalski. Poète d’une voix qui « s’onde » et d’une langue qui « s’oralise », il participe aux récitals et festivals de poésie – action dans le cadre du « Domaine Poétique » et Festum Fluxorum à Paris, Fylkingen à Stockholm, plus tard « Polyphonix », à Paris et à New York. 

Une soirée poétique en présence de :

Serge Martin, professeur des universités, Paris 3 Sorbonne - Nouvelle
Cristina de Simone, maître de conférence, Université de Caen
Krzysztof Fjalkowski, professeur à l’Université de Norwich
Denis Moscovici (sous-réserve)

Avec une lecture par Brigitte Goffart, comédienne


mercredi 7 novembre 2018

lundi 5 novembre 2018

si ton reflet tremble (avec Albert Marquet)


Le bassin du Roy au Havre 
Albert Marquet (Bordeaux, 1875 - Paris, 1947) Daté de 1906
Huile sur toile. H. 65 ; L. 80,5 cm, Musée des beaux-arts de Caen 

si ton reflet tremble alors
je plie la lumière 
en deux dans un 
recommencement
où l’eau agrandit le ciel jusqu’à
ce que mes voix basses rejoignent
tes beautés et si près comme 
une peau derrière quelle 
fenêtre ensoleillée
ou l’autre côté noirci d’ombre
peut-être tu fermes les yeux
oui c’est à l’ombre que je vois
tes yeux plein de larmes avec
un cil qui grandit et son double
alors tu me perds de vue pour 
vivre toutes nos illusions 
comme points de voix 
pour de vrai ainsi tout
le rose posé sur le vert 
en vermicules
qu’ils disent mais on 
l’aura bien vu
ici avec Marquet tu ne fais pas
dans l’ornement où je plonge
tellement vite
si ton reflet tremble

lundi 4 juin 2018

Ghérasim Luca, une voix inflammable : 8 et 9 juin

A l'occasion de la parution de l'essai Ghérasim Luca, une voix inflammable aux éditions Tarabuste (http://www.laboutiquedetarabuste.com/fr/collections/nouveaux-points-de-vue/martin-serge-gherasim-luca-une-voix-inflammable/22
) :

- en présence de Me Micheline Catti-Ghérasim Luca, discussion entre Philippe Païni et Serge Martin autour de l'oeuvre de Ghérasim Luca le 8 juin à 15h à l'Institut du monde anglophone ;

- signature sur le stand Tarabuste au marché de la poésie le 9 juin à 18h.



vendredi 1 juin 2018

Déborder les draps du lire (Philippe Païni)

Un grand merci à l'ami Philippe Païni pour sa lecture de Ta Résonance, ma retenue publiée dans Europe de mai 2018 dont voici les images :






dimanche 6 mai 2018

l'utopie de voir ensemble

avec Pierre Buraglio, un jour viendra (V. H.), Musée des Beaux-Arts de Caen , exposition « Murs », le 6 mai 2018



un jour viendra comme
si les nuages encadrés mais avec
des clins d’yeux au moins
deux s’étudiaient jusqu’à devenir
poèmes l’un blanc et l’autre gris
si ce n’est noir au mur
décadré lui le mur
avec tout
ton devenir entre
plaine jaunie et pied
de mur cet appareillage
reverdi tu deviens alors
l’utopie de voir ensemble
l’air et la lumière