vendredi 23 octobre 2015

Un autodidacte en littérature(s) : poèmes en racontage, voix en relation

(Communication prononcée le 21 octobre en salle Bourjac à la Sorbonne à l'occasion du colloque Autodidacte et autodidaxie à l'ère numérique sous la direction d'Olivier Lumbroso et François Vanhostuyse)


C’est assez récemment que j’ai découvert que j’étais un autodidacte quand un des membres du jury de mon habilitation à diriger des recherches déclara que j’étais un autodidacte qui n’en finissait pas de chercher. On ne naît pas autodidacte, on le devient donc et par les autres… Ce qui peut constituer un défi ou une assignation.

Victor Hugo disait : « Les grands artistes / ont du hasard dans leur talent / et du talent dans leur hasard » (Tas de pierres, III (139-1843), éd. Massin, t. VI, p. 1127). Il offrait ainsi une superbe piste pour explorer à même la vie la plus commune ce que c’est qu’être artiste de sa vie et donc peut-être autodidacte. L’autodidacte ne sait pas qu’il sait puisque les savoirs qu’il construit comme tout un chacun ne le sont généralement dans aucun champ de reconnaissance institutionnalisé. Pour bon nombre des activités artisanales ou paysannes, activités qui recouvraient presque toute la vie sociale, il en aurait été ainsi jusqu’à récemment, du moins depuis que les métiers les plus courants se voient tous mis au régime des compétences quand les métiers savants l’ont toujours été au régime des disciplines – mais ces derniers se voient dorénavant réexaminés à nouveaux frais comme les autres. Je suis petit-fils de forgeron et je ne peux m’empêcher de relever tel passage quand récemment, dans son livre Neige sur la forge, Jean-Loup Trassard, mais n’est-ce pas l’orientation de toute son œuvre, note à propos d’Alexandre, le forgeron dont il porte la voix jusqu’à la lui donner parfois comme dans cet extrait :
Il raconte que de temps en temps un jeune forgeron mettait des rondelles de bouchon de liège sous l’enclume, entre métal et bois, cet artifice qui la soulevait si peu du billot donnait à l’enclume un son plus clair, plus beau à ce qu’il paraît. Entre gens de métier, ouvriers mais aussi bien avec un patron, ils remarquaient que l’enclume de tel ou tel ne donnait qu’un son mat. « Bien sûr ça travaillait tout pareil mais, nous, on étaient fiers d’une enclume qui avait un son clair » (Jean-Loup Trassard, Neige sur la forge, Paris, Gallimard, 2015, p. 13-14)

Ce savoir pratique me fascine surtout quand il concerne la beauté de l’activité : donner un son clair à son enclume, c’est faire entendre une écoute du continu du métier avec la vie. Mon père a eu ce même rapport à toute activité : il ne travaillait pas seulement pour achever mais pour fignoler ; d’ouvrier spécialisé dans la réparation des gros moteurs (tracteurs et camions), il est devenu chef de l’atelier des presses chez Heuliez à Cerizay dans les Deux-Sèvres et de la maison familiale, à plus d’un kilomètre de l’usine, il savait par le son s’il y avait ou pas une difficulté dans son atelier. Puis dégoûté par les transformations de l’industrie automobile, il est parti au Québec mais on lui a volé ses brevets déposés pour des machines-outils et il est rentré refaire la vie en France en créant une entreprise générale de bâtiment y faisant un peu tout. Il savait tout faire, on dit de ses mains, mais j’ai depuis longtemps compris que les mains pensent, que c’est avec les mains qu’on entre en état de création. Marina Tsvetaieva qui a tant compté dans mon parcours – c’est presque chaque jour que je la lis –, notait ceci dans L’Art à la manière de la conscience (trad. du russe par Véronique Lossky, Le Temps qu’il fait, 1987, p. 68 puis 70-71) :


L’état de création est un état d’obsession. Tant qu’on n’a pas commencé – obsession – tant qu’on n’a pas fini – possession. Quelqu’un, quelque chose, s’introduit en toi, ta main est un exécutant, non de toi, mais de ce quelque chose. Qui est-ce ? Ce qui, à travers toi, veut exister.

Et plus loin ce qui suit qui va plus tard confirmer mon refus de réduire les actes de lire seulement à l’activité de comprendre ou d’interpréter alors qu’il faudrait envisager une énonciation continuée ou pour le moins une réénonciation dès que lecture-audition, puisque voici :


Ce n’est pas aux vers (rêves) qu’il faut joindre une clef, ce sont les vers qui sont la clef pour tout comprendre. Mais entre comprendre et accepter il n’y a qu’un pas, il n’y a pas de pas du tout : comprendre c’est accepter, il n’existe pas d’autre compréhension, toute autre compréhension est – incompréhension. Ce n’est pas en vain qu’en français comprendre signifie en même temps étreindre, c’est-à-dire accepter, inclure.

Etant un fils rebelle, je n’ai à proprement parler rien appris de mon père d’autre que de chaque jour bricoler sa vie et donc penser avec tous les événements de la vie pour l’inventer, la vie, et surtout ne pas se la voir confisquer dans des modèles de prêt-à-porter ou prêt-à-penser. Quand on pense avec ses mains, on dessine – ce qui est le début de l’écriture et peut-être de la pensée : mon père à ses moments de loisir – comment trouvait-il ce temps, je me demande toujours – dessinait et plus précisément peignait à la gouache. Aussi depuis mon plus jeune âge, je dessine mais très vite l’écriture a pris le pas sur le dessin parce que j’ai vite trouvé que cela allait plus vite d’envoyer une lettre que d’offrir une gouache et j’ai découvert qu’écrivant à quelqu’un – ce pouvait être pendant une certaine période à Dieu mais très vite à toutes sortes de subterfuges bien plus vivants de l’écoute absolue – qu’écrivant à quelqu’un je réinventais la vie, pas à côté mais en plein cœur. Ce qu’écrivait Apollinaire dans le troisième quatrain de « La Tzigane » (p. 78) dans Alcools, c’est mon premier Poésie/Gallimard acheté en 1970 hors programme et qui a toute sa ponctuation dans sa voix  :
On sait très bien que l’on se damneMais l’espoir d’aimer en cheminNous fait penser main dans la mainA ce qu’a prédit la tzigan
 J’ai toujours alors confondu la main et le chemin – ce qui n’est pas rien pour la didactique de la littérature et je pense, par exemple, à La Relation critique de Jean Starobinski dans sa première version (Gallimard, 1970). Car c’est bien plus tard, que j’ai compris que ce besoin vital de donner la main en chemin, et donc en poème à envoyer, c’était ce que le poète russe Mandelstam appelait « l’interlocuteur providentiel » et il distinguait la poésie de la littérature :
La différence entre poésie et littérature réside en ceci : l’homme de lettres s’adresse toujours à un auditeur précis, à un vivant représentant de son époque. Même s’il est un prophète, il a toujours en vue un contemporain du futur. Conformément au principe des vases communicants, ce qui appartient à l’homme de lettres passe à son contemporain. C’est pourquoi il ne peut se situer qu’ « au-dessus », « éminemment au-dessus » de la société. La leçon, c’est le nerf de la littérature. Par conséquent l’homme de lettres a besoin d’un piédestal. La poésie, c’est tout autre chose. Le poète est seulement lié à un interlocuteur providentiel. Il n’est pas tenu d’être au-dessus de son époque, ni meilleur que la société dans laquelle il vit. (De la poésie, trad. de Mayelasveta, Gallimard, Arcades, 1990, p. 64-65)
   Avec Mandelstam, c’est toute la part d’inconnu qui surgit dès que poème, voix comme rapport d’inconnu, main tendu ou poignée de main dira Paul Celan qui connaissait son Mandelstam sur le bout des doigts (P. Celan, « Lettre à Hans Bender » du 18 mai 1960 dans M. Broda, Dans la main de personne, essai sur Paul Celan, Cerf, 1986, p. 111-112[1]).
   Dans le système scolaire, ni la main qui pense, ni les affinités électives par la parole qui passe d’une main à l’autre ne sont vraiment prises en compte parce que ce sont plus souvent des expériences arrêtées, décontextualisées, anonymisées et surtout estampillées par les pouvoirs, les herméneutes, les théologiens, qui font l’objet de transmission, et parce que, je ne sais si c’est seulement français mais c’est très français historiquement, institutionnellement, c’est la littérature qui domine la poésie au sens de Mandelstam, au sens où elle a le dessus. Et le moindre élève, de collège par exemple, sait cela ! Mais aussitôt, je dois avouer avoir régulièrement rencontré des enseignants qui ne montraient pas qu’ils avaient le dessus parce qu’ils savaient aménager un espace d’écoute, de confiance : mon maître de CM2 qui m’a fait découvrir Marx, oui !, un professeur de littérature en première pour Soljenitsyne, un professeur de philosophie en terminale pendant trois mois seulement puisque j’ai été exclu de mon établissement pour activisme, lequel m’a transmis le goût de l’antiphilosophie de Lacan que rapidement j’ai transformée en travaillant seul dans les livres puisque ce ne sont pas mes études de sciences politiques vite abandonnées pour l’établissement ouvrier du très jeune militant pendant plus de sept ans à la poste, qui ont pu me lancer en poétique. C’est l’écriture aux côtés d’amis militants révolutionnaires qui étaient aussi musiciens, photographes, plasticiens, comédiens… c’est donc l’écriture qui m’a fait découvrir, aux côtés des œuvres de sciences humaines et sociales bien diffusées à cette époque, les œuvres de Proust d’abord – je sais très bien avec quel fragment j’ai commencé à écrire le pastichant sans vraiment savoir ce que cela avait d’immodeste – puis Joyce, Musil, Sade et Rabelais, Butor, Sarraute, Claudel, Péguy et Montaigne puis tous les poètes, les russes surtout, mais aussi Pasolini. De lui ce moment d’un long poème qui se réfère à la fête de l’Unità vers 1956 :
Tu as voulu que ta vie soit
un combat. Et la voici maintenant sur les quais

morts, voici que retombent les drapeaux
rouges, en l’absence du vent. Tu as
quarante ans, avec un sourire et des gestes

- comme ceux de quelqu’un qui n’éteint jamais
l’ancien feu – juvéniles.
Et, éteint, retrouvant tes parents, tu te donnes

à moi, avec la confiance des élans
fébriles de l’amitié, et avec le calcul
de qui, inconscient, ne s’humilierait pas en vain.

Et moi… je cède : je ne peux que
me passionner, comme toujours : fou
car je devrais me taire, ne pas prêter le flanc,

ne pas avouer que je suis un adolescent
encore, éternellement vulnérable ;
que la passion n’est pas toujours la grâce.

(La Persécution, trad. R. de Ceccatty, Seuil, 2014, p. 49-51)

Vous voyez le désordre d’un tel apprentissage, mais mon histoire littéraire c’est celle de voix qui se répondent, s’interpellent ; c’est celle d’une cacophonie qui entend chaque voix en résonance et non d’une polyphonie ordonnée où les voix empruntent une seule voie dirigée, instrumentalisée, vectorisée par un sens unique, quand ce sont les « lignes de fuite » qui permettent qu’on s’entendent de poète à poète, de voix à voix, de vie à vie.
Mais un paradoxe surgit quand en 1982, j’entre en enseignement après avoir commis quelques ateliers photographiques comme parent d’élève où je faisais écrire des élèves de CM1 avec des polaroïds. J’entre en classe primaire à Argenteuil puis à Cergy dans le Val-d’Oise pour quinze années avec les enfants de fin de primaire veillant à offrir à tous et à chacun toutes les activités au programme en usant de tous les moyens artistiques que l’école peut offrir puisqu’on vit avec eux pendant presque 30 heures par semaine : de l’opéra de Paris à la Saline d’Arc-et-Senans, de l’atelier peinture permanent au sketches théâtraux hebdomadaires, des bibliothèques au chariot dictionnaires qui en a compté jusqu’à quarante différents sans compter les poèmes dans la ville, cette expérience épuisante mais décisive m’a remis en littérature sous la houlette de Philippe Lejeune à Paris Villetaneuse et en didactique sous la houlette de Daniel Delas au Français aujourd’hui. J’ai à la fois repris des études me conduisant vers une thèse en anthropologie linguistique et littéraire avec les œuvres de 50 poètes contemporains et mené une activité de polygraphe pédagogique dans la revue depuis lors devenue, à mon goût, un peu trop conforme aux canons, je veux dire au scientisme ambiant dans les didactiques – du moins se refusant aux controverses vives.
Je voudrais livrer une seule anecdote qui montre la marginalité dans laquelle l’autodidacte, devenu depuis lors formateur d’enseignants, doit accepter souvent de vivre parce qu’il est accusé de grand écart, parce que son parcours est non conforme, parce que son énonciation n’est pas adaptée aux manières de dire, lesquelles ne permettent justement pas de penser bien des situations, des expériences, sachant qu’il n’y a pas de pensée nouvelle sans nouvelle manière de dire… Lors d’un colloque sur la scolarisation de la littérature de jeunesse, j’ai réalisé une communication autour de la notion d’auteur comme question à penser de la maternelle à l’université, ce mot d’ordre de l’association des enseignants de français (AFEF). Cette communication s’accompagnait de l’écriture progressive sur un grand tableau blanc de citations, qui apparemment constituaient des références non homogènes, de Marcel Broodthaers à Michel Foucault, de Bernard Noël à Lawrence Weiner en passant par Barthes, Meschonnic mais aussi un auteur jeunesse comme William Steig et un poète comme Francis Ponge. Je concluais avec Ben Vautier qui me permettait de d’écrire au centre du tableau un « je signe tout » – qui date de 1960 nous étions en 1995 –, dans un brouhaha réprobateur de la salle, sans compter celui de la présidente de séance… Mais le gardien du grand amphithéâtre de l’université de Metz est venu me dire après la séance, me voyant complètement dépité, ceci : « vous savez, je vous ai écouté et j’ai tout compris et c’est la première fois que j’écoute du début à la fin… avec vous, au moins c’est vivant ! » Aussi, ai-je tenu peut-être grâce à lui jusqu’à aujourd’hui.
Mes références se sont alors élargies, se dégageant souvent avec peine des modèles qui, non seulement ne me convenaient pas – combien de fois ai-je compris derrière des silences ou des mous réprobatrices que je ne connaissais pas les codes rhétoriques et autres… Car tout tient souvent aux repères qui balisent un curiculum et l’autodidacte n’a jamais les bons ou plutôt si l’on observe quelqu’un du point de vue de son autodidaxie, il ne peut jamais répondre de ce qu’on appelle les passages obligés. Mais l’expérience de Metz, bien d’autres et surtout celles de l’écriture d’articles ou de contributions à des collectifs puis celles d’ouvrages au plus long cours m’ont assuré du fait que je continuais une tradition de la recherche : celle d’un Walter Benjamin, ce grand collectionneur de livres pour enfants, de fiches sur les passages parisiens… qui m’a confirmé que la logique ne faisait pas le sel d’un essai mais que c’était bien plutôt son travail visant une constellation d’hétérogénéités, au plus près de la vie d’ailleurs. Je ne cesse depuis lors d’explorer son essai trop longtemps laissé dans l’ombre autour du raconteur, essai de 1936 ! Lequel a mis l’écoute au poste de commande de ce qui fait société. Il me suffit d’évoquer ici cette formule merveilleuse : « Qui écoute une histoire forme société avec qui la raconte » (Œuvres, III, Gallimard, folio, 2000, p. 138).
   Car c’est bien le problème de la voix qui, depuis le début, porte tout mon parcours : trouver sa voix par et dans les relations de voix, c’était cela à la fois mon écriture, mon enseignement, ma recherche. Rien n’est définitivement trouvé mais de la notion de résonance développée à partir de la sonorité générale chez Péguy ou du consonantisme et de l’échange chez Claudel, poursuivie avec Meschonnic où je trouve cette formulation très simple : « La voix est relation » (Critique du rythme, p. 294) que depuis lors je ne cesse de déplier, de relancer autant avec la littérature enfantine qu’avec la poésie la plus contemporaine, avec toute la littérature. Ce que j’ai ensuite testé dans tous les secteurs d’activité pour apercevoir que les gestes de la voix constituaient les gestes de la relation, que la relation de la relation était le maximum de voix dans les voix poétiquement, didactiquement, politiquement et éthiquement ! Mais que d’ennuis et de barrages ai-je eu d’avoir non pour maître mais pour ami Henri Meschonnic : je ne réponds aux accusations que par ces trois courts poèmes dans Nous le passage (Verdier, 1990, p. 31-32-33) – quel titre ! je me permets d’ajouter, comme en écho, que c'est tout l’élan de ma recherche :
peut-être on commence à dire
ce qui passe de corps en corps
quand on arrive à entendre
les voix qui parlent seulement
dans les silences de notre voix
***
les intervalles entre les coups du cœur
ne sont pas vides
les intervalles entre les mots ne sont pas blancs
ce sont des presque mots des
presque gestes
du plus que se taire
et du moins que dire
***
à l’intérieur des lettres
d’autres lettres
à l’intérieur du corps
nos autres corps
comme une langue
à chaque moment différente
que nous sommes toujours au commencement d’apprendre

Voilà ! maintenant, je fais professeur de littérature dans un département de didactique des langues et des cultures et je dirige quelques thèses en littérature de langue française et une cohorte de master deuxième année se destinant à la recherche. Après de nombreuses années à former des enseignants à et par la recherche, je demande à tous les étudiants de participer à un carnet de recherche numérique, sorte d’atelier d’écriture collaboratif où on essaie de déjouer les dichotomies habituelles : écriture-lecture, sujet-objet, solitaire-solidaire, théorie-terrain, distanciation-implication, modélisation-invention, etc. Mais, ici et ailleurs, toujours je suis au commencement d’apprendre en tenant ensemble l’enfant et le poète, l’enseignant et le chercheur, l’amoureux et le citoyen : il s’agit en effet de tenir voire d’agrandir l’élan relationnel que l’un et l’autre peuvent mettre en branle. Michel Chaillou a pu parler à partir d’Honoré d’Urfé et de son Astrée du « sentiment géographique » (Le Sentiment géographique, Gallimard, 1976), et c’est si proche du sentiment amoureux comme de la chercherie dont parlait Baudelaire (« révélation magnétique » dans la liberté de penser, 15 juillet 1848), parce qu’il est profondément issu de la force d’un corps-langage (chez Chaillou, la lecture en vient à se confondre avec l’endormissement…), ce qui met le maximum de corps dans le langage, qu’aucune institution culturelle ou éducative, politique ou sociale, qu’aucun cadre cognitif ou pédagogique, qu’aucun programme d’étude ou de recherche ne peut intégrer, dompter, catégoriser parce que les formes de vie et les formes de langage s’y intensifient pour s’inventer réciproquement. Le même Michel Chaillou, dans un roman demi-autobiographique, me révèle la spécificité de mon autodidaxie : l’essoufflement non comme arrêt mais comme course :
Plus j’y pense, plus je crois que tout doit être écrit en courant ! C’est la course, l’errance, le moteur du roman, Alice et Donval, mes grands parents fugitifs sans cesse en route sur la route, leurs successives étapes. (Journal, Fayard, 2005, p. 478-479)
Par quoi également, en fin de compte, l’intime est entièrement politique comme toutes les manipulations politiques sont des destructions de l’intime. J’ai vu tout récemment le beau film documentaire de Jean-Gabriel Périot, Une jeunesse allemande Allemagne 1965-1977, de la bataille des images à la lutte armée, et je me dis que j’ai eu la chance de ne pas avoir été pris par une logique qui aurait pu oublier la défense de la relation, la défense de la personne et de la société comme pluralité de parcours, de modes de connaissances au sens que Claudel rappelait d’être ensemble en naissances.
Je voudrais alors conclure ce parcours un peu hétérodoxe par une revue – une de mes passions puisque s’y associent dans un commun partagé des voix qui prennent toute leur tonalité d’être aux côtés des autres (voir la revue Résonance générale - http://www.latelierdugrandtetras.fr/resonance.php?type=1 - ou la revue Triages - http://www.laboutiquedetarabuste.com/fr/collections/revue-triages/revue-triages-n-27-2015/145). Revue de trois poèmes pour dessiner une constellation forte avec trois poètes (autodidactes ? ils le sont tous puisqu’on n’est pas poète, on le devient, chaque jour à neuf si possible). Le premier poème de Ghérasim Luca (dans « Le principe d’incertitude » dans Héros-Limite (1953), Poésie/Gallimard, 2001, p. 45-46) dont le titre, « auto-détermination », est explicite, m’a donné ma devise : « s’asseoir sans chaise ». Le second de James Sacré (Aneries pour mal braire, Tarabuste éditeur, 2006, p. 98), non sans quelque clin d’œil à mon nom, Martin, que j’ai su réinventer en m’inscrivant dans une tradition juive polonaise où l’animal est si proche de l’homme, je pense à Isaac Bachevis Singer, puisqu’écrivant je deviens Serge Ritman. Enfin, le troisième et dernier, un très court extrait d’un livre tout récent d’Isabelle Lévêque (Nous le temps l’oubli, L’herbe qui tremble, 2015, p. 114) qui est une belle promesse faite à la poésie d'aujourd'hui. Avec ces trois poètes, « il n’y a pas de réponses, / il y a des apostrophes – des résonances », comme écrivait Marina Tsvetaieva. Façon de se perdre dans les voix pour mieux écouter ce qui nous fait, ce qui nous invente, ce qui nous perd.
           
Ghérasim Luca :


          AUTO-DÉTERMINATION
la manière de
la manière de ma de maman
la manière de maman de s’asseoir
sa manie de s’asseoir sans moi
sa manie de soie sa manière de oie
oie oie oie le soir
de s’asseoir le soir sans moi
la manie de la manière chez maman
la manie de soi
le soir là
de s’asseoir là
de s’asseoir oui ! de s’asseoir non ! le soir là
là où la manière de s’asseoir chez soi sans moi
s’asseoir à la manière de
à la manière d’une oie en soie
elle est la soie en soi oui ! oui et non !
la manie et la manière de maman de s’asseoir chez soi
sans moi
s’asseoir chez soi chérie ! chez soi et toute seule chérie !
le soir à la manière d’un cheval
s’asseoir à la manière d’un cheval et d’un loup
d’un châle-loup ô chérie !
ô ma chaloupe de soie ! ô ! oui ! s’asseoir non !
s’asseoir le soir et toute seule chez soi ô ! non et non !
manière de s’asseoir sans moi chez soi
sans moi sans chez ô chérie !
c’est une manière chérie !
une manie de
une manie de la manière de
manière de s’asseoir chez soi sans chaise
s’asseoir sans chaise c’est ça !

c’est une manière de s’asseoir sans chaise

James Sacré :

Tu parles que l’âne s’en fout
Si la vie est une princesse ou une putain. Le monde est que du bleu silencieux.

Attendre ou violenter le temps
A l’air d’aboutir au même :
Ce qui est dans son œil tendre
Autant que dans son membre tendu.
D’aboutir à rien.

La vie est une guenille bouchonnée
Qui va rien essuyer. L’âne s’en fout
De tout montrer.

Isabelle Lévêque :
Et enfin
Comme

Devise.
Tu.
Tendu.
Or rejoindre.
Je.
Long cours se rue.
Fragments.

Nus sous le ciel défaillant.
Ce livre,

nous.








[1] Voir mon commentaire avec cette lettre dans la traduction de M. Broda dans Langage et relation, Poétique de l’amour, L’Harmattan, 2005, p. 305-308