mercredi 22 octobre 2008

Réécriture et traduction


Séminaire

 

Réécriture

22 octobre 2008

18 h 00 – 19 h 30

Serge MARTIN

(Université de Caen – Equipe du LASLAR) 

Les traductions de la Bible de Henri Meschonnic

Traductions de l’hébreu ? Réécritures poétiques ?

Quelques remarques en marge des manuscrits des Cinq Rouleaux


Pour rappel, je donne ci-dessous le texte d'un travail réalisé et publié 

« La traduction comme poème-relation avec Henri Meschonnic » 

dans B. Bonhomme et M. Symington (éds.), Le Rêve et la ruse dans la traduction de poésie, Paris : Honoré Champion, 2008, p. 131-143.


Miraculeuse connaissance trop pour moi

Sublime je n’y arriverai pas

m’en aller de ton souffle

Et où de ton visage m’enfuir

Gloires, 139, 6-7

 

Non plus un transport, mais un rapport, à tenir comme tel, d’une main forte. Contre les réductions au sens, au signe, à la langue, auxquelles nous pousse la pression de la théorie traditionnelle, avec son instrumentalisme, son behaviourisme, bref sa politique du signe – que seule la poétique dénonce comme telle.

Jona et le signifiant errant, p. 38.

 

Si Claudel parvient dans ses paraphrases à des « bouchées de l’original », c’est qu’il « répond le non-traduire par la poésie » : ainsi Henri Meschonnic pose-t-il que l’écriture fait le traduire comme aventure d’un sujet dans et par la relation rythmique, comme recherche d’une oralité toujours à fleur d’historicité. C’est dire comme l’aventure de Gloires, traduction des psaumes (Desclée de Brouwer, 2001) est celle d’une recherche de « l’intériorité réciproque du divin et de l’humain » par le poème, par le travail du poème, par l’activité du sujet du poème : « débondieuser » et dépoétiser en même temps pour « taamiser », c’est-à-dire pour faire venir le récitatif d’une relation langagière pleine de divin contre tout le poids du religieux, du sens et de toutes les autorités du signe.

 

Gloires : une mise à l’épreuve des bonnes intentions de la traductologie

Quand Jean Delisle, directeur de l’école de traduction et d’interprétation de l’Université d’Ottawa, rend compte de Gloires[1], il semble accueillir à bras ouverts ce « théoricien de la traduction contemporaine le plus cohérent et le plus original » pour in fine réserver l’accueil à faire à cette traduction des psaumes « à des érudits : linguistes, exégètes, théologiens, biblistes, mais aussi traductologues et historiens de la traduction qu’intéressent au premier chef les différents modes du traduire » Et il ajoute :

Curiosité pour intellectuels, alors ? Je doute fort en tout cas que Gloires rejoigne la masse des croyants qui lisent la Bible et tentent d’en comprendre le message. Ce serait sous-estimer la force de la tradition. De toute façon, un poète n’écrit pas pour un public particulier. Il a les coudées franches.

Delisle montre très précisément qu’il n’a pas compris l’enjeu d’une telle traduction et au-delà qu’il en reste à la conception signiste du traduire quand Meschonnic travaille à faire entendre le rythme, le continu. Quelques exemples parmi d’autres.

Commentant ce passage de Meschonnic, « l’Occident ne s’est fondé que sur des traductions et, pour le Nouveau testament, fondement du christianisme, des traductions de traductions de traductions », Delisle parodiant d’ailleurs la force argumentative paratactique de Meschonnic écrit : « Une bonne partie des progrès scientifiques aussi. Ne pas trop dénigrer le travail des traducteurs du passé ». Delisle mêle sans vouloir y faire attention les niveaux de l’analyse puisque Meschonnic sur cette question n’évalue aucune traduction mais rappelle que « la civilisation occidentale, à la différence des civilisations arabo-musulmane, indienne, chinoise et japonaise, qui sont en continuité de langage avec leurs textes fondateurs […] n’a, massivement , qu’un rapport de traduction avec ses textes fondateurs – la philosophie grecque, et la Bible dans son Ancienne Alliance et dans sa Nouvelle Alliance[2] ». Plus grave est la confusion qui met en parallèle les passages d’une langue-culture à l’autre des connaissances scientifiques et les traductions des textes : soit il s’agit de la même chose, à savoir que les connaissances scientifiques circulent dans et par des textes, donc des traductions pour la plupart des acteurs du domaine, soit, Delisle confond impunément l’opération de traduction et celle de transmission en réduisant la première à une transmission et cette dernière[3], du même coup, à un transport plus qu’à un rapport. Transport d’une lisibilité, d’un sens ou de « la vérité du texte » avec ce que Meschonnic appelle « l’alibi du pour tous[4] » qui est le « mépris du sujet du poème en tout lecteur, démagogie, populisme, c’est la vulgarité du véritable élitisme caché dans ces Bibles pour tous, réservant les valeurs "esthétiques" pour l’élite culturel[5] ».

On peut alors en venir au second exemple : associant Chouraqui et Meschonnic dans leur souci étymologique, Delisle interprète l’intention de Meschonnic pour faire entendre l’hébreu comme celle « de nous révéler à quoi ressemble véritablement un poème biblique ainsi transposé (le mot est-il bien choisi ?) en français contemporain. Rétablir la vérité du texte. L’intention est noble. » Par quoi, il montre très précisément qu’il assimile la traduction de Meschonnic à un retour aux sources qui permettrait de comprendre une origine dans sa vérité même. Définition au fond du « sourcier » (versus « cibliste ») auquel Delisle dès le début assimile Meschonnic qui, on le sait, conteste fermement ce dualisme (sourcier-cibliste). Dualisme qui rapporte l’activité du traduire à la langue, la valeur de la traduction au transport du sens, valeur d’ailleurs immédiatement déniée par Delisle qui cite trois versets traduits par Meschonnic en se demandant « que peut bien comprendre un lecteur français qui lit dans Gloires » de tels versets… Et il ajoute avec un humour qu’on aimerait meilleur : « l’expression "c’est de l’hébreux" trouve ici tout son sens… » ! Pour quoi pas du chinois ! mais on comprend bien pourquoi !

Aussi, on en arrive au dernier exemple qui poursuit ce jeu de mots :

On comprend l’utilité de deux cent pages de notes. Encore que ces notes ne paraphrasent pas les passages obscurs, ce qui serait une double honte pour le poète-traducteur. C’est en vain qu’on cherche le sens sous le rythme.

Comprenez : « c’est en vain qu’on cherche le traducteur sous le poète » ! car pour Delisle ce ne peut être le rythme qui fait le sens ! et toute sa note bienveillante se révèle malveillante. Elle ne consiste qu’à dénier toute l’entreprise de traduction pour la ramener à un projet poétique, à une œuvre de poète qui « tente de repousser les limites du traduire », précise-t-il. Mais qu’est-ce que les limites du traduire ? Les limites du sens et donc les limites d’une lecture toute entière mise dans l’herméneutique. Que la lecture soit celle que fait le traducteur du texte original ou celle que fait le lecteur du texte traduit. Or, ce que Meschonnic s’évertue à dire et à faire c’est que ni l’un ni l’autre ne doivent se soumettre à ces « limites » qui ne sont que des représentations de l’activité, du texte et plus généralement du langage, dont les implications sont certes considérables mais dont la critique est d’autant plus nécessaire et forcément intempestive ainsi que Delisle a réussi à le démontrer à son corps défendant… puisqu’il ne peut que se contredire jusque dans cette dernière formulation dont le « aussi » vaut son pesant de surdité – à cette traduction et à la théorie qu’elle implique voire à la théorie du langage, au sens qu’entendait Saussure, c’est-à-dire en fin de compte à une anthropologie historique du langage qu’engage le traduire en premier lieu :

Tout lecteur de poésie reconnaît l’importance du rythme, de la syntaxe et de la prosodie, mais il s’attend aussi à trouver un sens à ce qu’il lit, même si ce sens peut être obscur parfois.

 C’est à ce point qu’on peut conclure sur la lecture de Delisle : cette séparation que la Bible ne connaît pas entre prose et poésie de même que cette réitération du dualisme du fond (le sens) et de la forme (rythme, syntaxe, prosodie) ne peuvent s’engager dans un traduire libre du signisme. Par quoi Delisle réduit la traduction de Meschonnic à « une réussite poétique. Une réussite de sa poétique » où s’entend une rhétorique de l’accueil qui est un rejet comme tout l’autruisme contemporain est en fin de compte un refus de l’altérité[6]. Et le couplet de fidélité à la tradition est bien pour Delisle un couplet de la fidélité à la langue. Doublement ! puisqu’en déclarant qu’« une langue est aussi une tradition », il montre par défaut que, d’une part, la poétique fait l’éthique plus que l’inverse puisqu’il retire à tout un chacun (« la masse des croyants ») la possibilité de s’émanciper d’une tradition qui est sourde au langage jusque dans son déni des traductions un tant soit peu attentives au texte quand cette tradition ne cherche que le sens, la compréhension, la lisibilité et que, d’autre part, la traduction de Meschonnic n’est en rien une « recherche archéologique de l’hébreu du poème » mais bien une recherche poétique pour faire en français ce que fait le poème en hébreu. Bref, un problème de rythme et non de langue, un problème de relation et non de transport. Aussi, si c’est une réussite de la poétique de Meschonnic, c’est d’abord une réussite de sa traduction[7] qui fait entendre une poétique du traduire à cent lieues de celle de Delisle et de bien d’autres. Ce qu’il nous faut examiner maintenant.

 

Gloires : un atelier du traduire pour écouter le poème-relation

Je voudrais lire les notes de Meschonnic puisqu’elles semblent poser problème au lecteur, selon Delisle. Leur statut, précisons-le, n’est pas celui que la Bible de Jérusalem, par exemple, leur donne. Statut qui, en l’occurrence, relève plus de l’exégèse pour celle-ci et quand il s’agit de philologie y revient inévitablement, à l’exégèse. Leur statut est ce que Meschonnic appelle « l’atelier du traduire ». C’est pourquoi cet atelier est à observer de près et il est utile de citer intégralement ce que Meschonnic en dit dans le dernier point de son introduction à Gloires, « La poétique du divin, pas le marché du signe » :

11. Les notes

Je ne suis ni théologien ni historien, et ne fais pas semblant de l’être. Je ne fais donc pas un commentaire d’exégèse. Les notes cherchent seulement à faire partager, à qui va lire, l’écoute de la signifiance et de l’oralité des poèmes. Faire entendre que ce sont des poèmes, et l’hébreu du poème. Elles ne portent que sur les points difficiles, et certaines, exceptionnellement (comme en 22,2) sont proportionnées à l’enjeu. Ou sur les points remarquables par le mode rythmique et prosodique du signifier.

La comparaison avec les autres traductions ne vise pas à les juger : eu égard au problème poétique, elles se jugent d’elles-mêmes. Mais d’une part il y a réellement des passages difficiles, où nul n’a raison, et il s’agit de voir, concrètement, comment la multiplicité même des solutions rend le problème, et le texte, insaisissable. D’autre part, il y a à faire apparaître la différence de traitement entre le signe et le poème.

Ces comparaisons se font sur les traductions les plus courantes, plus rarement sur d’autres. Elles apparaissent chaque fois soit dans leur ordre chronologique, soit selon l’ordre des solutions.

Les blancs établis comme équivalents des accents rythmiques sont transposés par une barre oblique pour les accents disjonctifs mineurs, deux pour les accents majeurs, trois pour la césure atna’h.

Ces notes peuvent avoir une allure technique. Mais elles ne sont faites que pour ouvrir l’atelier du poème, l’atelier du traduire.

Ce dernier chapitre de l’introduction à Gloires se conclut par une ouverture qui est un problème : comment « l’atelier du traduire » peut-il travailler pour se faire « l’atelier du poème » ? Ce qui renvoie à l’essentiel de ce qui est au travail dans cet atelier : « l’écoute de la signifiance et de l’oralité des poèmes ». Le traduire est un travail d’écoute qui est elle-même double : « faire entendre que ce sont des poèmes, et l’hébreu du poème ». Ce qui montre doublement que l’activité est au plus haut point une intensification de la relation, une relation de la relation. Un premier exemple pour entrouvrir le problème :

4, 6 Sacrifiez des sacrifices de justice

Et faites confiance vers Adonaï

 

4, 6  - « Sacrifiez des sacrifices », ziv’hou ziv’heï…, zava’h c’est égorger un animal en sacrifice. Voir la note à 26,6.

- « et faites confiance / vers Adonaï », ouvit’hou / el-Adonaï – bata’h signifie « avoir confiance ». Simple. Moins qu’il n’y paraît. Car j’ai tenu à garder la différence entre les prépositions utilisées, pour tenir leur caractère concret, et ne pas les noyer dans les constructions françaises familières de la vie courante. Je me suis donc fixé de dire – les ruptures rythmiques aidant au climat du divin, qui n’est pas la conversation du café du commerce – selon les cas, « avoir confiance en », mais « dans » pour Adonaï (forme prononcée du tétragramme), pour une raison euphonique, et « faire confiance vers », quand il y a ‘el, la préposition directive, comme, dans Jona, la différence entre « dire à » et « dire vers » ; avec « sur », ‘al, je dis « mettre sa confiance sur ». À titre de comparaison : Segond a « confiez-vous à l’Éternel », le Rabbinat : « mettez votre confiance en l’Éternel », la Bible de Jérusalem : « faites confiance à Yahvé », Dorme : « ayez confiance en Iahvé », Chouraqui : « assurez-vous en YHVH », le Maistre de Sacy : « espérez au Seigneur ».

Cette note montre avec force la différence stratégique entre sens et valeur. Tous les traducteurs que cite Meschonnic ont le sens mais ils ont perdu la valeur que la traduction de Meschonnic trouve, « non pour un calque de la langue, mais pour produire un paradigme de discours, une valeur propre au texte[8] » parce que, précise Meschonnic toujours dans Jona, « Ce dire vers n’est pas un dire à. Il est Jona dans l’hébreu et doit donc faire plus Jona que français[9] » : un peu comme on dirait du Hugo, du Rimbaud qui n’est pas toujours du « français » ou ce que Proust rappelait quand il disait d’une œuvre littéraire qu’elle est écrite dans une sorte de langue étrangère. C’est que ce « paradigme de l’adresse concrète, du face à face[10] » répond à l’hébreu du poème, à la valeur (autant de petites différences qui font système de discours) qu’inventent les Gloires, valeur qui est tout à la fois syntaxique, sémantique et surtout fondamentalement rythmique : « celle-ci se fait toujours à la fois dans et contre les valeurs de la langue[11] ». C’est justement parce que ce « climat du divin » se construit contre toute relation sacralisante que la relation est non seulement dialogale – ce que les Gloires ne cessent de chanter (« Tends l’oreille pour moi et réponds moi », 55,3) – mais surtout dialogique, par exemple en 42, 2-3 :

Comme la biche avide des fonds d’eau

Ainsi mon âme est avide de toi Dieu

Elle a soif mon âme de Dieu d’un dieu vivant quand est-ce que je viendrai

Et je serai vu devant Dieu

Où exemplairement ce que Meschonnic caractérise de « continu rythmique, affect » (note lapidaire mais significative pour 42,3) indique bien que l’expansion d’un souffle qui est comme une reprise appositive au « de Dieu », est entièrement relationnelle par son oralité. Puisque les deux parties syntaxiques-sémantiques sont attachées prosodiquement par le /an/ qui diffuse la relation du groupe prépositionnel, « d’un dieu vivant », à l’énonciation directe qui interpelle non un « Dieu » déjà là mais le divin dans l’homme (« quand est-ce que je viendrai »). Cette diffusion résonne dans le consonantisme en /v/ commencé par « avide » et dans le consonantisme en /d/ : redoublement de la relation dans une oralité qui fait corps dans et par l’affect en plein langage : « elle a soif mon âme »… Les termes de la relation sont mis en mouvement, sans cesse happés par le mouvement relationnel, par son continu, son affect : la relation précède les termes.

Meschonnic qui vient de traduire le Lévitique lui a significativement (re)donné son titre qui fait sa valeur première : Et il a appelé. Il précise dans son introduction (« L’appel, dans sa cantilation[12] ») :

Ce livre est le livre de l’appel. Dans tous les sens du mot : inviter à venir à soi, dire un nom à haute voix en se tournant vers (« Et il a appelé / vers Moïse »), et qara a aussi le sens de « crier », invoquer, s’assurer d’une présence, convoquer. Et c’est en même temps une désignation pour Moïse.

Cette remarque est certainement aussi juste pour Gloires.

Il faut maintenant en venir à une autre visée que les notes engagent avec ce que Meschonnic signale comme « le goût du rythme » en jouant sur la littéralité du mot hébreux qui désigne les accents auxquels, on le sait, il porte la plus grande attention en lisant la Massore – rappelons, comme le signale Guy Petitdemange qu’« il est le seul à le faire – et surtout en fixant son programme de traduction, « mon programme, ô ironie, que Dhorme annonçait en rêve[13] » :

Je n’ai pas craint de déconcerter le lecteur, lorsque le texte à traduire est déconcertant, ni de heurter nos habitudes reçues, notre goût, lorsque dans ce choc réside l’originalité de la pensée, de l’image, de l’émotion à reproduire[14].

Le « goût du rythme » passe par ce heurt avec le goût commun, le goût traditionnel, le goût académique, voir le dégoût de certains avec quelques passages dont celui-ci que signale Delisle :

Le lecteur suivra-t-il le traducteur hébraïsant lorsque celui-ci remplace « de génération en génération » par « de tour en tour » ? Motif de ce changement ? En hébreu, ledor vador fait aussi ritournelle.

Remarquons tout d’abord que Delisle ne reprend qu’une des variantes (90, 1) alors qu’il y a également « pour un tour et un tour », 18 fois dans Gloires avec la note (10, 6) mais également « pour tout un tour et un tour » (45, 18 ; 145, 13), « comme un tour et un tour » (61, 7) et « un tour des tours » (72, 5). Inattention ou effet de brouillage comme si « tour » équivalait « génération » ! Et le « traducteur hébraïsant » - on sait que Delisle considère Meschonnic comme un sourcier ! – ne « remplace » pas quand il traduit : ce verbe montre que Delisle ne peut penser le lexique en discours et donc la traduction qu’en langue (mot pour mot, sens pour sens…) ; ce qu’il confirme quand il propose tout de suite après cette remarque de lecteur :

Mais ne restons pas au niveau lexical. Ce n’est pas rendre justice au travail minutieux d’Henri Meschonnic. Accédons au discours.

Il propose alors de comparer trois traductions du Psaume 112 dans la version de la Bible de Jérusalem, de Meschonnic puis de Chouraqui. Son unique commentaire « minutieux » dont la timidité frise le silence critique, est significatif :

« La race des hommes droits » devient chez Meschonnic « le tour des hommes droits », chez Chouraqui « l’âge des équitables ». Parle-t-on de la même chose ? « Éloge du juste » : « Lumière pour les équitables » (Chouraqui). Aucun titre (Meschonnic)

Il est évident que pour Delisle il y une antériorité qui fait autorité, celui du sens, du « parler de » que, pour lui, la Bible de Jérusalem constitue exemplairement pour les traductions ultérieures, et en particulier celle de Meschonnic. C’est que Delisle ne cesse de vouloir « une aide à la compréhension plus qu’une traduction », et alors cela participe à tout ce qui a toujours voulu « remplacer l’original » car « reconnaître ce que fait poétiquement la Bible passe par reconnaître que le religieux peut étouffer le poème » ainsi que le rappelle Meschonnic[15]. Et du religieux, il n’y en a pas que dans les églises ou les congrégations, malheureusement…

 Relisons la note de Meschonnic :

10, 6

- « pour un tour et un tour », ledor vador, litt. « de génération en génération ». Mais ce « littéralement » est insuffisant, et même faux. Car le « sens » englobe aussi « période » et « époque ». Et le sens n’y est pas tout. Il y a aussi une valeur allusive, et, le plus souvent en fin de groupe ou de verset, un effet de ritournelle et de dicton. Étymologiquement, dor implique un mouvement circulaire. C’est la ronde des générations, du chacun son tour. En quoi c’est l’opposé du terme grec « époque », qui suppose un arrêt sur image. Ici, c’est le mouvement d’une naissance à une autre naissance. J’ai tenté de garder le côté ritournelle du mouvement même des signifiants. En évitant les clichés « d’âge en âge » ou « pour des siècles », ou l’encombrant « de génération e génération ». l’expression apparaît 18 fois dans Gloires. Avec des variantes, comme en 45, 18 ; 61, 7 ou 72, 5.

C’est que cette traduction de l’hébreu met en crise une conception que le « de génération en génération » avait bien installée : conception de la relation réduite à la transmission, à l’héritage, au transport des biens et autres objets (symboliques si l’on veut…). Cette traduction réinvente une conception de la relation trans-générationnelle comme une ronde qui met le passage dans la relation, la relation dans le passage. Par quoi la ritournelle fait la force de cette relation : elle est positionnelle ainsi que le rappelle Meschonnic en attaque ou en en fin de groupe voire de verset ; elle est surtout réitérée, en écho donc, réalisant une sonorité générale, celle que Charles Péguy évoquait dans Clio :

Ce n’est pas la rime seulement et le commandement de la rime, ce n’est pas le rythme seulement et le gouvernement du rythme, c’est tout qui concourt à l’opération de l’œuvre, toute syllabe, tout atome, et le mouvement surtout, et une sorte de sonorité générale, et ce qu’il y a entre les syllabes, et ce qu’il y a entre les atomes, et ce qu’il y a dans le mouvement même. C’est cette sonorité générale fait la réussite profonde d’une œuvre.

 C’est que ce « pour un tour et un tour » participe à toutes ces constructions de renforcement fréquentes dans la Bible (par exemple 14, 5) ou intensifs du redoublement que trop souvent les traducteurs affaiblissent. Ces pudibonderies sont des oublis de l’oralité, du poème. Et font aussi autant d’abandon de la force relationnelle et paradoxalement de la force de ce qui construit, invente un rapport à Dieu ou, plus simplement, au divin.

Car l’enjeu est certainement ce mystérieux « lever la voix » (« 71 fois en 39 poèmes »), ce sélah (« mot mystérieux », précise Meschonnic en note en 3, 3) qui est peut-être une notation musicale mais certainement une « cheville » comme l’oralité quand elle fait le poème-relation sait en poser pour que cela tienne même mystérieusement… Comme conclut Meschonnic : « c’est un mot qui enchaîne » (Gloires, p. 47). Il enchaîne le récitatif du poème et constitue donc parmi bien d’autres un opérateur relationnel : élévation mais dans et par la voix elle-même… comme toute « rime : lieu de signifiance » (note en 8, 5). Et surtout comme ce « voisinage » que Meschonnic choisit contre tout ce qui aurait philosophiquement (heidegeriennement) opté pour un « habiter » :

15, 1

Chanson de David Adonaï qui habitera dans ta tente

Qui voisinera dans la montagne de ta sainteté

 

1 –  « voisinera », yichkon, chakhan signifie « habiter », mais avec l’idée de voisinage, et l’évocation de la divinité ; « habitera », yagour (du verbe gour) signifie habiter durablement.

Il suffit d’évoquer la traduction de qódech traduit « sainteté » et non plus « sanctuaire », « parce que c’est une force, pas un local » (Gloires, p. 42), pour comprendre le déplacement effectué. Cela continue par exemple en :

37, 3

Confiance en Adonaï et fais du bien

Vis en voisin sur terre et mène la foi

3 – « vis en voisin sur terre », chekhan-erets, je tiens à garder le « voisinage » plutôt que la traduction « tu habiteras » (le Rabbinat) qui perd la continuité avec la chekhina.

Toute la différence entre traduire le sens et traduire le rythme où en fin de compte le sens y gagne parce que le rythme l’élargit, le met à hauteur du langage, de son amplitude, de ses résonances. Et ce « voisinage » fait l’allégorie de tout ce que fait cette traduction : un travail qui met le poème dans la relation et non dans la religion (même si on l’appelle parfois « poésie » !), dans l’oralité et non dans la langue, dans l’inconnu d’une « co-intériorité » (voir la note du 44, 6) et non dans le sens d’une extériorité (qu’elle soit divine ou humaine, linguistique ou culturelle)… C’est aussi, de ce point de vue, l’invention d’une « co-intériorité » du français et de l’hébreu. Par quoi l’attention au discours et encore plus l’écoute du poème font une attention à ce que font les langues à chaque langue : une activité qui n’est pas inter-linguistique mais trans-subjective car les langues n’existent que dans les voix qui ne savent pas toujours qu’elles en sont pleines, de langues, c’est-à-dire de voix…

 

Et pour le plaisir, je voudrais conclure sur la longue note qui concerne une transformation majeure qu’opère cette traduction en 22, 2 : « Mon dieu mon dieu à quoi m’as-tu abandonné » et non « pourquoi »… Tout cela parce que l’accent n’est pas sur la première mais sur la seconde syllabe de lama ! Oui ! tout cela ! car précise Meschonnic en note (très longue note à lire) :

[…] l’enjeu demeure de ne plus confondre le sens messianique juif de ce texte avec son exploitation néo-testamentaire. Le rapport au divin n’est pas le même. Ce n’est pas la même eschatologie. Et ce changement aussi capital que peu aperçu repose sur un pivot minimal : un déplacement d’accent d’une syllabe, sur un petit mot, mais c’est tout le passage du judaïsme au christianisme.

Ce qui permet de conclure avec une de ces fulgurantes remarques – on pense aux Fusées de Baudelaire – qu’on trouve en note :

C’est bien quand la différence est infime qu’elle est immense. (note en 42, 12)

N’est-ce pas cela traduire pour écouter le poème-relation. N’est-ce pas cela trouver le poème-relation dans et par l’activité du traduire.

 



[1]. J. Delisle, note de lecture sur H. Meschonnic, Gloires. Traduction des psaumes, Paris, Desclée de Brouwer, 2001, dans TTR, traduction, terminologie, rédaction, revue de l’ACT-association canadienne de traductologie, 2001, vol. 14, n° 1, p. 239-249 (accessible sur internet http://www.erudit.org/revue/ttr/2001/v14/n1/000536ar.pdf).

[2]. H. Meschonnic, « Poétique du divin, poétique de l’affect dans la traduction », dans Les Cahiers de Prospero, n° 11 (« Transmettre »), Villeneuve-les-Avignon, 2000, p. 70-89.

[3]. Il est bien évidemment fréquent de réduire la transmission à un transport d’« objets » (répartis dans les catégories discontinues des « sciences de l’éducation » : « savoirs, savoir-faire et savoir-être ») entre générations, entre maîtres et élèves, entre « disciplines » quand il faudrait toujours concevoir la transmission comme relation pour le moins inter- voire trans-subjective. Delisle n’est pas le premier universitaire à ne pas penser autrement la transmission : voir « Entre communication et relation », ma contribution à Les Enseignants et la littérature : la transmission en question (Emmanuel Fraisse et Violaine Houdart-Mérot, éds.), Scéren, CRDP de Créteil et Université de Cergy-Pontoise, 2004.

[4]. H. Meschonnic, « Traduire le goût, c’est la guerre du rythme », dans L’Infini, n° 76 (« Coup de Bible »), Paris, éd. Gallimard, automne 2001, p. 46.

[5]. Ibid.

[6]. Il faudrait d’ailleurs lire ce passage de Delisle dans un intertexte qu’il convoque assez perfidement : par exemple, tel passage d’Antoine Berman qui, une fois de plus, vient à point pour empêcher toute écoute de Meschonnic : « amener sur les rives de la langue traduisante l’œuvre étrangère dans sa pure étrangeté, en sacrifiant délibérément sa "poétique" propre » (La Traduction et la lettre ou l’auberge du lointain (1985), Seuil, 1999, p. 41). Ce qui permet d’ailleurs de déconfondre cet autruisme bermanien qui n’est qu’une surdité au langage car toute écriture, y compris celle du traduire, ne peut se soumettre à un quelconque sujet conscient (« délibérément ») ou alors elle se perd en tant qu’écriture pour tomber dans les instrumentalismes et autres jeux rhétoriques ; et quoiqu’il en soit, elle ne peut ni se soumettre ni s’émanciper d’une langue (traduisante ou étrangère) puisqu’elle n’est que discours : langue en activité dont la « poétique » ne s’entend qu’en relation, non seulement inter-linguistique et intra-linguistique, mais également inter- et trans-subjective.

[7]. Rappelons simplement contre l’allégation perfide qui oppose théorie et pratique de Meschonnic pour louer l’une contre l’autre, que ce dernier a organisé significativement son Poétique du traduire (Verdier, 1999) en deux parties : « 1. La pratique, c’est la théorie ; 2. La théorie, c’est la pratique ».

[8]. H. Meschonnic, Jona ou le signifiant errant, Gallimard, 1981, p. 67.

[9]. Ibid., p. 68.

[10]. Ibid., p. 67.

[11]. Ibid., p. 67-68.

[12]. H. Meschonnic, Et il a appelé, Paris, Desclée de Brouwer, 2005, p. 7-8.

[13]. G. Petitdemange, « Une traduction à rebrousse-poil », dans L’Infini n° 76, op. cit.

[14]. É. Dhorme, La Bible, sous la direction d’Édouard Dhorme – les psaumes, traduction et notes par É. Dhorme, Paris, Gallimard, la Pléiade, t. 2, 1959, p. 88, cité par Meschonnic dans Gloires, p. 34.

[15]. H. Meschonnic, « L’appropriation fait son dérythmement » dans « Traduire le goût, c’est la guerre du rythme », article cité, p. 40-41.


 

 


mardi 21 octobre 2008

Avec Henri Meschonnic, le poème relation de vie

Philippe Païni, Serge Martin et Henri Meschonnic au théâtre de Privas le 18 octobre 2008.

(On trouvera ci-dessous l'intervention faite à Privas à l'occasion de l'événement organisé par la revue Faire Part et le théâtre de Privas le 18 octobre autour de l'oeuvre de Henri Meschonnic.)

Nous le passage infiniment

Les questions ne sont pas toujours des questions. Celles qui, depuis l’extermination des juifs d’Europe[1], depuis 1945, « interpellent » philosophes et médias, écrivains et citoyens… sont souvent prises dans des réponses plus que dans des questions, dans des naturalisations qui sont souvent des essentialisations ou des instrumentalisations qui nous informent plus sur leur auteur que sur leur objet et pour lesquelles il faut rappeler, avec Ruth Klüger, qu’« il est utile de recourir à la fameuse distinction, si malaisée soit-elle, entre l’art et le kitsch[2] ». Il y a même des questions qu’on ne veut pas entendre : la désignation de la « chose » en premier, c’est-à-dire la désignation de l’extermination des Juifs d’Europe pendant la Seconde Guerre Mondiale. À ma connaissance, un seul pose aujourd’hui fortement cette question : Henri Meschonnic[3]. Mais passons bien que cela ne passe pas… comme le dit Henri Meschonnic, évoquant Ludwig Wittgenstein, au début d’un essai où il s’agit pour lui d’écrire avec la peinture, celle de Pierre Soulages :

Que peut le dire devant le voir, s’il y a de l’indescriptible ? Mais ce n’est qu’un aspect de la même vieille infirmité, réelle et supposée, du langage devant la vie. On a monté cette infirmité jusqu’à invalider les poèmes et le langage après Auschwitz, après, c’est-à-dire devant. Ce n’était pas la peine d’exacerber le mal, la moindre douleur de dent suffisait. Le langage ne peut la dire. Mais c’est peut-être aussi qu’on s’y prend mal, avec le langage, autant qu’avec le reste. (RL, 13)

On devrait, en effet, toujours commencer par une critique des représentations du langage si l’on veut en venir à l’art, à la littérature. Mais cette question ne nous lâchera pas : c’est heureux ! D’autant plus qu’elle est prise dans une question bien plus décisive : celle que beaucoup ne cessent de poser en demandant de prendre leurs écrits généralement assignés aux dichotomies traditionnelles (fiction/témoignage ; autobiographie/biographie ; récit/poésie…), hors d’une destination-réduction mémorielle, du moins dans un continuum témoignage-histoire-écriture. Car cet écrire a d’abord et toujours force de « légende intime[4] », selon la belle expression d’Aharon Appelfeld : c’est elle qui fait sa vérité, un continu poétique-éthique-politique, comme tout poème tient sa force de ce passage d’une hyper-subjectivité à une intersubjectivité voire à l’anonymat. J’appelle ce mouvement de l’écrire, poème-relation[5].

 

Je pars de dix lignes de brèves remarques sur le ton des notes de voyage, certes touchantes et vives, précèdent neuf « vers » au cœur du livre Nous le passage :

Il n’y a plus de pierres au cimetière juif de Radom. Dans le pré où nous cherchons, deux vaches sont couchées. Nous marchons dans des trous d’herbe. Deux blocs cassés portent des noms en polonais et en hébreu, renversés. Plus loin, une dalle, son inscription contre le sol. La mort des morts. Un campement de tsiganes longe le début du chemin qui coupe le pré et qui finit vers une usine, d’où un camion nous croise. Une vieille paysanne s’est approchée. Elle raconte. Les hitlériens ont brisé les tombes en marbre. Les Polonais les ont prises pour le remblai du chemin de fer au bout du pré. Un train de marchandises siffle. Le cimetière a disparu des guides

dans le calme

le souvenir du cimetière

reste sur l’absence des tombes

où nous sommes seuls debout

à la recherche des pierres

ainsi les stèles sont en nous

par nous la deuxième mort

de ces morts

n’est pas accomplie (NP, 50)

On peut d’ailleurs soit défaire le continu du poème en prose et en vers et n’y voir qu’un symptôme comme si le « signifiant » était condamné à être escamoté (la prose viendrait ici faire témoignage obliquement), soit poursuivre le continu ainsi suggéré – notons qu’il n’y a pas de point typographique à la fin du passage en « prose ». Continu qu’on appellerait celui de « la rime et la vie » pour reprendre le titre d’un essai qui vise à ce que « l’écoute du langage (ait) l’oreille sur l’avenir » (RV, quatrième de couverture). Et il faudrait alors tout lire, relire ce qui précède et lire ce qui suit – dans ce livre et dans l’œuvre dans son ensemble, en tenant compte de ce continu-là. Et il faudrait donc tout reprendre depuis le titre (Nous le passage) et tout le livre, et au-delà, les titres et les livres qui précèdent et qui suivent.

Tout reprendre ? Oui et non ! Oui, car il y a à entendre ce qui est assourdissant dans et par le silence même : tous les poèmes de Henri Meschonnic, et il faudrait dire toute l’œuvre-vie, mais aussi les essais et les traductions sont engagés par leur historicité. Leur historicité est certainement celle d’une vie qui n’a tenu qu’à un fil pendant ces années de la Seconde Guerre Mondiale. Et ce fil n’est pas la « chance » mais la résistance à « la traque » avec tous les juifs d’Europe, résistance à ce qui mobilisait les plus grandes puissances matérielles et symboliques pour les faire disparaître : « seuls debout ». Et ce fil de vie, cette force de vie, sur « la nuit[7] » a engagé toute l’œuvre dans un « nous le passage » :

même si nous sommes nus comme

la nuit

notre force

ce n’est pas nous

c’est le silence entre nous (NP, 51)

Ce « silence entre nous » constitue le cœur de l’activité du poème qui engage tout contre l’extermination des juifs d’Europe : ce qui demande d’écouter plus le dire que le dit, l’énonciation que l’énoncé, plus le rythme que le mètre, plus la relation que les termes (ici, par exemple, la rime en /m/ par les deux bouts au premier vers et, sur les cinq vers, la chaîne de résonance allitérative en /n/ associée à l’alternance des voyelles fermées antérieures/postérieures, renforcée par celle en /s/…). Ce « silence entre nous » engage dans et par cette circonstance, dans et par sa valeur construite au fil de l’œuvre, l’inaccompli de toute relation dans et par le langage : c’est l’hypothèse que je voudrais soutenir ici avec l’ensemble du travail poétique de Henri Meschonnic, hypothèse qui pose alors qu’une telle œuvre engage plus l’oubli que la mémoire, plus l’histoire que la commémoration, plus le langage que le témoignage, plus la relation que la célébration.

mais ce n’est pas un souvenir

puisque c’est partout

dans notre corps (NP, 49) 

Telle serait l’activité des poèmes de Meschonnic : « c’est partout / dans notre corps » demande d’écouter ce travail d’un corps-langage. Ce à quoi engage le poème « après Auschwitz » n’est pas à un « reste » mais à un présent du corps, du corps-langage entièrement relation car :

ce qui pleure

est seulement le nom

qu’on ne prononce pas (NP, 49)

 

la mémoire

est dans la voix

ma mémoire et toutes les autres

dans ma voix

tous les oublis dans la voix

tous les chemins que les autres

ont marché je les remarche

dans ma voix

comme les silences

qui se pressent

je les parle et les entends

toutes ces voix

sont ma mémoire

et ma voix

et elles viennent

pour me dire

pour me taire

plus je parle c’est les silences

(…)  (TC, 37-38)

Ce qui est aux antipodes de l’entreprise philosophico-essentialiste de Giorgio Agamben[8] pour lequel il s’agit de procéder par « une sorte de commentaire perpétuel sur le témoignage » et, plus précisément, sur « une lacune qui était sa part essentielle » : « que les rescapés, donc, témoignaient d’une chose dont on ne pouvait témoigner » (RA, 11). Comme toute cette entreprise ne vise que la Vérité qui fonderait une éthique au-delà si ce n’est coupée de l’historique des témoignages, elle construit habilement une tour de paradoxes pour in fine durcir une thèse qui met le silence hors langage, du moins qui associe « une impossibilité de parler » à une désubjectivation embarquant odieusement dans son programme « ce qu’avait entrevu Benveniste avant de sombrer dans l’aphasie » (RA, 150) ! Rouerie qui ne peut cacher son incompréhension de la théorie du sujet initiée par Benveniste[9]. Mais Agamben qui reproduit toutes les dichotomies structuralistes en les asservissant à son mysticisme étymologique et à sa métaphysique du silence et donc du langage, enferme l’historicité de l’extermination dans le témoignage et, par sa logique essentialiste soumise au réalisme langagier, dans son impossibilité quand une telle historicité est le travail toujours en cours d’un « je-tu » dans tout le langage, dans le tout du langage qui font l’histoire et le poème de l’histoire dans leur continu. Travail que le poème engage, que seul le poème engage non pour « sauver l’impossible témoignage » (RA, 38) mais pour écouter « l’inconnu qui arrive / au sens » (TC, 49). Il n’y a pas alors à opposer une « non-langue » qui serait celle du témoignage impossible (et du poème ?) à la langue (du discours ordinaire ?). Ainsi, réduire au témoignage, et donc paradoxalement à son impossibilité, une telle expérience de vie – certes tout contre la mort, entièrement mêlée au sens de la mort –, c’est d’une part rendre impossible tout processus de subjectivation incluant un tel sens de la mort voire de la souffrance humaine et, d’autre part, définitivement arrimer « tout acte de parole » au témoignage, « quelque chose d’inassignable à un sujet, et qui néanmoins constitue sa seule demeure, sa seule consistance possible » (RA, 142). Mais Agamben ne met-il pas, par là-même, tout le langage sous la coupe d’une expérience ontologique qui lui est totalement étrangère… puisqu’il fait fi du radicalement historique qui constitue tout acte de langage comme subjectivation alors même qu’il semblait nous promettre une attention au langage, pour le moins. Réponse par le poème :

c’est ton visage

que j’écris

depuis tant et tant de mondes

j’hésite la vie

la lèvre

retient de dire

mais je sais

j’entends

c’est du loin de loin

ton nom nos noms qui sont toutes

les formes de toutes les vies (TEV, 82)

Ce poème fait écouter ce que la « légende intime » fait à l’histoire, nous fait pour faire l’histoire. De « ton visage » à « toutes les vies », une épopée de voix s’écrit dans l’entre-vers, l’entre-mots : un écrire toujours au présent de son dire jusque dans sa retenue par un savoir qui creuse son écoute (« je sais / j’entends ») avec autant de reprises en avant (« depuis tant et tant de mondes » ; « c’est du loin de loin ») qu’il est nécessaire (« j’hésite ») pour que l’intégrité et la pluralité, l’intimité et l’« extimité[10] », les formes de vie et les formes de langage résonnent, voire se relancent mutuellement (« du loin de loin » qu’on peut entendre d’au moins deux manières : comme un superlatif de l’éloignement, une altérité radicale, ou/et comme le continu du spatial et du temporel).

quand les noms les ont quittés

ils sont devenus un fleuve

et ce fleuve coule en nous

je ne sais rien faire d’autre

que d’être son mouvement

qui nous emporte

dans le bruit nous nous crions

nos

noms (CN, 78)

Il y a d’abord l’évocation du premier verset du psaume 137 : « Sur les fleuves / de Babylone // où dans nos chaînes / oui dans nos larmes /// Nous nous souvenions // de Sion » (GL, 342[11]), évocation qui résonne de Benjamin Fondane (« que de fleuves déjà coulaient dans notre chair[12] »). Aussi ce fragment du long poème que constitue Combien de noms comme chaque livre de poèmes de Meschonnic, pose, on ne peut plus clairement, l’engagement du poème dans et par le « mouvement » de « ce fleuve (qui) coule en nous », aux antipodes d’un « reste d’Auschwitz » (Agamben) puisque c’est une force de vie, une oralité vive « d’autre » à « d’être »… Ce mouvement est le travail d’un emportement par le poème-relation, « les yeux fermés pour mieux voir / les inconnus / que nous portons » (PB, 55) : de « noms » à « nous », les résonances ne cessent d’augmenter le mouvement relationnel dans et par le corps-langage (« nous nous crions ») qu’exemplifie ce ralentissement-bégaiement final comme une appropriation infinie : « nos / noms ». C’est que ce « mouvement » a « le sens de la vie » autant que le sens de la mort : « lui, se laisse porter par l’infini » (UJ, 421) :

je n’ai plus rien que ma marche

je viens après le dernier

venu avec ceux qui n’ont

plus que leur vie dans

leur voix

 

N’avoir plus que sa vie dans sa voix, c’est au fond l’expérience de l’écriture que montreraient exemplairement ceux dont la vie n’a tenu qu’à un fil, qu’à un « ne rien dire », à un « faire silence » pour toujours trouver sa vie dans sa voix, la vie dans toutes les voix…

 

 

Bibliographie des ouvrages d’Henri Meschonnic mentionnés :

CR : Critique du rythme, Anthropologie historique du langage, Lagrasse, Verdier, 1982

DP : Dédicaces proverbes, Paris, Gallimard, 1972

GL : Gloires, Traduction des Psaumes, Paris, Desclée de Brouwer, 2001

IV : Infiniment à venir, Liancourt/Reims, Dumerchez, 2004

JE : Je n’ai pas tout entendu, Liancourt/Reims, Dumerchez, 2000

NP : Nous le passage, Lagrasse, Verdier, 1990

RL : Le Rythme et la lumière, Avec Pierre Soulages, Paris, Odile Jacob, 2000

RV : La Rime et la vie (1989), éd. revue et augmentée, Paris, Gallimard, « folio-essais », 2006

TEV : Tout entier visage, Orbey, Arfuyen, 2005

UJ : L’Utopie du Juif, Paris, Desclée de Brouwer, 2001

 


[1]. C’est le titre du livre de Raoul Hilberg (première édition en français en 1988), La Destruction des Juifs d'Europe,
traduit de l'anglais par André Charpentier, Pierre-Emmanuel Dauzat et Marie-France de Paloméra.
Édition définitive, complétée et mise à jour en 2006, Paris, Gallimard, 
coll. « Folio Histoire ».

[2]. Ruth Klüger, « La mémoire dévoyée, Kitsch et camps » dans Refus de témoigner (1992), Viviane Hamy, 1997, p. 334.

[3]. Comme Henri Meschonnic Elie Wiesel, dans ses entretiens avec Michaël de Saint Cheron, en 1988, dit lui préférer le terme hourban (khurban en hébreu), qui, dans la littérature yiddish portant sur l'événement, signifie également « destruction » et se réfère à celle du Temple. Il faut signaler que Manès Sperber (dans la revue Preuves en 1964) et Daniel Lindenberg (dans Figures d’Israël, Hachette, 1997) l’ont également proposé. Voir l’entretien avec Meschonnic, « "Cette chose" qui empêche de poser d’autres questions », propos recueillis par Michèle Atchadé dans Encrages, cahiers d’esthétique, Paris, L’Harmattan, 1999, p. 55-69. Voir également de Meschonnic : UJ, 38 (les abréviations renvoient aux ouvrages de la bibliographie, elles sont suivies de l’indication de page).

[4]. Aharon Appelfeld, Histoire d’une vie (1999), Paris, Editions de l’Olivier/Seuil, 2004, p. 128.

[5]. Voir mes deux ouvrages : L’Amour en fragments, Poétique de la relation critique, Arras, Artois Presses Université, 2004 et Langage et relation, Poétique de l’amour, Paris, L’Harmattan, 2005.

[6].  Je titre en associant deux titres de livres de poèmes de H. Meschonnic : NP et IV.

[7]. Je note que ce vers est le titre du livre de Elie Wiesel, La Nuit, Paris, Minuit, 1958. De même, le poème et le roman éponyme de Primo Levi (Si c’est un homme (Se questo è un uomo), trad. de l’italien par Martine Shruoffeneger, Paris, Julliard, 1987 (1958)), font le cœur d’un poème (TEV, p. 25-26).

[8]. Giorgio Agamben, Ce qu’il reste d’Auschwitz (1998), trad. de l’italien par Pierre Alferi, Paris, Payot & Rivages, 1999 (j’utilise l’édition de poche, 2003, RA)

[9]. Pour une critique précise sur cette question, voir Gérard Dessons, Emile Benveniste, l’invention du discours, Paris, Editions In’press, 2006, p. 173.

[10]. Je me permets ce néologisme parce que les concepts d’intime et d’« extime » contestent la dichotomie privé/public généralement employée pour la vie, en ce qu’ils conservent le superlatif relationnel. Il s’agit de tenir ce que suggère Meschonnic quand il pose que « l’épique est un rapport d’intimité avec l’inconnu » (CR, p. 713) et « un poème est ce qui transforme ces rapports (la voix, le geste, le corps, dans l’historicité de leurs rapports) en intime extérieur » (RL, 173)

[11]. Il est nécessaire d’aller aux notes de l’atelier du traducteur qui sont très éclairantes sur ce psaume « des plus célèbres » : voir p. 534-535.

[12]. Henri Meschonnic a fait la préface (« Benjamin Fondane, le retour du fantôme ») à Benjamin Fondane, Le Mal des fantômes, Lagrasse, Verdier, 2006. Voir p. 22.

lundi 20 octobre 2008

Bientôt à Bordeaux... avec Ghérasim Luca



No Man's Langue - Prendre corps avec Ghérasim Luca


Du samedi 8 novembre 2008 au samedi 29 novembre 2008

Bibliothèque Mériadeck

Un évènement "novart bordeaux 2008"


La Bibliothèque municipale de Bordeaux et la compagnie des Limbes proposent un éclairage pluriel sur l’oeuvre du poète apatride Ghérasim Luca.

L'exposition de ses oeuvres s'accompagne d'une création théâtrale, d'une conférence-performance et d'une projection.

Ghérasim Luca, né Salman Locker à Bucarest en 1913. Dès les années trente, il écrit sous le nom de Ghérasim Luca qui deviendra son patronyme officiel en 1946. Il se choisit "un nom et un égarement". Apatride, il s’installe à Paris en 1952 où il vivra jusqu’à son suicide en 1994. Son oeuvre intempestive traverse le dadaïsme, le surréalisme et la poésie sonore, et fait entendre une résonance d’être unique.


Au programme...

Expositions

Oeuvres plastiques de Ghérasim Luca


Le 08/11/2008 - Bibliothèque Mériadeck

Projection de "Comment s’en sortir sans sortir" de et par Ghérasim Luca, réalisé par Raoul Sangla (55 mn).

Conférence-Performance

"S'asseoir sans chaise : le poème-relation dans tous ses états avec Ghérasim Luca" par Serge Martin.

Création théâtrale in situ à la bibliothèque Mériadeck : investir un lieu, investir une parole.

mercredi 15 octobre 2008

Sur une certaine traductologie et son idéologie


L’essai d’Inês Oseki-Dépré[1] en vue de comparer quelques traductions du Qohélet, pose quelques questions intéressantes qui situent les problèmes actuels de la traductologie. Ce texte plein d’allusions et de positions à l’emporte-pièce permet de discerner les partis pris d’une certaine traductologie.  Les « remarques préliminaires » prétextent une hétérogénéité des textes bibliques rapidement confirmée par « les spécialistes » (153) pour conclure à l’impossibilité d’un « traducteur unique » à moins d’être un Proust ou un Joyce (ibid.) : ce qui disqualifie facilement n’importe qui et permet de se passer de lecture…  L’argument avancé (la « haute teneur dialogique », ibid.) n’est pas sans sous-entendre un certain refus du dialogue d’un éventuel « traducteur unique »… Il est vrai que la visée de l’essai de traductologie » en question n’est pas à proprement parler la comparaison de « retraductions » (155) mais avant tout « l’horizon d’attente théorique et pratique qui sous-tend chacune des traductions » (ibid.). Mais un tel « horizon » est immédiatement défini par un point de vue qu’on nous impose subrepticement en note de bas de page : « Traduction Jacques Roubaud (avec Marie Borel et Jean L’Hour[2]), que nous choisissons comme référence sauf cas contraire et que nous désignons comme traduction JR pour simplifier » (156, note 277) ! « Horizon » réduit de deux points de vue puisque cette traduction devient la référence et que Jacques Roubaud devient le traducteur quand les éditions Bayard indiquent trois traducteurs pour le moins et que par la suite les deux autres disparaissent dans l’essai d’Oseki-Dupré (par exemple : « la traduction de Jacques Roubaud qui est à la fois fluide et poétiquement condensée », 170). Aussi, j’aperçois plus « l’horizon d’attente » de la traductologue : faire passer telle traduction, celle de Henri Meschonnic, pour la résultante d’une position que sa conclusion sous-entend très fortement. Je cite sa conclusion : « Nous avons ainsi pu témoigner des subtils changements qui s’opèrent dans le Qohélet, qui devient, de texte autoritaire, hébraïsant, oraculaire et prophétique, progressivement un texte poétique à la mesure de l’homme contemporain » (173) quand Roubaud en fait un texte dont le « sujet de l’énonciation » deviendrait « aussi mortel et éphémère que ceux qui l’entendent », « un parmi tous, non plus Celui-qui-sait » (ibid.), c’est-à-dire, en termes précis, du français courant… qui n’a plus rien à voir avec l’hébreu biblique à moins de prendre des vessies pour des lanternes. Ce qui est fort de café quand on prétend par ailleurs lire un texte « sacré » ou « religieux ».

On comprend alors que cet « essai », au demeurant bien mince et peu argumenté, n’a la « teneur » d’un essai que par son réalisme puisqu’il y a « un système subliminal (sic !) de correspondances, échos et parallélismes » dans le texte de Roubaud, alors c’est bien la Bible selon l’hypothèse de 1753 qui substitue cette rhétorique à une métrique introuvable. Aussi s’agit-il d’un texte polémique confondant de simplismes et de partis pris…

J'invite donc le lecteur d'un tel livre à lire pour le plaisir de comparer les traductions de la Bible par Henri Meschonnic ainsi que son dernier essai sur le traduire.


[1] I. Oseki-Dépré, « Retraduction de la Bible : le Qohélet » dans De Walter Benjamin à nos jours… (Essais de traductologie), Honoré Champion, 2007, p. 151-175. Ce texte est paru auparavant dans Cadernos de Traduçao, NUT, Universidad Federal de Santa Catarina (Brésil), n° 11 – 2003/1, p. 95 et suivantes. Ce qui explique la présence de la traduction en portugais (du Brésil) faite par Haraldo de Campos publiée en 1990 à Sao Paulo.

[2] Ce « bibliste » est secrétaire de l’ACFEB (Association Catholique Française pour l’Étude de la Bible) de la région Sud-Ouest. Il a publié un seul ouvrage : La Morale de l’Alliance, Cerf, 1966. Où sont les grands spécialistes de Bayard : faites un peu de recherche et vous serez surpris par le vernis scientifique de cette entreprise (commerciale plus que traductologique) qui s’écaille bien vite…

lundi 6 octobre 2008

Vous avez dit "activité"?


L’ACTIVITÉ DU POINT DE VUE DE LA THÉORIE DU LANGAGE

 

La notion d’activité pour être conceptualisée passe forcément par le langage. De plus, on ne peut pas dire qu’il y ait activité sans discours, c’est-à-dire sans subjectivation dans et par le langage. Sinon l’activité n’a pas de sujet et au mieux produirait-elle un agent, une agentivité si ce n’est un objet. Il y aurait à observer si certains discours ne désubjectivisent pas quand ils parlent, par exemple, de « producteur » dans l’expression « production d’écrit ». Bien des notions en didactique manquent de théorie du langage et quand elles font retour sur le sujet ne se rendent pas compte qu’il y aurait à tout reconsidérer. Ce qu’elles font rarement et, par conséquent, elles se voient en chemin rebrousser et abandonner leur sujet en route, sans y prendre garde. Ce serait fréquemment le cas avec la notion d’activité qui demande pour le moins de penser ce qui s’y fait ou pas : et s’il n’y a invention d’un sujet alors pourquoi parler encore d’activité…

 

Il y a donc à poser d’abord qu’on ne peut concevoir d’activité sans sujet et que pour qu’il y ait sujet de l’activité, il faut penser ce sujet dans et par le langage parce que c’est alors seulement que les catégories du temps et de l’espace de l’activité qui permettent de situer et donc d’engager un sujet acteur, peuvent se constituer. La deixis de l’activité est le cadre de l’activité, mais elle n’advient qu’en discours et fonde la situation du sujet qui est le seul à pouvoir l’engager vraiment comme activité.

 

À la deixis vient comme se joindre une sémantique sérielle qui construit les valeurs propres à telle ou telle activité, tel ou tel moment de l’activité, bref toutes les différenciations qui construisent à proprement parler ce qui fait la spécificité de l’activité :

 

- délimitation : activité/non-activité ;

- catégorisation : qualifiants de l’activité par différenciation même infinitésimales ;

- et enfin rythme et prosodie : différences et répétitions qui construisent l’energeia d’une mise en œuvre, d’une œuvre à proprement parler où l’opération est non seulement subjective mais transubjective ; l’activité devient passage d’activité parce que passage de sujet (invention et transmission, transformation et relation).

 

Se pose immédiatement le problème de l’antinomie individu / société ou collectif auquel renvoie, par exemple, la notion de « communauté discursive » très fréquemment employée par la didactique d’inspiration bakhtinienne. Il me semble que cette notion oblige à réitérer l’antinomie sans la lever autrement que par un déterminisme qui alors maintient l’antinomie dans son aporie puisque la subjectivation se voit alors renvoyée à un causalisme qu’on peut appeler un collectivisme. Ce dernier oblige à penser l’activité commune hors de toute pluralité et différenciation des processus de construction du commun. Disons-le franchement, cette didactique dévoie l’activité dans un comportementalisme où la subjectivité est un assujettissement à des forces qui refusent toute subjectivation libre.

 

Très concrètement, cela peut s’observer dans la rhétorisation des manières de dire, qui règle les manières de faire sans que ces dernières ne puissent déplacer les manières de dire ou sans que l’expérience n’oblige à dire différentiellement ce qu’on a fait autrement et l’inverse. Bref, le sujet est fixé avant l’activité et doit s’y conformer : la subjectivation est donc soit préexistante soit subséquente puisqu’on présuppose une conformation et non une construction afférente de l’activité et du sujet.

 

Mais on ne peut se contenter pour autant de renvoyer cette subjectivation dans et par le langage à ce qu’on appelle généralement une verbalisation de l’activité qui pose une représentation du langage comme traduction ou expression de l’activité et donc comme résultat d’une activité qui lui préexisterait. Des formes plus subtiles existent qui mettent la subjectivation dans la dichotomie du linguistique et du métalinguistique en s’appuyant sur le concept psychologique de distanciation. Cette représentation présuppose un double langage : celui de l’accompagnement de l’activité et celui de la réflexivité ou, en des termes utilisés par exemple dans les programmes scolaires, entre langage d’action et langage d’évocation. Cette représentation met la pensée hors de l’activité dans un après quand l’activité de la pensée, d’une part, et la pensée de l’activité, d’autre part, sont justement consubstantielles sous peine d’obtenir des pensées coupées de l’activité (c’est le topos de « la théorie » opposée au « terrain »), ou encore une activité qui se réaliserait sans pensée active et donc une activité sans sujet, sans subjectivation. Que des paliers de la réflexivité puissent se concevoir, c’est à n’n pas douter, mais il y aurait plus à dissocier deux types de réflexivité en pensant leur continu :

- une réflexivité constitutive de l’action, qui engage un véritable sujet de l’action comme sujet de la pensée de l’action au plus près de l’energeia assurant le continu du geste et du langage ou du langage comme geste et du geste comme langage et par là-même de la pensée et de l’action ;

- et une « réflexivité » (peut-on encore l’appeler ainsi ?) qui, pour des raisons scolaires et/ou sociales, doit à un moment ou un autre se conformer à des normes d’action ou des normes de pensée de l’action voire même de formulations académiques de l’action.

On comprend bien alors que cette dernière catégorie n’est pas celle qui doit orienter la réflexion didactique sur l’activité. C’est au contraire la première qui doit porter la seconde sous peine de ne jamais comprendre ce que fait une activité à un sujet et ce qu’un sujet fait à une activité ; à moins de considérer le sujet non à l’aune de la subjectivation mais de la normalisation, d’un comportementalisme qui viendrait défaire ce que la didactique vise : un sujet critique de son activité, un sujet, par et dans son activité, pleinement sujet.

 

L’enjeu de cette réflexion sur la notion d’activité est sa conceptualisation en didactique. Pour conclure, nous pouvons donc dire qu’elle oscille entre le faire et l’agir non comme choix entre deux pôles mais comme orientation vers l’un ou l’autre : c’est la pensée du dire qui permettrait d’orienter l’activité de l’agir vers le faire, de la reprise vers l’invention, de la communication vers la relation, de la transmission vers l’incorporation. Ce qui manque aujourd’hui à la didactique concernant l’activité, c’est une poétique des discours (et du discours comme mode de subjectivation dans et par le langage) avec l’activité, car seule une poétique permet d’écouter au plus près ce qui se fait quand l’activité devient par le dire, se constitue comme subjectivation ou au contraire disparaît comme une absence de faire pour finir au mieux dans un agir. On peut d’ailleurs suggérer que « rien faire » n’est pas une absence de faire et qu’il vaut mieux ne rien faire qu’agir pour agir – ce serait ce qu’on appelle l’activisme dont on sait que l’école s’est fait une spécialité pour occuper l’enfant qui n’est alors plus un élève et passer le temps de l’apprentissage à formater des sujets sans sujet(s), des agents qui agencent, des enfants bons enfants et des élèves bons élèves… ou mauvais !

 

BIBLIOGRAPHIE 

 

Benveniste, E., (1966 et 1974). Problèmes de linguistique générale, 1 et 2, Paris, Gallimard, « Tel ».

 

Bonniol, M., (2000).  Rien faire, Paris, L’école des loisirs.

 

Chiss, J-L.,  et Dessons, G., (2000). La force du langage, Paris, Champion (éds.).

 

Dessons, G.,  et Benveniste, E., (2006). L’invention du discours, Éditions In’Press.

Le Français aujourd’hui, n° 160 (« La critique pour quoi faire ? »), Paris, Armand Colin, mars 2008.

 

Wilhelm von Humboldt, trad. de Pierre Caussat, Introduction à l’œuvre sur le kavi et autres essais (1827-1829), Paris, Le Seuil, 1974.

 

Martin, S., (2004). L’Amour en fragments. De la relation critique à la critique de la relation, Arras, Artois Presses Université, « Manières de critiquer ».

 

Martin, S., (2005). Langage et relation, Anthropologie de l’amour, Paris, L’Harmattan, « Anthropologie du monde occidental ».


Meschonnic, H., (1995). Politique du rythme, politique du sujet, Lagrasse, Verdier. 




dimanche 5 octobre 2008

Hélène Berr: dans sa voix


« Qui dira jamais ce qu’a été la souffrance de chacun ? » écrit Hélène Berr dans son journal le mardi 15 février 1944. Et elle répond ce que tout le monde depuis lors aurait dû répondre : « Le seul "reportage" véridique, et digne d’être écrit, serait celui qui réunirait les récits complets de chaque individu déporté. (p. 278)

Et j’entends qu’on dit qu’il s’agirait d’une jeune fille « privilégiée » qui, « certes » ( !), n’a pas échappé à l’extermination « mais enfin »… sans parler de ceux qui pensent tout haut ou tout bas que cela fait « encore un témoignage » ! Réponse à la même page avec une référence à Tolstoï, qui met ce journal et donc cette expérience de penser-écrire-vivre à une hauteur qui forcément va gêner beaucoup ceux qui rechignent à dire non pas « jamais plus » mais « jamais assez » (oui ! nous ne savons pas assez même si nous savons beaucoup !) : 

« Car il n’y a pas que l’inégalité sociale, il y a aussi une inégalité de souffrance (qui correspond quelquefois, surtout en temps de paix avec la première) ». 

Il faudrait souligner cette parenthèse qui montre combien le politique et l’éthique se tiennent. Et on est confondu de tenir ce journal par ses derniers mots (« Horror ! Horror ! Horror ! ») écrits dans cette langue qu’Hélène Berr lisait et écrivait dans et par l’amour de l’étude – elle avait commencé une thèse sur Keats qu’elle cite : « Bright Star ! » (p. 241). C’est elle ! et tout son journal est haut comme une telle étoile ; haut et en plein cœur d’une pensée de ce qui est toujours aussi difficile à penser. Mais avec Hélène Berr, nous tenons cette activité de penser au plus près de ce qui fait la force du vivant, du plus vivant alors même que tout l’interdit. 

Nous sommes dans ses pas si nous écoutons son écriture de vivre : « J’ai marché aujourd’hui, marché toute la journée » (p. 200). 

Nous sommes dans son amour si nous entendons son écriture de vivre : « J’appelle Jean de tout mon cœur. C’est avec lui que j’ai appris à connaître les quatuors, entendre avec lui » (p. 207). Ce journal est le poème d'un savoir par un non-savoir. C'est la force de ce témoignage. Ce journal n'est pas un témoignage de plus, il témoigne d'une force de vie qu'on ne peut connaître qu'en perdant toute certitude, qu'en abandonnant toute maîtrise : « Toute la journée aussi, j’ai essayé de lire la lettre de J. M. comme dans un rêve où la lettre qu’on lit vous échappe toujours. Je ne l’ai pas encore assimilée » (p. 149). Alors sa voix nous fait vivre « l’humaine condition » en devenant plus humain. Et cela passe par cette décision qu'il nous faut continuer dans et par le poème du vivre-écrire: "Je note les faits, hâtivement, pour ne pas les oublier, parce qu'il ne faut pas les oublier" (p. 106).

Hélène Berr, Journal, Tallandier, 2008.

samedi 4 octobre 2008

La dune



De près tu veux dominer la mer. Non, tu veux toujours la voir apparaître. Cette immensité qui arrondit la terre. Oui, qui nous fait tourner et retourner l’un sur l’autre au ras des herbes qui volent. Non, des folles herbes sèches des dunes. Elles nous arrondissent pour nous voir venir au bord du monde avant de tomber. Oui, de rouler le long de l’océan qui n’arrête pas de divaguer sur ses bords. Oui, d’aller et venir. Non, de partir et de ne jamais en revenir de ces courbes qui l’observent au gré du vent. Non, au gré des lunes qui tournent. Oui, de tout ce qui se plie à tes courbes et à nos enroulements. Les roulements de résonances que font toujours les vagues qui avancent et reculent. Non, qui longent cette bordure à peine frisée d’une écume blanche. Oui, la dune fait tourner la terre pleine de mer dans l’écume de ton ciel. Non, tes yeux renversent le ciel qui tourne comme la mer sur la dune. Oui, sur les herbes folles qui courent en rond. C’est le vent de la dune qui arrondit toutes les lignes qui vont et viennent. Non, c’est la ronde de tes dunes qui fait le vent des caresses de l’herbe. Le vent des vagues qui caressent le bas de la dune. Non, qui touchent de leur écume la folie des herbes face à la mer. Oui, face à l’immensité du temps qui entasse le sable des dunes où nous roulons depuis toujours. Et la mer continue d’arrondir la terre. Non, de tourner autour de cette dune. Oui, de ta dune qui tourne sans jamais dominer la mer. Non, en voyant toujours la mer apparaître pour la première fois au prochain tournant de ta dune.