dimanche 9 décembre 2012

De face, vivre avec son inconnu : Soutine




 C’est de face mais qui voit-il avec sa bouche en cœur ? Il écoute à gauche ce que le cadre à sa droite fait entendre. Sans compter le tourbillon jaune comme dans l’or des anciens fonds : il l’élève ou plutôt l’enfonce dans sa matière. Oui, le cadre retient bien quelque chose qu’on ne peut encore voir. Alors ses vêtements peuvent voler dans des arabesques que les deux yeux traversent jusqu’à nous. On sait que le rouge viendra : mais ce n’est pas un savoir, c’est vivre avec son inconnu. Il ne se reconnaît pas mais sa peinture le connaît.




Pour laisser voir ses jambes croisées : dessiner un triangle noir comme un chapeau sur le vase rouge de sa robe. Alors faire résonner le grand triangle de son manteau : contour noir du rouge. Et enfin la bande noire des cheveux appelle la bouche : est-ce le dernier triangle ? Plutôt le premier silence…

Pantins ou marionnettes : ces membres qui tiennent à un fil ou qu’on aimerait manipuler pour sentir la vie qu’aucun portrait n’arrêterait dans une image. Le portrait se tord dans la main du peintre : son œil suit la vie.

C’est le fauteuil qui l’entoure et c’est la poupée qui lui donne sa rondeur vive avec ses yeux d’appel. On tourne autour, on fait une ronde mais on a peur de tomber dans le rouge.

Si les articulations s’exécutent, manipulé le modèle laisse faire, dans le regard qui appelle, sa pantomime. Pour dire : « Tu arrêtes ! Je reprendrai la pose pour ne plus déchoir à moins que tu me sauves dans ton rouge. »

Elle se retourne au point de contorsion maximal pour élargir ce qu’une main ne peut tenir dans un œil. Mais c’est l’intenable d’un corps qui n’en finit pas de chercher sa couleur.

Si les mains viennent souvent devant le tableau, c’est pour nous prendre. Pour nous étreindre. Pour nous presser comme… Alors, nous voilà dans ses méandres, pris dans ses lignes de vie, où tout le visage contorsionne ses doigts, nous malaxe la vue. Pour nous faire quoi ? Nous prendre, nous perdre…

Cette levée d’épaule gauche qui fait chuter le bras droit comme pour mieux trouver l’oblique du tableau dans un œil penché qui ne tiendra jamais la distance de l’œil fixe qui roule dans son noir jusqu’à l’autre œil révulsé.

La jeune anglaise a un trait noir sous le rouge des lèvres : il arrête l’expansion des sourcils vers des hauteurs moqueuses. Ou c’est l’étonnement, tellement ce qui vient de la gauche doit s’arrêter. Elle croise alors les bras sur la blancheur de son chemisier. C’est peut-être tout le poids de sa chevelure courte qui la maigrit.

Elle a peur ou c’est le respect des grands qu’elle sert du matin au soir tard dans le rose d'une maigre robe protégée par son tablier à la blancheur lavé dans les verts d’une mare de pleurs éclatants. Ou c’est par le rouge de ses mains qui frottent sans cesse. Elle tient sa grandeur dans le rétréci d’un point de vue qui n’oublie rien d’elle : le peintre la considère comme jamais.
Il embrasse tout le tableau en serrant dans son giron ce qui reste des maisons, de la rue, de la colline, de la terre. L’air de son mouvement giratoire fait la musique d’un œil de cyclope. En quelle île ?

Le lièvre fait plier encore plus le volet vert comme si le poids de sa mort pouvait déformer toute source lumineuse.
C’est comme si l’humanité dépecée à vif dans le froid cosmos se livrait toute rouge.
Un quartier, une carcasse, un cadavre : ça sent la peinture ! de deux choses l’une : je m’enfouis ou je fuis. Il a compris que Rembrandt n’avait pas fui. La peinture, ça pue et ça tue la mort avec elle pour vivre dans son œil, son éclair d’œil. 


Étrange contorsion de fourchettes qui cherche l’œil des poissons. Le bol vide toute vue claire. Qu’est-ce qui tient dans nos obscurités ? La mort vit dans ce qui tourne pas rond…



Chacun de ces glaïeuls cherche comment tenir le rouge quand tout voudrait qu’il fane.
Si les fonds s’embrument dans des bruns et si nous nous élevons, c’est pour que résonnent dans l’agrandissement chaque petite tache de rouge orangé que lient les petites lignes jaune vert des tiges.
Mais le bleu sombre d’un coquillage ou c’est du vert qui tourne et alors le vase s’enfonce et les glaïeuls dansent.


1 commentaire:

Mafalda a dit…

Merci pour vos mots sous les tableaux, en résonance. Ils donnent à voir et sentir, au plus près de la vie.