la mésange de tes
matins ouvrant le bec
des songeries, toute
une phrase méconnue
s’enchante alors et rit
dans ma bouche ivre
matins ouvrant le bec
des songeries, toute
une phrase méconnue
s’enchante alors et rit
dans ma bouche ivre
la virgule d'un mimosa
dans le ciel gris de ma
phrase, alors déroutée
par le vent du rire
dans ta parole
pantoun négligé pour 2021
(que n’émigrons-nous vers Palaiseaux !)
l’épidémie le pain de mie la pandémie
le petit pan de mur le pantalon de mamie
la petite mine de ma mie un premier matin
endémique je te passe la vingtaine et sous
ta voix déminée la terre dépensée te dit
nous démolirons le pandémonium piteux
du ruissellement capitaliste de la démocratie
patibulaire nous écouterons tous les pinsons
et poussins pie et papi voleront l’utopie
d’une année pleine d’épis sans répit
les bourgeois dépités verront bourgeonner
l’an des communes et des pantoums sans
pantoufler vraiment mes vingt ans sont
révolus car voici venu le temps qui hait
le néant vaste et noir le temps des cerises
j’t’aime ma chemise brûle voici nos peuples
N.B. : Les italiques empruntent à Verlaine qui écrivait : « Seul, un poème un peu niais qu’on jette au feu » !
pour Claire, son anniversaire ce 31 décembre 2020,
Avec toi, j’ai appris l’amour qui maintient sa prise et sa durée au-delà des disputes, des différends, des défauts, jusqu’à les aimer aussi. C’est l’amour pour ton air contrarié, tes explosions et le retour des sourires ensuite.
tu me disais c’est l’entre deux toujours entre
Paris et Caen et Poitiers et Nanterre et Cergy
et écouter et lire et les petits et les grands et
vieillir et tenir le futur des passés infimes tous
les sans-voix que tu sais écouter en fermant
les yeux et les deux mains qui se tiennent au
chaud du lit et c’est la marche entre le vent et
les arbres ou la bernache qui rêve à l’été entre
les Pyrénées et le Jura nos pas dans la neige
profonde tout le blanc entre nos couleurs ta
peau rouge et mes bleus à l’air d’un souffle
vivre entre Morisot et Bonnard coquelicots
et mimosas courir tous les jours vers le grain
de tes beautés l’étonnement toutes les petites
histoires et grandes et toutes les géographies
nos communes et nos solitudes qui s’emmêlent
jusqu’à tout nous dans des je-tu infinis je les
compte avec tes années comme si c’était mon
âge depuis toujours chaque jour entre matin
et soir nuit et jour tu me disais tu viens je te
réponds je cours par-dessus mes années vers
tes naissances combien tu disais je compte
sur toi je te répondais c’est l’entre deux tes
sourires le jour et tes mains la nuit tu entres
neuf distiques pour ses quatre-vingt-dix ans
jeunesse de notre humanité tu nous l’as
donnée dans ton sourire que la voix porte
à chaque ligne comme si l’en-deçà toutes
tes pages pleines de cet oubli toujours à vif
ouvraient nos mémoires à des mondes
inconnus et murmuraient un chant d’utopie
depuis toutes ces années de lecture partagée
ton écriture entretient la rumeur de son
écoute qui nous appelle pour changer
nos plaintes en survoir comme si nos
ignorances devenaient soudain par ton
phrasé des beautés résistant au dédain
que l’obscur travail reçoit des puissants
ta voix nous prend son pluriel arrache
tout ce qui confine nos corps dans une
danse des vivants avec tous les gestes
des morts en nous ces humains à venir
dans ta main nous touchons tout l’amour
Serge Ritman avec Claire
à Yann Miralles et Emmanuel Laugier
je n’ai pas tout compris quand
dehors tu m’as embarqué sur quel
ciel ou fragment d’une fresque toscane
sans compter les jours qui ne comptent pas
les nuits tu marches pour que j’écoute
tous les taiseux de l’histoire
leurs mouvements incompréhensibles
pour qui sait ce qu’il cherche dans le rêve
car quand je te vois partir
c’est que ton appel me tient
en voix dans tous les aujourd’hui
d’une reprise et l’œil sans fond
répand toute l’eau de nos oublis
alors tu m’asperges et je t’éclaire
d’œil dans les renversements du sens
Ce poème et cette image viennent accompagner la lecture du livre d'Emmanuel Laugier, Chant tacite (éd. Nous, 2020) à l'invitation de Yann Miralles qui a rassemblé un beau dossier. On peut le lire à cette adresse : https://remue.net/serge-ritman-en-une-hypothese-de-voix
Cette recension a été publiée dans Europe n° 1094-1095-1096, juin-juillet-août 2020, p. 328-329.
Yann Miralles, Hui, Éditions Unes, 2020, 64 p.
Lisant ce livre de Yann Miralles, on ne peut s’empêcher de penser à cette remarque de Pierre Bonnard dans ses carnets : « Dans l’exécution pas de perfectionnement, il n’y a que des bouleversements. » (13 juin 1934).
Ce livre s’organise comme un triptyque avec deux volets latéraux dont le premier, « Éden & après », part du film de Mia Hansen-Love et donc de la musique garage lancée en France par son frère Sven Love. Le second volet, Ahora, est un montage d’écoute de fichiers MP3 enregistrant les babils d’un enfant. La partie centrale du triptyque offre une reprise d’un fragment du poème de Frédéric Mistral, ce poète d’Avignon et de son Rhône, ville où travaille l’auteur (« l’épopée la traversée / du pont de chaque matin chaque soir », p. 44). Si l’on arrêtait le poème à une organisation thématique, le triptyque offrirait une réciprocité de tu qui se découvrent « jusqu’à / & même / aujourd’hui » (p. 30), « le jour oui » (p. 60), autour d’une « épopée » qui construit, dans et par le présent du poème, un devenir aux oubliés de l’histoire fluviale. Mais la trilogie thématique (femme, fleuve, enfant ; cinéma, poésie, autobiographie ; etc.) est emportée par le continu d’essais de voix qu’on peut dire pasoliniens, au sens où des formes de vie adviennent dans et par des formes de langage et l’inverse vers des intensités rythmiques où l’intime et l’extime s’emmêlent dans le continu des bouleversements du poème plus que dans le perfectionnement d’un style puisque ce qui compte, pour Miralles, c’est, ainsi que titre Robert Creeley dans l’épigraphe du premier volet du triptyque, « le rythme » comme reprise à rebours de toute téléologie.
Les essais de voix de ce livre sont d’abord des réénonciations, ces reprises de voix, où l’expérience filmique et plus largement dansée s’emmêlant avec quelque souvenir amoureux, la lecture d’un poète dont la langue est une survivance relançant à vif le quotidien voire même le « déjà plus » (p. 35) d’une langue « bel et bien morte » (p. 34) et donc d’un monde, et, enfin, l’écoute d’enregistrements des premiers babils d’un enfant, son « maintenant que le cri s’est fait entendre » (p. 49), constituent non seulement des matériaux thématiques mais surtout des énonciations qu’il s’agit de continuer au plus vif de ce qui peut en faire l’écoute loin de toute célébration voire mémoire puisque c’est de « ressouvenir en avant » – l’expression qui vient de Kierkegaard est donnée très tôt, p. 16 – qu’il s’agit de faire vivre au présent du poème. Du poème, levier d’un vivre au jour d’hui – où le présent s’intensifie (« du plein présent », p. 46) par ce qui était un pléonasme : au jour d’en ce jour.
Ces reprises, visant une « échographie du présent » (p. 45), constituent à la fois des attentions au(x) vivant(s), de type ethnologique voire anthropologique, et des gestes où le politique et l’intime s’emmêlent dans des tentatives de bouleversements continués. Loin de tout formalisme, quand bien même les formes du dire sont au poste de commande avec les barres obliques d’abord puis les 12 sections numérotées en écho à Mistral et la litanie de la troisième partie autour de notes d’écoute (« le ronflement le souffle ensemble », p. 53), l’écriture de Miralles est une éthique du répons – non de la réponse à quelque question antérieure au poème mais du répons de la voix (« devenir / ta voix », p. 55) qui écoute ce qui engage à tenir voix, laquelle rime avec « toi » (p. 58). L’enjeu du poème, partant certes de Martin Buber cité en exergue à la troisième section, c’est celui d’un « tu es bien là » qu’on pourrait écrire : tu est bien là car, comme l’écrit Miralles, « le pronom fait la prise de son & briller tout ce qu’il touche / prend alors toute la place » (p. 50) où la consonne porte – j’ai souligné et il faudrait noter la consonne d’accompagnement, /p/ associé à /on/ pendant que /t/ l’est avec /ou/.
Mais je n’aurais pas assez souligné ce qui bouleverse, toute cette activité au ras d’une voix qui « va plus loin, plus loin ! elle glisse / sur l’ici comme le soleil glisse / sur les pavés new-yorkais / d’une autre année, sur la façade de l’église, sur / les chemins secs où courir, la ligne tgv qui traverse le silence, sur la rn à vol d’oiseaux » (p. 58), etc. Ces bouleversements par la danse même « dans le robotique » (p. 27), par la rime même « du rythmé / bizarrement » (p. 42) et enfin par « maintenant le cri » (p. 55) ouvrent à ce miracle : « dire / indéfiniment / le déictique de ta naissance » (p. 56) ! Certes, la circonstance, une naissance, est reprise dans et par le poème mais c’est celui-ci qui la refait : « engendrer la liesse du présent ». Invention de son jour d’hui : « le jour oui », écrit le poème in fine pour qu’on recommence cette « fête / d’humble immortalité latine », comme écrivait Pasolini dans Poésie en forme de rose que cite Miralles et qu’il réénonce merveilleusement et puissamment dans un triptyque bouleversant.
Serge Martin