mercredi 10 septembre 2014
Gilbert Desmée continue dans les poèmes
J'ai connu Gilbert aux réunions de la revue qu'il animait avec force : Sapriphage
nous nous voyions alors tous les mois pendant bien au moins cinq ans pour lire, discuter, projeter et ramer dans un monde (y compris poétique et littéraire) sourd aux poèmes partagés qui transforment la vie
cette vie, elle était dure : son travail dans le secteur de l'éducation spécialisée, le mien auprès des enfants de banlieue
et pourtant toute notre énergie se consacrait à lier ces terrains souvent abandonnés de la République aux meilleurs oeuvres et surtout au poème comme activité d'écoute : politique, éthique et pour tout dire engageant le vivant de toutes les vies.
et voilà que Gilbert, qui aurait eu besoin de repos, de temps pour faire connaître tout son travail d'écriture, ses immenses connaissances par ses lectures, ne respire plus...
mais son souffle est encore à l'oeuvre partout tellement il a fait passer le poème chez beaucoup et presque toujours dans l'imperceptible
Gilbert continue la relation de vie avec les poèmes loin des spectacles et des communications
Son blog avec quelques-uns de ses textes:
http://gilbert-desmee.tumblr.com
Quelques notes pour en savoir plus sur Gilbert:
http://www.courrier-picard.fr/region/poesie-gilbert-desmee-nous-a-quittes-ia201b0n431996
On peut l'écouter lire un de ses textes au plus vif de nos présents:
http://www.dailymotion.com/video/xmgq7i_gilbert-desmee-au-salon-du-livre-de-creil_creation
samedi 30 août 2014
crever la masse rouge vers ton bleu (avec Nicolas de Staël)
Je n’oppose pas la peinture abstraite à la peinture
figurative. Une peinture devrait être à la fois abstraite et figurative.
Abstraite en tant que mur, figurative en tant que représentation d’un espace.
Nicolas de Staël
crever la masse rouge
d’un doigt sur la corde
avec deux longues notes
noires qui vibrent dans le blanc
si la mort joue la pédale
alors les coulures dans les marges
recouvrent tout d’un rouge
et le jus de la bonne poire
descend comme la musique
se tait infiniment dans ce duo
pour violoncelle et piano
comment tenir sur place
l’enfance ne s’arrête jamais
et si les jambes ou c’est
le rouge d’avoir couru
vite toujours au vert
elle vient crier en douceur
la vie d’un me voilà
avec ce chemisier jaune
ou c’est le rire de vivre
sur la nuit en éclats
les lumières traversées
d’enjambées articulées
avec la vitesse d’un ballon
tout penche vers quel but
noyée et comme apparue
dans la fente noircie
alors tout s’ éclaire
une plongée pour reposer
les jambes noircies sur une ligne
et la tête qui s’infinit
à peine vue pour souligner
quoi d’inverse renversé
frottée avec de la nuit je m’envole
pour survoir le creux de ton dos
trouver le seul petit trait
qui retient quoi d’autre
que l’instant de partir
elle lit
seul le livre
l’élève
combien de fois ce coude
change tout même si
l’angle tord la beauté
ce grand nu à peine
et les deux mains ferment
le visage pour un profil
en disparition même
les pieds vocifèrent
en silence dans l’air
ces deux gisants séparés
par la couleur comme
découverts sous un linceul
de nuit et chaque visage
qui ne voit plus l’autre
couler quoi de si lumineux
ou c’est tout le blanc du papier
qui fait comme deux verts
éperdus de te serrer ou
tenir avec mes larmes
dans quel nuage de confusion
tes deux jambes croisées
tournent mes yeux dans ton pubis
et puis l’éclair rouge de l’arbre
apparaît pour que ta nudité crie
toute bleue comme plongeon
dans l’adorable ciel des passions
c’est fragile un violon
même si une boîte ou
un dessin à la plume
et le papier à la poubelle
laisse entendre un cri
ou c’est un air qui revient
sous un ciel rouge si
ta courbe ploie
ton septième est bleu
dans des draps qui s’allongent
infiniment blancs
de pleurer tout ton poids
Antibes, 18 juillet 2014
vendredi 29 août 2014
Nous sautons la haie de la maison pour plonger dans la lumière
en visitant le Mauritshuis à La Haye, été 2014
(de
loin)
il
suffit de faire face mais si
la
lumière coupe
tenir
le front sous la poudre
comme
si les cheveux auréolaient
le
cou blanc
et
son reflet dans la masse
noire
qui porte
un
oui fort de peinture de face
(de
près)
les
lèvres disent comme
les
yeux tout un port tenu
l’intelligence
frontale et l’épaisseur
blanche
du col
comme
une émergence où
la
peinture recommence
il
entend bien d’un lobe fin protégé
par
les boucles soyeuses
(Rembrandt, Autoportrait de 1629)
un
panache avec un léger
regard
arrière droit sur le regardeur
mais
c’est
lui
et la boucle d’oreille qui écoute
le
reflet au col luisant jusqu’à
l’ombre
tout
s’entend
sa bouche murmure
la
peinture continuée
(Rembrandt, Tronie of a Man with a Feathered Beret,
1635-1640)
elle
a peur dans le déséquilibre et sent
ou
c’est le linge qui se froisse
et
la peau suit ses plis
dans
la fraîcheur d’une nudité
retenue
en pleine lumière
comme
la main ou
la
courbe
de
l’ombre sur son dos il voit tout
ce
qu’elle cache
(Rembrandt, Suzanne, 1636)
la
lumière s’apaise même si
le
front brille
quand
les yeux fatigués
laissent
la bouche
sourire
en coin il fait
face
avec toute sa force
sachant
bien qu’il peut décliner
tous
les gris
(Rembrandt, Autoportrait, 1669)
il
est pris mais
à
quoi si son chant
nous
regarde comme
l’éclat
du mur
alors
les rondeurs dorées
arrondissent
les rémiges
qui
crient
le
vol libre
(Fabritius, Le chardonneret, 1634)
elle
nous invite à
les
manger ses huîtres
des
deux mains
avec
ses deux yeux qui
tournent
comme ses boucles
et
le vin blanc lui donne
des
lèvres sourire en coin
avec
tout le corps sous l’étoffe
rouge
bordée
de fourrure blanche
comme
si ouverte
la
perle était passée dans notre bouche
par
nos yeux
(Jan Steeen, L’ouvreuse d’huitres, 1658-1660)
si
le petit pan de mur jaune
fait
le toit il ne peut
que
s’entourer d’ombres étranges tombées
du
ciel
ou
c’est la confusion des eaux
sur
les briques et tuiles
et
encore ardoises qui creusent
la
vision du calme matin
bonjour
monsieur Vermeer
levé
si tôt pour survoir
un
ciel
dans
un pan
les
ombres donc grandissent
ou
s’intensifie le foyer des toits du clocher
c’est
lui qui voudrait rythmer
quand
le jeu des nuages emporte
tous
les toits et fixent un pan
quelques
larmes jaunes
entre
deux ardoises
d’un
bleu noirci
(Vermeer, Vue de Delft)
lundi 11 août 2014
l'écriture d'Armand Dupuy va avec (une rapide lecture de Mottes froides)
Armand Dupuy, Par
Mottes froides, Châtelineau (Belgique), le Taillis Pré, 2014.
L’écriture d’Armand Dupuy va avec. Elle va parce qu’elle
n’attend pas un dispositif bien réglé, une rhétorique huilée, une pensée
concoctée. Elle va parce qu’il s’agit d’avancer non pour quelque progrès
attendu mais pour répondre au geste qui lui n’a aucun besoin de dispositif –
philosophique, linguistique, politique voire même poétique… Son écriture fait
ce qu’elle dit : « on met toute sa tête dans le geste : on
dévale » (p. 15). Elle va avec parce que jamais elle délimite un
quelconque solipsisme du geste : il est toujours dévalement avec ou, comme
titre la série qui rythme ce livre, « une suite sans ». C'est sans savoir, sans explication, sans justification, sans programme. Suivre sans raison: dévaler ! Il écrit
toujours une suite : cette « suite sans » est écrite dans le
sillage (citation lançante) d’Israël Eliraz. Et l’auteur remercie in fine treize amis qui ont
« accompagné les versions de travail – ou des fragments – de plusieurs
textes par leurs dessins, peintures, collages ou photos, sur des papiers
manuscrits à quelques rares exemplaires ». La suite des amis donne le
courage de dire parce qu’on sait qu’avec Armand Dupuy, l’écriture n’est pas
affirmation péremptoire, diction sûre de ses effets. Elle est toujours
l’hésitation : « peut-être qu’il faudrait se taire » - on n’oublie pas son Mieux taire paru
chez AEncrages, donc doute au travail dans une parole qui tient à cette
« sale / manie d’amasser le peu dans un peu de mots » (p. 37) :
la manie fait la manière ; le rythme d’amasser le peu fait la relation – une
histoire et combien de liens ! Mais qui écrit dans ces accompagnements
amicaux, amoureux, humains ? Le sujet du poème (de l’art) avec Armand
Dupuy s’invente au plus juste de gestes corporels qui font toute une
anthropologie pleine de corps parce que pleine de langage : « comme
les mains sur la table, deux bêtes perdues » (ibid.). Il s’agit bien « d’appeler » (p. 40) et l’enjeu
n’est pas mince – on pourrait même dire qu’il est politique au sens le plus
fort du terme, disons alors éthique. Ce non savoir de l’écriture - qui peut
répondre à un tel appel ? - est alors comme un avènement : « je
ne sais / quoi s’émeut : presque une aile sur des barbelés » (p. 41).
L’écriture est alors au plus près du vivant, le vivant de la vie comme de la
mort, du ténu de ce qui résiste, l’invu de tout ce qu’on voit : « la
bataille d’une phrase » (p. 73), comme l’écrit Armand Dupuy évoquant un
travail manuel avec une brouette… La rime et la vie chez Armand Dupuy, c’est
certainement ce « on patauge » qu’on croirait emprunté à Antoine Emaz
mais ici il est fort de ses « mottes froides » et donc bien à
lui ! Jusqu’à cette voix dans la voix qui conclut sa
« suite » : « Voilà // je voudrais te dire il faut s’inventer / tu n’es pas là. //
Autour // rien n’a bougé » (p. 76). Oui, l’imperceptible de cette écriture
est l’immense de son invention : son écoute – c’est toute la qualité
magistrale de cette écriture, « sur / le point d’aboutir se dresse sans
nom, c’est tout » (p. 25). C’est immense, je le redis…
mercredi 2 juillet 2014
je volubile dans ton dire silencieux
![]() |
| Jan van Goyen Dutch, 1596 - 1656 Dune Landscape, 1634 oil on panel Private Collection |
d’abord :
c’est le saisir qui ouvre
ou c’est fermer
quand au début on dit
on dit rien mais
tiens je te
main en main
ou c’est la bouche
et les yeux au loin
sidérant les yeux
comme si le ciel
c’est le saisir qui retient
alors ça coule ailleurs
comme des larmes ou
l’eau en fuite
un cœur pleure
sans le dire seul
ensuite :
une confusion en foison
sans ta boucle
naissante et je t’appelle
sous les mots ou paronomases
rien que du destin
des tresses au bout des histoires
tu me racontes
au milieu du bleu
une buée de parenthèses
tu ouvres nos bégaiements
des heures disparues
tu pèses je range en lignes
ce paradis de poussière
à ne jamais te choisir
puisque je disparais dans tes
assonances
tu cites des points de départ
et tu tournes autour
des déliés ces liaisons
tes volutes d’écritures
mes débuts d’effacement
car c’est nous sommes
des débutants qui s’efface
ou l’usure alors
sauf si sans fin tu répètes
une ritournelle le pompon
du recommence refais-le
c’est ton tour et je tourne
autour d’un brise-glace
au tableau noir cette craie
crisse un commence dans la fente
de nos peaux rouges
enfin :
si c’est Chassiron le phare
de nos amers où ça coupe dans les histoires
de voix perdues
en vacillements de bouche en bouche
alors le jour lève le vent
de nos ailes ou les fées racontent quoi
tu sais me rejoindre
sans jamais ouvrir
les yeux nous voguons sur
une mer et des vagues sans cesser
nos mains sinuent en silence
les blancheurs des clartés
dans l’écume de ton sel
j’échoue en coque rouillée
sur tes cartes
marines de nos pays bas
et autres contes qui montent
jusqu’à dire encore
aux naufrages de ton bras
pour compter les larmes
ces petits ronds qui chassent
un reflet de croyance
ta nudité au fond
de l’œil qui luit
tu fais ma nuit
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